La bibliothèque voyageuse de Georges Bogey

« Souvenez-vous, c’est l’habitude qui tue. [… ]

Et surtout … soyez toujours passionnés et joyeux ! »

Michel Anglade

Éléments biographiques

de la vie du pilote d’hélicoptère

Michel Anglade

 

 

« Le cernicacle »

Une biographie de Jean-Louis Sicaud

éditions Le sémaphore

 

par Georges Bogey

 

Le cernicale est le nom francisé du « cernicalo » espagnol qui désigne le faucon crécerelle, un petit rapace qui a la capacité de rester immobile en l’air en battant des ailes avant de plonger tout à coup vers le sol ou de voler à grande vitesse dans les airs.

 

L’hélico philosophe

 

Cet ouvrage est la mise en lumière de différents moments de la vie du grand pilote d’hélicoptère, Michel Anglade, originaire des Corbières, qui, entre autres, a été chef pilote du Paris Dakar, pilote de hautes personnalités de l’État, instructeur d’Henri Pescarolo et de bien d’autres encore.

 

On parle ici d’un homme qui a fait de sa profession une passion et de sa passion sa vie. « J’ai d’abord rencontré le vent ; je suis né dans son berceau, j’ai grandi à ses côtés », nous dit Michel Anglade tout au début de son histoire. Au milieu des sensations fortes, des poussées d’adrénaline et de l’émerveillement devant le spectacle des hélicoptères en vol, on ne perd jamais de vue qu’il y a un sens à cela et que le sens c’est l’homme.

 

Nous avons donc entre les mains un véritable livre de philosophie. Le cernicale, cet autre nom de l’hélicoptère… L’air, cet autre nom de la liberté… L’aventure, cet autre nom de la vie… Michel Anglade est un homme qui rêvant de voler a fait de son rêve une réalité.

 

Par son exemple, il montre à tous ceux qu’ils côtoient (et aux lecteurs) que chacun peut trouver une voie pour réaliser son propre rêve, quelle qu’en soit la nature.

 

Le livre est traversé par plusieurs courants qui s’entrecroisent : la passion de vivre (voler étant chez Michel Anglade un mode de vie), l’altruisme (et donc l’amitié et l’amour), le désir de connaître (et donc le goût de l’aventure), le courage (il en faut beaucoup pour voler.)

 

Vivre c’est voler

 

Le 26 janvier 1985, au retour d’un Paris-Dakar, son hélicoptère a une avarie et s’écrase au sol. Michel Anglade survit, brisé moralement et physiquement. Il dira : « Et maintenant je suis anéanti ; quinze mois de luttes permanentes, de combats épuisants sans cesse renouvelés, d’espoirs toujours repoussés renvoyés vers un avenir hypothétique. »

 

Alors qu’il est entre la vie et la mort, on s’interroge sur le sens de la vie d’un oiseau qui ne pourrait plus voler. Suite à cet accident, il fera deux ans d’hôpital et quinze mois de rééducation pour enfin retrouver l’air libre.

 

L’altruisme

 

De nombreux passages de l’ouvrage montrent que Michel Anglade est un homme curieux de l’Autre, toujours désireux de le connaître, de le comprendre, d’établir un lien et de lui venir en aide dés que le besoin se fait sentir. « Être pilote d’hélicoptère, c’est une chance, dit-il, c’est un rêve au cœur de la réalité, mais en contrepartie, il ne faut jamais l’oublier, c’est, envers l’humanité, un devoir permanent de solidarité.»

 

Il participera de nombreuses années au Paris-Dakar et, souvent dans des conditions épouvantables, il s’obstinera à porter secours à tous les concurrents perdus dans le désert. Plus tard, entre autres, il assurera l’évacuation des sinistrés des inondations en Charente lors de la tempête de 1999. Il rappelle la phrase de Sirkosky qui disait que cet engin « a sauvé plus de vies qu’il n’en a coûté. »

 

Des échanges forts (et souvent des liens d’amitié) se nouent avec tous ceux qu’il aide et qu’il fréquente. Il faut parler de cette visite impromptue de deux de ses élèves, Lionel Poilâne et Sylvain Augier, à l’hôpital où il se morfond. On le transporte sur sa chaise roulante jusqu’à l’hélicoptère ; là tout le monde fond en larmes car chacun a compris que cette visite est plus qu’un symbole, une intimation à la renaissance. Il dit « Je sais maintenant, je suis certain que je revolerai, je vous le dois ! Je revolerai, je vous le jure, merci mes frères. »

 

Il a une grande admiration pour Thierry Sabine le concepteur du Paris Dakar dont le charisme, le courage et l’intelligence l’ont aidé à reculer ses limites. Henri Pescarolo est aussi un ami très cher et ils ont l’un pour l’autre une grande admiration.

 

La vie une anecdote ?

