La bibliothèque voyageuse de Georges Bogey

« Le voyage n’est entier que s’il nous offre l’opportunité

de réconcilier harmonieusement le singulier avec l’universel.
Et s’il nous incite à vivre mieux.
 » 

Franck Michel, Du voyage et des hommes

 

« Du voyage et des hommes » de Franck Michel

Editions Livres du monde, 2013, 416 pages.

 

par Georges Bogey

« Du voyage et des hommes », de l’anthropologue Franck Michel, est une somme sur le tourisme et le voyage parue aux éditions Livres du monde en septembre 2013.

 

Cet essai dont le sous titre est « Désirs d’ailleurs revisited » est le condensé d’un travail de vingt cinq ans sur la question.

 

Ce livre ne se résume pas. Chaque phrase pourrait faire l’objet d’un développement tant le foisonnement des voies ouvertes est dense.

 

Voici une sélection de quelques lignes de force qui traversent l’ouvrage ainsi que quelques commentaires et interprétations.

 

Toutes les citations extraites du livre sont en italiques.

 

 

Pourquoi voyager ?

 

« Pour ne pas sombrer, pour ne pas se replier, se taire ou encore se terrer dans un mutisme mortifère ou au fond d’un terroir pensé comme un dernier mais illusoire refuge. » « Le monde tel qu’il est ne se fuit pas, il se parcourt », nous dit Franck Michel lequel, en nourrissant notre réflexion sur le voyage nous conduit à « revisiter » le monde et la vie.

 

Les mots et les pas

 

L’auteur nous montre d’emblée qu’il aime autant le mot que le pas. Le plus important n’est pas de savoir si le texte est la raison du voyage, sa déraison ou sa conséquence, mais de comprendre que mots et pas sont intimement liés. Les témoignages, rapports, comptes-rendus, récits réels ou romancés sur le thème du voyage ont été à l’origine de la vocation de nombreux voyageurs et pour beaucoup un véritable « appel » d’air vers les grands espaces, l’aventure et… l’altérité. Nous sommes, par nature, des êtres mobiles dans le monde et porteurs de la parole du monde.

 

Quel voyage ?

 

Pour le candidat au voyage se pose la question de la forme du voyage. Non au repliement dans le « terroir refuge » et non au voyage « terroir-caisse », nous dit l’auteur. En clair : comment quitter sa tanière en échappant aux fauves de la marchandisation qui rôdent partout alentour ? L’objectif du marchand de voyages n’est pas, à priori, l’enrichissement spirituel et intellectuel du voyageur mais l’enrichissement matériel de sa petite (ou grande) entreprise. Pourtant, même s’il constate une lente (et inexorable ?) dérive vers « l’avoir » au détriment de « l’être », « À l’image de ce que la malbouffe est à l’univers de la gastronomie, le tourisme, […] a remplacé définitivement le voyage », l’auteur se garde de tout manichéisme ; il incite tous les voyageurs à reprendre la maîtrise de leurs déplacements et tous les voyagistes à remettre de l’ordre dans leurs valeurs : l’économique est le moyen, la connaissance l’objectif et non l’inverse.

 

Le voyage est l’école de la vie

 

On part pour connaître. « [ …] Le voyage est l’occasion de passer de la théorie à la pratique. » « Apprendre plutôt que prendre. » Voyager fait mûrir. Il s’agit de « donner aux jeunes et même aux très jeunes une éducation au voyage qui prenne en compte la diversité humaine, culturelle et naturelle. » Partir, pourrait bien être ce verbe magique qui exprime le désir incoercible de l’enfant d’apprendre et de comprendre pour se construire. Le slogan « sun, sex and sea » semble être l’antinomie même de ce désir. On ne peut que constater aujourd’hui que cet appel à l’hédonisme s’est insidieusement disséminé dans presque toutes les formes de tourisme. Et, dans le fond, quoi de plus naturel ? Pourquoi établir un clivage entre plaisir et culture ? L’homme n’est-il pas joie autant que savoir ?

