La bibliothèque voyageuse de Georges Bogey

« Je gravissais un sentier de montagne en me disant : à user de son intelligence on ne risque guère d’arrondir les angles. »

 

 

 

« Oreiller d'herbes »
de Natsumé Sôseki

Éditions Rivages, 1989 (rééd. poche en 2015)

par Georges Bogey

Portrait de Natsumé Sôseki (source : Wikipedia)

« Oreiller d’herbes » est une expression poétique japonaise qui symbolise le voyage dans sa réalité précaire et pérenne, simple et complexe, douce et rugueuse : le voyage de la vie en somme. « Oreiller d’herbes » nous montre un peintre qui part en montagne pour trouver l’inspiration dans la nature, réfléchir sur son art et… pour peindre bien entendu. Il s’agit d’un récit de voyage intimiste dans lequel le personnage principal se (re)construit, peu à peu et pas à pas, au hasard des rencontres. Le voyage « le lieu de notre âme », là où peut « s’égarer notre raison. »
« Quand on entend le chant de l’alouette on reconnaît l’existence de son âme. Ce n’est pas avec son seul gosier que l’alouette chante mais avec toute son âme. »

 

L’art comme moyen de survie

 

Voici la première ligne du livre : « Je gravissais un sentier de montagne en me disant : à user de son intelligence on ne risque guère d’arrondir les angles. » Cette phrase d’une grande puissance nous dit à quel point il est difficile de vivre lorsqu’on est lucide. L’art est un moyen qui peut nous aider à surmonter cette difficulté. Exprimer ce que l’on sait et ce que l’on sent à travers un art quel qu’il soit aide à vivre. La poésie, la peinture, la musique, la sculpture sont ici les arts que Sôseki privilégie. À vrai dire, l’artiste ne crée rien, il découvre. « Pour être exact il ne s’agit pas de projeter le monde. Il suffit d’y poser son regard directement, c’est là que naît la poésie et c’est là que le chant s’élève. »

 

Être dans le monde et se libérer du monde

 

L’effervescence et la fébrilité sont le cancer de la vie. Pour combattre ce mal et le vaincre, Sôseki préconise une marche lente et attentive vers l’impassibilité. Vivre c’est marcher et marcher c’est marcher dans la boue en gardant la tête dans le ciel. Un équilibre (ou un juste déséquilibre) est donc à trouver entre ce qui retient sur la terre et ce qui libère de la terre. « Si l’on me ramène de force dans le monde vulgaire à quoi sert d’être parti à l’aventure ? Au-delà d’une certaine dose de ragots, l’odeur du monde d’ici-bas vous pénètre par tous les pores et votre corps s’alourdit de cette crasse-là. »

Le voyageur cherche à se retirer du monde pour « se promener et errer ne fut-ce qu’un moment dans l’univers impassible », mais le lien qui, pour le meilleur et pour le pire, le relie aux autres est indéfectible. « Entouré de millions de cyprès, respirant l’air à plusieurs centaines de mètres au-dessus du niveau de la mer on ne parvient toujours pas à se détacher aisément de l’odeur de l’homme. »

 

Alors qu’il marche sous une pluie pénétrante et glaçante, l’auteur nous explique qu’il ne doit se soucier ni de la fatigue ni de la pluie, pour entrer « en parfaite harmonie avec le paysage naturel. » En même temps, il se moque de lui-même car le corps a ses limites. « La pluie agitait autour de moi les arbres à perte de vue et menaçait le voyageur solitaire de tous côtés. Je suis allé un peu trop loin dans l’impassibilité. » Quand enfin il trouve une auberge il s’y abrite et écoute le bavardage de son hôtesse. Cette auberge inconfortable symbolise pour l’homme errant, solitaire et, pour tout dire, un peu perdu, le refuge de la parole échangée.

