La bibliothèque voyageuse de Georges Bogey

« C’est un fait à remarquer qu’un homme paresseux,

un homme qui n’aime pas le mouvement,

s’entête toujours à aller de l’avant une fois qu’il est parti.

C’est exactement comme quand il refusait de bouger.

Comme si ça ne serait pas tant le mouvement qu’il déteste

que le fait de partir ou de s’arrêter. »

William Faulkner, Tandis que j'agonise

Le voyage chaotique de la vie

 

 

« Tandis que j’agonise »

Un roman de William Faulkner

 

par Georges Bogey

 

Ce livre traite du dernier voyage, celui d’où personne ne revient. Parler de la mort c’est parler de la vie. Voyage de la vie, voyage de la mort… 

 

Faulkner dans « Tandis que j’agonise » nous raconte un voyage funéraire tragi-comique qui dure dix jours. L’histoire se situe dans la campagne profonde du Mississippi au début du XXe siècle. Le corbillard est une charrette tirée par des mules. La défunte est une mère de famille. Son mari ainsi que ses cinq enfants l’accompagnent. Ce sont des paysans pauvres à la fois désemparés et dignes ; résignés et entêtés ; terre à terre et idéalistes ; stupides et courageux. Le père s’est engagé à respecter la volonté de sa femme qui a demandé qu’on l’inhume dans le caveau familial distant de cinquante kilomètres auprès de « ceux de sa chair et de son sang», dans un cercueil fabriqué par son fils. (Mourante, elle suit toutes les étapes de la fabrication du cercueil par la fenêtre de sa chambre.) Le voyage jusqu’au cimetière de Jefferson serait tout à fait réalisable dans des conditions normales mais tout ce qui se passe ici est hors norme. La mère meurt au moment où des pluies diluviennes s’abattent sur le pays. Deux des fils qui ont pris la charrette pour faire un voyage de bois afin de gagner quelques dollars retardent le départ. Lorsque le convoi funèbre peut enfin partir il est trop tard : les ponts ont été arrachés sur la rivière en crue et ils doivent faire un long détour pour tenter de traverser à gué.

 

Ce voyage funéraire est une succession de catastrophes qui s’enchainent avec une régularité infernale : la charrette se renverse dans la rivière déchainée ; le cercueil est emporté par le courant ; les mules se noient et on doit en racheter d’autres ; la boite à outils est emportée et on recherche les outils un à un au fond de l’eau ; l’un des fils met le feu à une grange ; l’autre se casse la jambe, le père le plâtre avec du ciment et la jambe se gangrène ; le soleil revenu, les busards rôdent autour du cercueil qui sent de plus en plus la putréfaction ; la fille qui a caché qu’elle était enceinte cherche un moyen pour avorter se fait abuser une nouvelle fois…

 

Pourtant, malgré tous ces coups durs rocambolesques, il y a toujours l’obstination forcenée d’aller jusqu’au bout du voyage pour respecter l’engagement pris. Aux déboires qui jalonnent ce parcours calamiteux, se juxtaposent les faits et les préoccupations les plus ordinaires, à tel point qu’on ne sait plus ce qui est ordinaire et ce qui est du domaine de l’exceptionnel : le père pense au dentier qu’il va enfin pouvoir s’acheter, sa femme n’étant plus là pour gérer son argent, la fille veut à tout prix vendre ses gâteaux dont elle ne s’est jamais séparé, le menuisier à la jambe gangrénée est préoccupé parce qu’il doit s’arrêter au retour chez un voisin pour faire des travaux.

 

Pendant toute la durée du voyage la morte est toujours vivante dans la tête des membres de sa famille. Son agonie ne s’achève vraiment qu’au moment de son inhumation dans le tombeau familial. C’est là, et là seulement, qu’elle bascule de la vie dans la mort. Le repos éternel pour elle et pour les autres, le voyage chaotique de la vie continue…

 

Le périple mortuaire vers Jefferson est la continuité d’un quotidien semé d’embûches, embûches que les protagonistes sèment eux-mêmes sur leur parcours. Ils font le gros dos avec résignation devant ce qu’ils nomment fatalité, destin, volonté de Dieu, alors qu’ils portent l’entière responsabilité de leurs actes (donc de leurs déboires.) Le respect de la parole donnée fait leur grandeur, le manque de discernement et la soumission au destin leur médiocrité. Personne ici n’est assez disponible pour penser : survivre est une occupation qui les occupe à plein temps et chacun sait que se contenter de survivre c’est courir à la catastrophe.

 

Même si les circonstances sont exceptionnelles et primitif le milieu dans laquelle l’histoire se déroule, tout ce qui aliène et tout ce qui pourrait libérer les protagonistes sont des concepts universels. 

 

Ce qui les aliène c’est tout ce qui provient de l’obscurité dans laquelle la religion les plonge, tout ce qui leur fait croire qu’ils ne sont que des objets que Dieu manipule à sa guise. 

 

La foi. 

« Le Vieux Maître prendra soin de moi comme d’un moineau tombé du nid. » 

 

La culpabilité (le péché originel). 

« Ma vie de chaque jour est la preuve et le châtiment de mon péché. » 

« Mais où est votre salut ? On n’a pas trop de toute sa vie pour obtenir la grâce éternelle. Et le bon Dieu est un Dieu jaloux. C’est à lui de juger et de peser ce n’est pas à vous. » 

 

La résignation. 