Si l’on a conscience de ce que l’on fait on peut tout aussi bien parcourir un chemin plat et s’endormir sur la plage que gravir un sentier abrupt pour se faire fouetter le visage par le vent des cimes. Certes, on court moins de risque d’enlisement à parcourir les sommets tonifiants qu’à somnoler sur le sable lénifiant et c’est pourquoi l’auteur nous parle d’un « voyajoueur » qui pourrait « atteindre un illusoire sommet de l’hédonisme triomphant [… ] entre luxe et luxure… » La DISTRACTION est le réel danger que court notre société qui, pour compenser la dureté des temps, promeut à outrance un grand nombre de drogues anesthésiantes et décérébrantes dont les guignolades de la télévision et les … voyages de rêve. Tous les démagogues, pour nous éviter de voir la réalité en face nous invite à regarder ailleurs. Un voyage de rêve est souvent une fuite. Dans la triade des trois D proposée par Dumazedier il y a un demi siècle, la détente et la distraction sont devenues dominantes tandis que le développement marque dramatiquement le pas. La qualité du voyage se trouve donc non dans sa nature mais dans la plus value (ou la moins value) que celui qui se déplace donne à son déplacement.

 

Le voyage, un passage

 

Rite de passage au sens propre (la frontière), le voyage est aussi le passage d’un « moi » à un autre « moi » (maturation, évolution, transformation) du lieu commun à l’étrange, du convenu à l’imprévu, du profane au sacré, de la stupidité à l’intelligence, de l’ignorance à la connaissance, etc. Cependant, si ce passage n’a pas lieu, il ne faut pas incriminer le voyage mais le voyageur. En effet, on peut être idiot à l’autre bout du monde et intelligent chez soi (et réciproquement) « Partir au loin n’a jamais empêché personne d’être idiot, et même de le rester. »

 

Le voyage crée des liens

 

On voyage en soi, pour soi mais aussi avec et pour les autres. Cette rencontre ne peut se faire que dans le respect réciproque. « Pourtant, si le tourisme de la rencontre est peut-être le voyage éclairé de demain, pour l’heure et dans leur majorité, ni les pays récepteurs, ni les professionnels du voyage ne semblent beaucoup s’y intéresser. » Quel respect de l’autre y a-t-il quand une agence de voyage placarde dans le métro parisien une affiche sur laquelle on voit « une créature blonde aguichante sur fond de mer turquoise », avec le slogan « Tunisie, ressource-moi ! » Quelle est la vraie nature de cette proposition de rencontre affriolante ?

L’apport économique du tourisme pour le pays d’accueil est évident : « L’essor du tourisme apparaît aux autorités comme une poule aux œufs d’or. » On est donc en droit de se demander si le voyageur est accueilli pour lui-même ou pour son argent. L’autochtone reçoit-il l’étranger avec un sourire commercial ou un sourire cordial ? L’accueille-t-il du fond du cœur ou du fond de son porte monnaie ? De son côté, le visiteur, parce qu’il est plus facile d’admirer un paysage que de converser avec les gens, ne s’intéresse guère à ceux qui vivent dans un si « merveilleux environnement » et il fait rarement l’effort de savoir ce qui se trouve derrière le décor. Le touriste « ne s’attarde que sur les belles choses et ne s’intéresse pas à ce qui fâche. » Quand le tourisme est un tourisme de carte postale, il donne raison à Pierre Loti qui disait : « Tout pays qui s’ouvre au tourisme abdique sa dignité. » Et le touriste de carte postale n’est pas digne lui non plus. Un lien sincère, authentique et désintéressé devrait pouvoir s’établir entre le visiteur et le visité. Une fois le pont établi entre l’hôte accueilli et l’hôte accueillant on constate que la relation est d’une extrême richesse pour tous ceux et celles qui n’ont pas peur de l’altérité.

« S’ouvrir aux autres c’est accepter de douter de soi, se risquer à l’altérité. »

« Il s’agit d’œuvrer assidument à ce que cesse la réduction de l’autre à soi. »

(Une parenthèse : Ces lignes sont écrites le jour où l’on nous annonce la mort de Mandela… Une peine profonde… Un ami de l’humanité qui disparaît… Mandela fut cet infatigable voyageur et cet héroïque militant qui, contre l’apartheid - symbole du refus absolu de l’altérité - a voulu un peuple arc-en-ciel, sans couleurs discriminantes. )

 

Les disparités sociales

 