 

La recherche de l’unité

 

L’artiste vibre au contact des choses et des êtres. Tout ce qu’il voit le touche et il éprouve le double désir de connaître et de dire ce qu’il ressent et comprend. Il voit une femme pour la première fois, il constate que son visage manque d’unité. Voici ce qu’il en dit : « Si le visage de cette femme manque d’unité c’est que l’unité est absente de son cœur et si l’unité est absente de son cœur, c’est qu’elle est absente du monde de cette femme. […] Ce doit être une femme malheureuse. » L’unité que cherche l’artiste s’oppose à toute vision mécaniste du monde. Il faut voir en ceux qui se contentent « d’appliquer au pied de la lettre des règles en vigueur […] une caricature des véritables êtres raffinés. »

 

Un ancrage dans le quotidien

 

Le barbier chez qui il se fait raser est un homme fruste et bavard qui lui parle de la femme au visage « sans unité». « Elle est mignonne mais elle a un grain », lui dit-il. Il lui raconte qu’un jour, elle a fait irruption dans le monastère d’un moine qui lui avait envoyé une lettre d’amour. « Elle lui a dit : "si vous m’aimez vraiment on va coucher ensemble au pied de la statue de Bouddha." […] Elle s’est agrippée à son cou. » Ce récit dans le récit n’a rien d’anecdotique il montre que la vie d’un artiste est enracinée dans le réel le plus banal lequel sert souvent de révélateur à la beauté cachée du monde. Il dit du barbier : « Cette vulgaire pipelette est un personnage dont la tonalité peut s’harmoniser avec le jour du printemps qui possède toutes les qualités requises pour la sérénité. » Et plus loin : « La société exige que l’on affronte les autres pour sauver son honneur si bien que l’on n’échappe pas aux souffrances du monde d’ici-bas. »

 

La recherche de la beauté

 

L’artiste cherche la beauté pour l’exprimer. Le plus difficile de l’art est d’exprimer la beauté sans la dénaturer. En une petite phrase assassine il exécute l’art occidental et sa prétention à s’autoproclamer parangon de la beauté. (Il faut se souvenir que Sôseki ayant vécu plus de deux ans en Angleterre ne s’est jamais adapté à la civilisation occidentale, qu’il a profondément souffert de cette inadaptation et de cette incompréhension et qu’il est revenu au Japon désireux de défendre, contre l’Occident, les valeurs de la civilisation japonaise.) Il écrit : « […] Je vois les nus qui sont le cheval de bataille des peintres français et sur lesquels la trace de l’effort est trop visible pour que soit représentée intégralement la beauté d’un corps sans voile. » Et plus loin : « À force de s’ingénier à mettre en évidence la beauté on la réduit bien au contraire. » Même si condamner l’art occidental est injuste les problèmes soulevés ici sont justes.

 

Une histoire de paix et de pets

 

Sôseki est sensible autant à l’intelligence qu’à la bêtise de ces congénères, sensible à leur détachement autant qu’à leurs crispations. Il demande à un moine l’autorisation de visiter l’enceinte d’un temple. Le moine lui répond fermement : « Il n’y a rien ». Cette réponse fait découvrir à Sôseki la vanité et la vacuité de toutes choses. « J’étais comblé. Je me sentais revivre à l’idée qu’il y eut quelqu’un d’aussi détaché et que cette personne m’eût accueilli avec un tel détachement. »

 

La conscience de la vacuité rend d’autant plus pénible la fréquentation des personnes trop attachées à leur égo et à leur pensée. « Le monde pullule de gens vétilleux, malveillants et en plus éhontés et antipathiques. […] Dès qu’ils vous rencontrent ils vous apprennent sans que vous le leur ayez demandé combien de fois vous avez pété. […] Par-dessus le marché on analyse vos pets pour savoir si vous avez le trou du cul triangulaire ou carré. […] S’ils persistent à penser que sans déranger il n’est point de principe moral, tout ce qui me reste à faire c’est d’ériger en principe le pet. Alors c’est la fin de notre pays. » En tenant des propos aussi crus et directs, Sôseki semble infirmer le point de vue selon lequel les Japonais sont peu enclins à juger leurs semblables. Il s’agit ici d’un cas de légitime défense ! Avec violence, mais non sans humour, il s’attaque à l’exhibitionnisme et aux ratiocinations vaines pour promouvoir les vertus d’un intimisme confidentiel et elliptique.