« C’est du Seigneur que tout arrive. » 

 « J’ai l’impression d’être une graine mouillée, perdue dans la terre brûlante et aveugle. » 

 « Oui c’est le Seigneur qui fait tout pousser, c’est Lui qui peut tout détruire s’Il trouve que c’est mieux comme ça. » 

 « Dieu sait que c’est une rude épreuve pour moi. Il semble qu’une fois commencée la malchance ne prend jamais fin. »

 

 

Ce qui pourrait les libérer est tout ce qui procède de leur énergie vitale plus instinctive que réfléchie, énergie que la lumière de l’intelligence pourrait transcender. 

 

L’amour… même si aimer est difficile.

 « Il s’est contenté de rester debout, à regarder sa mère mourante, le cœur trop gros pour parler. » 

« Il appelait ça l’amour. […] Je savais que ce mot était comme les autres, rien qu’une forme pour combler un vide. » 

« J’écoute ce qui va être dit bien longtemps avant que le mot ne soit prononcé, et la partie qui écoute a peur qu’il n’y ait pas assez de temps pour le dire. Je sens mon corps, mes os, ma chair, qui commencent à se séparer, à s’ouvrir pour livrer passage à la solitude ; et devenir quelqu’un qui n’est plus seul est une chose terrible. »

 

L’orgueil et la dignité.

Le père obstiné ne veut rien devoir à personne. Il le dit presque à chaque page. Son leitmotiv est le suivant : 

« Je n’veux être redevable à personne, dit notre père, Dieu le sait. » 

 

La valeur de la parole donnée.

 « Je lui ai promis que l’attelage serait tout prêt et elle y compte. »

 « Elle veut s’en aller dans notre propre charrette, dit notre père. » 

« Avec ce terrain de famille à Jefferson et tous ceux de son sang qui l’attendent là-bas, elle sera impatiente. J’lui ai promis que moi et les gars on la conduirait aussi vite que nos mules peuvent marcher pour qu’elle puisse reposer en paix. »

« […] elle reposera plus en paix […] si c’est quelqu’un de son propre sang qui a scié les planches et enfoncé les clous. » « Elle compte sur ma parole. Je la lui ai donnée.» 

 

Le doute. 

C’est le plus jeune enfant de la famille celui qui sans doute n’a pas encore eu le temps d’être conditionné qui se révolte contre ce que les autres appellent la fatalité, de façon maladroite certes mais il exprime la colère là où les autres ne manifestent que soumission et résignation. 

« Je suis l’élu du Seigneur car celui qu’Il aime, Il sait aussi le châtier. Pourtant, c’est pas pour dire, mais je trouve qu’il emploie de drôles de moyens pour le prouver. » 

 

La philosophie.

Faulkner nous montre que sous l’imbécilité crasse, l’esprit demeure et qu’il suffirait de peu de chose pour l’éveiller. 

« Je ne sais pas ce que je suis. Je ne sais pas si je suis ou non. Jewel sait qu’il est parce qu’il ne sait pas qu’il ne sait pas s’il est ou non. » 

 « C’est comme si, dans chaque homme, il y avait quelqu’un hors des limites de la raison et de la folie qui, témoin des actes raisonnables et insensés, les jugerait avec la même horreur et le même étonnement. » 

 

La poésie.

Il y a dans chaque page une sorte d’élan poétique qui fait appréhender ce que la raison seule ne pourrait faire comprendre. 

« Comme nos vies se défont dans le vide et le silence ! Gestes las qu’avec lassitude on répète : échos d’appels séculaires tirés par des bras sans mains d’instruments sans cordes : au coucher du soleil, nous prenons des attitudes furieuses avec des gestes morts de poupée. » 

 

 

 

Vivre est un voyage… 

« Combien de fois ai-je dormi sous la pluie sur un toit étranger, pensant au foyer paternel. »

« C’est un fait à remarquer qu’un homme paresseux, un homme qui n’aime pas le mouvement, s’entête toujours à aller de l’avant une fois qu’il est parti. C’est exactement comme quand il refusait de bouger. Comme si ça ne serait pas tant le mouvement qu’il déteste que le fait de partir ou de s’arrêter. » 

 

« Tandis que j’agonise » n’est ni un roman d’aventures macabres ni une peinture folklorique du monde paysan du début du XXe siècle en Amérique. C’est un récit picaresque profondément humain. De vrais êtres de chair et de sang dont le mode de vie et les problèmes existentiels semblent à des années lumière des nôtres nous parlent de notre propre mode de vie et de nos propres problèmes : la vie, l’amour, la mort, le combat de la liberté contre un prétendu déterminisme. 

 

La forme est celle d’un roman réaliste dans lequel chacun des personnages exprime son point de vue. Le récit suit le cheminement de la pensée et des faits et gestes de chacun ; il se joue du passé, du présent et du futur. On passe d’un style à l’autre (narratif, descriptif, dialogué, précis, elliptique … ) avec une alternance de langage soutenu et de sabir patoisant ; le sordide des situations est fréquemment illuminé par les réflexions philosophiques et les envolées poétiques.

 

De même que le pas dans la marche, chaque mot ici compte. Lire Faulkner trop vite c’est ne pas le lire. Lecteurs pressés s’abstenir ! Il faut accepter de se faire secouer par les soubresauts de son style et les chaos de la charrette. Cette histoire, à la fois hors du commun et d’une banalité absolue, nous fait mieux comprendre la condition humaine. On ne peut que souhaiter que cette expérience soit profitable, aux occupants de la charrette et à tous les voyageurs de la vie que nous sommes… 

 

 

William FAULKNER a obtenu le prix Nobel de littérature en 1949.

« Tandis que j’agonise » a été publié en 1930.

 

 

Georges Bogey, le 10 février 2014

 


 

 

 

 

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Portrait de William Faulkner, 1954.

Photo : Carl van Vechten / Library of Congress