La bibliothèque voyageuse de Georges Bogey

« La vie vaut vraiment la peine d'être vécue. (...) Tout instant de la vie où l'on manque de courage est un instant perdu »

 

 

 

« Une vie bouleversée »
suivi de
« Lettres de Westerbork »
d'Etty Hillesum

Éditions Points, 1995

par Georges Bogey

Sourse : Internet

Ce livre, écrit entre 1941 et 1943 par une jeune femme juive néerlandaise née en 1914 et qui, après avoir travaillé pendant un an environ comme volontaire dans le camp de transit de Westerbork, meurt à Auschwitz en novembre 1943, est l’un des plus beaux témoignages sur l’horreur du nazisme et… sur l’amour de la vie.

 

Témoignage autobiographique, « Une vie bouleversée » est aussi (et surtout) un ouvrage de philosophie humaniste qui, sans déifier ni diaboliser l’homme, exprime la volonté de le rendre plus humain.

 

Une jeune femme libre

 

Etty Hillesum obtient une maîtrise en droit en 1939. Elle commence des études de russe que la guerre interrompt. Sa mère est une émigrée russe qui a fui les pogroms. Son père est professeur de lettres. Le couple ne s’entend guère. Sans être une beauté fatale, Etty, diminutif d’Esther, est une jolie femme qui plaît aux hommes et qui veut leur plaire. « Mon intelligence, mes luttes avec moi-même, ma souffrance m’apparaissent comme un poids oppressant, une chose laide, antiféminisme, et je voudrais être belle et bête, une jolie poupée désirée par un homme. » ; « J’avais une nature trop sensuelle trop “possessive” […] Ce que je trouvais beau je le désirais de façon beaucoup trop physique, je voulais l’avoir. »

 

Rien donc ne la prédisposait à la générosité. C’est librement, tout en ayant une vie amoureuse épanouie, qu’elle va prendre le chemin qui la conduira aux autres, chemin qu’elle suivra jusqu’au bout avec une constance inébranlable.

 

Une jeune femme intelligente et lucide

 

Quand elle commence à écrire, elle sait que ce processus d’écriture est irréversible et qu’elle ne posera la plume que lorsqu’elle aura tout dit d’elle-même et du monde dans lequel elle vit. Pourtant, les premières lignes lui demandent un effort. « Je n’ose pas me livrer, m’épancher librement, et pourtant il faudra bien si je veux à la longue faire quelque chose de ma vie […] on me croit supérieurement informée de bien des problèmes de la vie ; pourtant là tout au fond de moi, il y a une pelote agglutinée […] toute ma clarté de pensée ne m’empêche pas d’être bien souvent une pauvre godiche peureuse. »

 

L’élément déclencheur de ce journal est la liaison qu’elle a avec son psychothérapeute, Julius Spier. Après avoir été son thérapeute, il deviendra son amant, son mentor et son confident. Bref, il sera le grand amour de sa courte vie. Il mourra avant elle, en septembre 1942, juste avant de partir pour Auschwitz.

 

Une philosophie à la fois hédoniste et altruiste

 

Dans une période terrifiante où le totalitarisme nazi fait du monde un enfer et empêche de penser et de vivre, Etty Hillesum s’acharne à « penser mieux pour vivre mieux » selon la belle formule d’André Comte-Sponville qui définit ainsi la philosophie. Confrontée à la souffrance des uns et à la haine des autres, Etty reste humaine et aimante. « Enfermés à plusieurs dans une cellule étroite. Mais n’est-ce pas justement notre mission, au milieu des exhalaisons fétides de nos corps de maintenir nos âmes parfumées. » Son humanisme s’enracine sur des valeurs fortes. Entre autres : la vie, l’amour, le bonheur, le réel, le présent, Dieu (un Dieu un peu particulier).

 

Le sens de la vie

 

Elle ne vit « ni dans l’attente de la mort ni dans l’espoir de la survie. » ; « Bon on veut notre extermination complète : cette certitude nouvelle je l’accepte. […] Je travaille et je vis avec la même conviction et je trouve la vie pleine de sens, oui pleine de sens malgré tout, même si j’ose à peine le dire en société. » ; « J’ai déjà subi mille morts dans mille camps de concentration », écrit-elle. « Tout m’est connu, aucune information nouvelle ne m’angoisse plus. D’une façon ou d’une autre je sais déjà tout. Et pourtant je trouve cette vie belle et riche de sens. À chaque instant. »

 

Au cœur même de l’horreur, elle trouve la vie « belle et riche de sens » parce que, pour elle, en tant qu’être humain, vivre est le sens.