Le vagabond parcourt le monde à pied, à bicyclette, à cheval ou avec d’autres moyens peu onéreux en faisant confiance aux hasards du chemin pour assurer sa subsistance. À l’inverse le touriste richissime peut envisager d’aller « jouer au golf sur la lune. » Quoi de commun entre ces deux formes de déplacement ? Tout simplement l’esprit : l’esprit de découverte d’un côté et de l’autre la boulimie consumériste et le goût de l’esbroufe. « La flânerie disparaît au profit du circuit organisé. » Et parce que flâner n’a aucun impact économique on promeut le circuit plein à ras bord de sites « exceptionnels. » Alors pourquoi pas, à terme, un circuit galactique ? Le déplacement vers les étoiles « déplacent » des masses considérables d’argent alors qu’on peut vagabonder sur les sentiers, les poches vides. Vagabondage rime avec voyage, pas avec lucre. « Tout le monde ne sera pas du voyage » « Il y a hélas plus de Parisiens qui iront visiter les Papous que de Papous visitant la Tour Eiffel. »

« L’accueil de l’étranger (…) dépend essentiellement de l’épaisseur de son portefeuille. »

« La valeur du sens du voyage a définitivement disparu au profit du sens de la valeur de l’argent. »

« Le tourisme a suivi les évolutions sociales. Les riches de plus en plus riches partent de plus en plus loin ; les pauvres de plus en plus pauvres partent de moins en moins loin. » Il faut réaffirmer encore et encore que la richesse culturelle ne dépend pas de la richesse matérielle et que les moins aisés ont autant le droit de découvrir le monde que les nantis.

 

La thérapie du sacré

 

Franck Michel cite Jean Michel Belorgey « …l’Orient est dans l’imaginaire occidental la terre des dieux et des sages. » Le voyage est le symbole de la progression et de l’élévation vers « quelque chose. » Le voyage extérieur favorise le voyage intérieur. Se déplacer suscite l’émotion et fait battre le cœur.

« La purification par le truchement de l’Ailleurs n’est plus à prouver. » et « Le voyage facilite l’élévation spirituelle. » L’auteur souligne un phénomène tout à fait passionnant : le sacré en voyage c’est ce que le voyageur décide de sacraliser. « […] une locomotive à vapeur , la garde de Calcutta, le passage d’un marathonien à New York, l’atmosphère du Tour de France dans une bourgade auvergnate… » La liste est infinie parce qu’infini est le champ du voir et du savoir. Le voyage exacerbe la sensibilité du voyageur, affine ses facultés perceptives, il lui fait comprendre, en définitive, que le monde n’est pas si ordinaire que ça et qu’en toutes choses il y a, et c’est là un immense mystère, une sorte d’âme avec laquelle il peut entrer en relation et qui, s’il est vraiment réceptif, l’illumine. Bien sûr, si l’on parle abruptement de l’âme d’une locomotive au premier venu on risque de déclencher une franche rigolade ; pourtant, qu’on le veuille ou non, le voyage a la vertu de transcender le banal : tout vrai voyageur à un moment ou un autre de son périple en fait l’expérience.

 

L’espace et le temps : les territoires du voyageur

 

Aujourd’hui grâce à (ou à cause de) internet on vit dans une sorte « d’ubiquité communicationnelle » ce qui a pour a conséquence de néantiser les distances, de déqualifier l’espace et en définitive de déréaliser le monde. Le voyageur doit (re)prendre la mesure et de son temps et de l’espace pour les parcourir et les vivre pleinement. Vivre sans territoire serait vivre dans une sorte de no man’s land lieu, par définition, neutre et déshumanisé. Franck Michel s’insurge contre cet homme qui lui dit au Vietnam : « Quel dommage qu’on ne puisse pas déplacer la baie d’Halong en France, ça serait plus sympa et le voyage moins cher. » Cette phrase ironique de Jules Renard vient en écho : « Il aime beaucoup les voyage. Ce qui l’ennuie c’est changer de place. » Les voyagistes connaissent l’engouement d’un certain type de clientèle pour des espaces inconnus et « cherchent désespérément les derniers lieux reculés de la planète. »

D’un côté on a le voyageur qui abolit l’espace réel pour le transformer en espace virtuel et de l’autre il y a celui qui veut voir ce que personne n’a vu simplement parce que personne ne l’a vu. Dans les deux cas on passe à côté de la vérité de l’espace qui devient, (osons le néologisme) un « espaspectacle. » Un voyage de proximité et même un voyage intérieur « immobile » a bien plus de valeur qu’un spectacle dont la seule marque de fabrique est l’inédit. Voyager c’est parcourir l’espace pour l’assimiler et le comprendre, c’est prendre son temps, c’est oublier sa montre, c’est vivre au rythme de l’autre et, (on y revient toujours) … avec l’autre.