 

La lucidité

 

L’auteur donne une belle définition du voyage : « Je m’assois n’importe où et ce sera ma demeure. » On peut le paraphraser sans le trahir en lui faisant dire : je marche n’importe où et ce sera ma demeure. S’asseoir (ou marcher) c’est à la fois être et découvrir.

Sôseki pense que l’avenir du monde est sombre. « La civilisation après avoir fait de chacun un tigre féroce en lui rendant la liberté maintient la paix civile en le jetant dans une cage. […] Danger, danger. » « Je me suis donc laissé entrainer dans le monde réel. On appelle monde réel l’endroit où l’on voit des trains. Rien ne représente mieux la civilisation du XXème siècle que le train. On emplit une boite avec des centaines de gens et la boite avance avec fracas. »

Si Sôseki avait connu le XXIème siècle il aurait pu dire que ce qui représente le mieux « la civilisation de ce siècle » c’est l’informatique. Il pourrait dire aujourd’hui : « On emplit les ordinateurs avec des millions de gens et les ordinateurs avancent avec fracas. »

 

Un peintre qui peint sans peindre

 

Le héros de ce livre est ce peintre parti en voyage pour peindre et qui ne peint rien ou si peu. Il passe le plus clair de son temps à rencontrer les gens et à contempler les lieux. Chaque page (et parfois même chaque ligne) de son livre nous montre quelque chose ou quelqu’un à tel point qu’on pourrait parfois le croire atteint d’un mal qui sévit en notre siècle : le zapping improductif. Il n’en est rien. Bien au contraire. Tout ce qu’il nous montre est un arrêt sur image. Sôseki exprime la réalité d’une image pour nous en dévoiler la profondeur.

 

Un « roman-haïku »

 

En définitive, ce qui définit le mieux « Oreiller d’herbes » est l’expression « roman-haïku » inventée par Sôseki lui-même qui forge ainsi un néologisme sans craindre l’oxymore. Le saisissement de l’instant isole et à la fois relie. Chaque ligne pourrait donc être lue indépendamment de celle qui la précède et qui la suit et pourtant il y a bien une continuité et une unité. « Et quand on lit un roman avec impassibilité on se moque de l’intrigue. J’ouvre le livre au hasard comme je tirerais au sort et je lis la page qui me tombe sous les yeux et c’est là ce qui est intéressant. »

 

Pour raconter son voyage Sôseki montre à la fois le pas qu’il fait, le paysage qu’il voit, les gens qu’il rencontre et les interactions qu’il y a entre eux sans que rien ne soit dérangé ni dénaturé. Ni inventaire de faits divers ni énonciation de concepts éthérés ce livre retrace le périple, somme toute limité, d’un homme dans les montagnes japonaises. On pourrait dire de ce voyage qu’il ne fait que commencer et que la seule perspective du voyageur est de « remplir un chapeau de paille déchiré de l’air des montagnes à l’infini. »

 

 Pour entrouvrir une porte sur la sérénité, la simplicité et la beauté, lisez « Oreiller d’herbes ».

Georges Bogey vit en Haute-Savoie. Il a été professeur de judo puis cadre dans le secteur du Tourisme et de l’Éducation. Il publie depuis 2002, dans des genres variés: théâtre, recueil de haïkus, témoignages, récits, les livres pour enfants. Voir le blog

 

Il partage par ailleurs sa « Bibliothèque voyageuse » avec les lecteurs de La croisée des routes depuis octobre 2013.

 

Il vient de publier un récit « Voyage d’Automne au Japon » aux éditions Livres du monde.