 

L’amour

 

Si le sens de la vie c’est vivre le moyen de vivre c’est l’amour. Vivre sans amour c’est se condamner à ne pas vivre ou à vivre de façon inhumaine. L’amour qui l’habite et l’anime est un amour complet, total, un amour qui n’attend aucune contrepartie. S’exerçant dans l’univers nazi qui, au sens propre, rend la vie invivable, l’amour lutte frontalement contre l’indifférence, le mépris et la haine. « La haine n’est pas dans ma nature », dit-elle. « En dépit de toutes les souffrances infligées et de toutes les injustices commises, je ne parviens pas à haïr les hommes. » ; « Ce qui pour moi est bel et bien fondamental en revanche, ce sont les sentiments humains, je ressens un amour et une pitié très profonde pour les êtres, pour l’humanité en général. »

 

Le bonheur

 

« La vie vaut vraiment la peine d’être vécue. » Sous son apparence de lieu commun, cette phrase écrite en 1941 est hors du commun. Elle témoigne d’une volonté farouche de vivre alors que le seul horizon de la vie est le camp d’extermination. Articulée autour du mot « peine » elle indique que vivre et surtout vivre heureux requiert toujours un effort. Le bonheur n’est jamais donné, il est à construire. À construire au cœur même du malheur.

 

Le paradoxe de Dieu chez Etty Hillesum

 

Chez Etty Hillesum, Dieu est omniprésent. Les croyants s’en réjouiront, les athées s’en étonneront en se demandant de quel Dieu il s’agit. Le Dieu d’Etty n’appartient à aucune religion. Ce n’est pas une divinité surhumaine, mais une énergie mystérieuse qui pousse l’homme à devenir humain. Prier Dieu c’est se nourrir de cette énergie. Elle sait que prier n’est pas agir et que la seule personne sur qui elle peut compter c’est elle-même. « Et si Dieu cesse de m’aider ce sera à moi d’aider Dieu. » ; « Dieu n’a pas à nous rendre compte pour les folies que nous commettons. C’est à nous de rendre des comptes ! » ; « Mettre ta tête dans le ciel passe encore, mais mettre le ciel dans ta tête, holà ! » Croire en Dieu c’est croire en l’humanité. C’est elle, Etty qui doit « penser mieux et agir mieux » afin que l’humanité advienne. « Et je crois en Dieu, même si avant peu, en Pologne, je dois être dévorée par les poux. »

 

Une vie intérieure ancrée dans le réel et le présent

 

« Je voudrais n’écrire que des mots insérés organiquement dans un grand silence et non des mots qui ne sont là que pour dominer et déchirer le silence. »

 

« Les choses doivent s’éclaircir en toi, tu ne dois pas, toi, te laisser engloutir par les choses. » ; « Je me replonge sans cesse dans la réalité. Je me confronte à tout ce qui croise mon chemin. J’en ai parfois l’impression de m’écorcher vive. »

 

« Il faut laisser les choses pour ce qu’elles sont au lieu de vouloir les hisser à des altitudes impossibles ; et c’est en les laissant être ce qu’elles sont qu’on leur permet de déployer enfin leur valeur véritable. Partir d’un absolu qui n’existe pas et que de surcroît on ne veut pas vraiment, c’est s’interdire de vivre sa vie dans ses véritables dimensions. »

 

« Ne te laisse pas aller rétrospectivement à l’amertume et ne va pas dire un jour : à cette époque j’aurais dû faire telle ou telle chose. On n’a pas le droit de dire cela. »

 

Il serait possible de poursuivre encore longtemps l’énumération de ces lignes qui sont de véritables lignes de conduite. Le livre en recèle un nombre impressionnant. Les commenter ferait courir le risque de les dénaturer ou alors il faudrait les développer plus que ne l’y autorise cette chronique. Elles entrent toutes dans la logique d’une sagesse de l’acceptation.