 

Le tourisme, la nature, la culture… 

 

On sait depuis longtemps que la nature, à cause de l’omniprésence et de l’omnipotence de l’homme, a bien du mal à demeurer vraiment « naturelle. » (On sait aussi, qu’un jour, se privant des services de l’homme et libérés de ses sévices, la nature reprendra tous ses droits ; l’homme ne sera sans doute plus là pour voir cette nature redevenue naturelle, mais c’est une autre histoire.)

La nature aujourd’hui dénaturée assiste à un étrange ballet :  il y a ceux qui la quittent et ceux qui la visitent. Il y a le « tourisme vert » d’un côté et « l’exode rural » de l’autre. Les cultivateurs s’en vont, les exploiteurs arrivent. Franck Michel nous dit que « le paysage domestiqué a remplacé la nature

sauvage. » Ce désir de nature est, pourrait-on dire, viscéral chez les êtres humains : nous venons tous de la nature et tous ceux et celles qui sont confinés dans des villes de béton, de verre et d’acier ont la nostalgie de leur matrice originelle. Le retour à la nature se justifie donc pleinement. Pourtant, quand on lit ceci : « En 1960, les visiteurs du Grand Canyon frôlaient la centaine par année ; en 1993 ils sont passés à 22 000 et en 2013 [on en compte] plus de quatre millions », on se demande comment cette foule immense peut voir la nature originaire. Il en est de même pour la rencontre avec la culture des populations locales. On lit « La commercialisation culturelle à outrance, tout comme la muséification de l’histoire présente, des peuples à l’existence confisquée, peut conduire à de sérieuses déstructurations sociales et identitaires, pouvant le cas extrême conduire à l’ethnocide. » Il en va des sociétés comme de la nature : pour mieux les commercialiser les marchands les mettent en scène, les transforment, les déforment et à terme les détruisent. Franck Michel cite Edgard Morin qui résume le tragique de la situation : « […] les spectateurs enfoncés dans leur fauteuil regardent à travers le plexiglas, membrane de même nature que le vidéo de télévision, l’écran de cinéma, la photo du journal et la grande baie vitrée de l’appartement moderne : fenêtre de plus en plus cinémascopique sur le monde et en même temps frontière invisible. »

 

Livre de constats, « Du voyage et des hommes » est aussi un livre de questions et de propositions.

« Vers un voyage intelligent et un tourisme culturel durable ? » est l’une des questions que nous pose Franck Michel ; cela pourrait bien être la question clé de l’ouvrage.

Les organisateurs de voyages font rêver mais le rêve déréalise ; les organisateurs de voyages charment mais la séduction aveugle. Cela dit : le touriste a le tourisme qu’il mérite ! Il appartient donc à chacun d’user de son libre arbitre pour accepter ou refuser les propositions qui lui sont faites et surtout d’avoir la capacité de bâtir lui-même son propre voyage avec (ou sans) les organisateurs de voyages.

Cette autonomie (« autonomadisme » dit Franck Michel) est ce qui permet au touriste d’échapper à la grégarité pour devenir enfin un voyageur libre ; la liberté dégage la vue, aère le cerveau et ouvre de vastes perspectives sur le champ des possibles.

« Le voyage n’est entier que s’il nous offre l’opportunité de réconcilier harmonieusement le singulier avec l’universel. Et s’il nous incite à vivre mieux » conclut Franck Michel.

 

Ce livre très richement documenté, à l’écriture toujours joyeuse, profondément humain, construit comme une histoire aux rebondissements multiples, est indispensable à tous ceux, voyageurs ou non, qui s’interrogent sur l’avenir de l’homme en mouvement. Nous parlant de voyage Franck Michel nous parle de la vie. « Du voyage et des hommes » est un livre de chevet qui maintient la lampe allumée. 

 

 

 

Georges Bogey, le 9 décembre 2013