 

L’histoire de toute vie est un conglomérat d’anecdotes, de faits divers, d’événements en tous genres. Certains, dont Michel Anglade, réussissent à transcender le banal, à transmuer la vie ordinaire en événement exceptionnel et joyeux, et au final, à montrer que le sens de la vie ne se trouve pas forcément dans l’issue de l’action mais dans son déroulement, pas dans le spectaculaire tape à l’œil mais dans le quotidien discret.

 

Ce qu’il dit dans le chapitre où il décrit l’hélicoptère à des apprentis pilotes, illustre bien le fait que le fil du présent (et du détail du présent), garant d’un avenir toujours imprévisible, ne doit jamais être lâché : « Si vous surveillez toujours, sans jamais vous lasser, sans vous habituer, sans tomber dans le relâchement de la routine … en principe il ne vous arrivera rien. Souvenez-vous, c’est l’habitude qui tue. [… ] Et surtout … soyez toujours passionnés et joyeux ! C’est parce qu’il a conscience d’être le maître de la machine la plus sérieuse, la plus contraignante du monde que le pilote d’hélicoptère trouve sa force et sa sérénité dans la joie et l’humour. »

 

Dans ce même chapitre, sur une dizaine de pages, Michel Anglade nous montre que la machine qui peut aller en avant, en arrière, monter, descendre s’immobiliser est aussi complexe que la vie.

 

Dans un chapitre sous titré « la visite mortuaire », il illustre son propos en donnant l’exemple d’accidents survenu suite à des défectuosités, mais, dit-il « [… ] C’est pour toutes ces raisons-là que l’hélico est l’appareil le mieux suivi au monde, le plus entretenu et qu’il totalise en général dix fois plus de temps de maintenance que de vol. » On comprend une fois encore qu’on dépasse, dans ce livre, le seul cadre de l’hélicoptère. Michel Anglade nous parle ici du pilotage de la vie.

 

Certes, notre vie peut être considérée comme une anecdote insignifiante, mais c’est la seule que nous ayons : il faut donc lui consacrer toute notre attention, tous nos soins et toute notre énergie.

 

Le présent et le projet

 

Michel Anglade a formé un pilote qui est presque devenu champion du monde de pilotage mais qui était incapable de s’orienter : il ne pouvait pas faire le moindre parcours sans se perdre. Qu’est-ce que cela signifie ? Tout simplement qu’il y a un équilibre à trouver entre la concentration sur le présent et la projection vers l’avenir. On lit à propos de ce pilote : « Quand on est trop fixé sur l’immédiat, le proche, il devient sans doute difficile d’anticiper, et d’embrasser l’extérieur et le lointain même relatif. »

 

On doit vivre tout entier ici et maintenant, certes, mais qui ne connaît pas sa destination avec une certaine fiabilité risque fort de tourner en rond un bon bout de temps ou pire, de s’écraser quelque part.

 

Le courage

 

L’héroïsme est ponctuel, souvent irréfléchi : le héros oublie la peur. Le courage est durable et réfléchi : la peur, l’homme courageux ne l’oublie jamais, il la domine. Plus et mieux qu’un héros Michel Anglade est un homme courageux.

 

L’aventure

 

Un alpiniste à qui on demandait pourquoi il escaladait les montagnes répondit simplement « Parce qu’elles sont là ! » Michel Anglade vole parce que l’air est là ! (On vit parce que la vie est là !) La véritable aventure n’est pas une fuite loin de quelque chose pour aller vers quelque chose d’autre qu’on imagine plus excitant ; la véritable aventure c’est la confrontation passionnée avec la vie que l’on a choisie et avec tous ses impondérables. Michel Anglade est un aventurier passionné.

 

L’humilité

 

Il nous dit : « [… ] La modeste intention (de cet ouvrage) est de rapporter les moments curieux, amusants parfois, étonnants souvent, sinon remarquables que voler près de la terre et des hommes m’a permis de saisir et d’engranger dans ma mémoire. » Il faut ajouter « dans la mémoire des lecteurs » qui, se nourrissant de ces multiples expériences peuvent, de la sorte, mieux connaître et comprendre le monde et les hommes.

 

Se dépassant, Michel Anglade nous invite à nous dépasser, cela, en se tenant toujours en retrait et sans être jamais ni didactique ni moralisateur.

 

Du rêve à la réalité

 

S’il y a assez de ressources dans l’esprit et dans le cœur de l’homme, son rêve se fait désir, son désir volonté, sa volonté action, alors, rien ni personne ne peut empêcher le rêve de se réaliser.

 

C’est la leçon que l’on retient en lisant « Le cernicale », livre dont le sujet est autant la vie elle-même que l’hélicoptère ou, dit autrement, de l’hélicoptère comme moyen, et la vie et l’humanisme comme finalités.

 

Pour mieux connaître l’hélicoptère, l’humanisme et la vie, lisez « Le cernicale » biographie aérienne de Michel Anglade, écrit avec beaucoup d’attention et d’affection par Jean-Louis Sicaud et préfacé par Henri Pescarolo (éditions Le Sémaphore)

 

Le « cernicale » nous propose une philosophie très accessible, très imagée et très réjouissante.

 

 

Georges Bogey, mars 2014