 

Comment accepter sans se résigner ?

 

Comment peut-on accepter l’horreur sans se résigner, c’est-à-dire sans baisser les bras, renoncer, abdiquer, démissionner ? Pour Etty Hillesum, « accepter » c’est accepter la vie avec ce qu’elle a d’incomplétude, d’imperfections, voire de vices.

 

Lamentations et colère sont inutiles contre ce qui est : ce ne sont que de l’énergie et du temps perdus. Toute son énergie Etty Hillesum la met au service de l’humanisme.

 

Comment peut-on faire cohabiter le sens et le non-sens ?

 

Admettre l’absurdité de la vie sous régime nazi et louer le sens de la vie comment est-ce possible ? Etty Hillesum ne voit pas la vie comme une ligne droite, mais comme la succession des multitudes de points qui la composent.

 

Chaque point de la ligne est alors la seule vie à vivre sans passé ni futur, sans regrets ni attente. « Tout instant de la vie où l’on manque de courage est un instant perdu », écrit-elle. Ce qui ne l’empêche pas de dire : « Voilà c’est cela l’enfer. »

 

Pourquoi parler d’Etty Hillesum en 2015 ?

 

Je vous parle de France, l’un des pays parmi les plus riches et les plus beaux du monde. Je vous parle d’un pays censé être en paix, mais qui, en réalité, vit en guerre parce qu’il est… va-t-en-guerre. Ce n’est ni par générosité, ni pour défendre la liberté que nos gouvernements successifs adeptes de la Realpolitik - autre nom de la loi du plus fort - interviennent militairement au Proche et Moyen-Orient, mais pour des raisons économiques. Ils ont allumé un incendie qu’ils ne parviennent plus à éteindre.

 

Aujourd’hui beaucoup de nos concitoyens ont peur du terrorisme et de l’immigration qui ont des causes externes et de la précarité et des inégalités qui ont des causes internes tout en sachant pertinemment que l’extérieur et l’intérieur sont intriqués. Ils geignent, se plaignent, récriminent. Nos dirigeants qui ont exercé ou exercent le pouvoir sont, pour la plupart, dépréciés et accusés d’incompétence et de cynisme. Ballotés entre laxisme et fascisme, se sentant manipulés et trahis, beaucoup se replient sur eux-mêmes, voient midi à leur porte, ne regardent jamais l’heure qu’il est à l’horloge du voisin et deviennent, dès lors, extrêmement réceptifs aux voix qui instillent sournoisement le venin de l’égocentrisme, du mépris et de la haine. Mais peut-être que ces sentiments qui cancérisent l’humanité n’ont jamais été éradiqués. Le seront-ils un jour ?

 

« Une vie bouleversée » est un livre d’amour

 

Ce livre nous dit que c’est l’amour qui donne son sens à la vie. L’amour ? Une vieille lune, un cliché qui fait de celui qui l’utilise un ravi de la crèche, un benêt, un niais d’autant moins excusable que la mode aujourd’hui n’est pas aux rapports humains, mais aux rapports de force. Néanmoins, je persiste et signe : les jours sans amour sont des jours sombres.

 

Nous ne connaîtrons peut-être plus jamais des jours identiques à ceux vécus par Etty Hillesum, mais d’autres viendront aux formes différentes : on peut faire confiance à l’imagination des hommes pour faire prospérer de nouveaux enfers.

 

Pour donner tort au « pessimisme de la lucidité » et raison à « l’optimisme de la volonté », nous avons besoin d’Etty Hillesum. Lisez et relisez ce livre ! C’est un livre tonifiant et d’une grande actualité.

Georges Bogey vit en Haute-Savoie. Il a été professeur de judo puis cadre dans le secteur du Tourisme et de l’Éducation. Il publie depuis 2002, dans des genres variés: théâtre, recueil de haïkus, témoignages, récits, les livres pour enfants. Voir le blog

 

Il partage par ailleurs sa « Bibliothèque voyageuse » avec les lecteurs de La croisée des routes depuis octobre 2013.

 

Il vient de publier un récit « Voyage d’Automne au Japon » aux éditions Livres du monde.