La bibliothèque voyageuse de Georges Bogey

« La série des martyrs, Tunis : la medina dans le quartier de Hafisa » (zoo-project.com)

« Le secret de la situation politique, soyons enfin clair.»

— Henri Michaux

 

 

« Les Arabes, leur destin et le nôtre.

Histoire d'une libération. »
de Jean-Pierre Filiu

 

par Georges Bogey

Cet ouvrage du politologue Jean-Pierre Filiu publié en août 2015 retrace les grandes lignes de l’histoire du monde arabe du XIXe siècle à nos jours. 

 

 

Les conséquences dramatiques des séismes politiques 

 

 

Tous les séismes politiques qui ont eu lieu et qui ont encore lieu dans des pays tels que l’Algérie, la Tunisie, la Libye, l’Égypte, le Liban, Israël, la Palestine, la Syrie, l’Irak, l’Iran, l’Afghanistan et le Yémen pour n’en citer que quelques-uns provoquent, comme le font les tremblements de terre, des dégâts terribles bien loin de leurs épicentres.

 

La France a été touchée cruellement en 2015 par ce que l’on nomme le « terrorisme islamiste », mais la terreur criminelle - cet autre nom de la guerre - frappe bien plus cruellement et bien plus fréquemment d’autres nations que la nôtre partout dans le monde. 

 

 

La situation politique vue par un poète 

 

 

Ni politologue, ni historien, il ne m’appartient pas de dénouer l’écheveau politique et politico-religieux incroyablement embrouillé des États, des partis, des tendances, des factions, des influences, des tribus, des clans, qui s’allient puis se divisent, qui se marient puis divorcent, qui s’unissent puis s’entretuent.

 

Si cet embrouillamini relationnel n’était pas aussi terriblement dramatique et mortifère, il prêterait à rire. Voici un large extrait de ce que le poète Henri Michaux publiait en 1951. 

 

« Le secret de la situation politique, soyons enfin clair.»

«Les Ouménés de Bonnada ont pour désagréables voisins les Nippos de Pommédé. Les Nibbonis de Bonnaris s’entendent soit avec les Nippos de Pommédé soit avec les Rijabons de Carabule pour amorcer une menace contre les Ouménés de Bonnada après naturellement s’être alliés avec les Bitules de Rotrarque, ou après avoir momentanément, par engagement secret, neutralisé les Rijibettes de Biliguette qui sont situés sur le flanc de Kolvites de Bulet qui couvrent le pays des Ouménés de Bonnada et la partie nord-ouest du turitaire des Nippos de Pommédés, au-delà des Prochus d’Osteboule. La situation naturellement ne se présente pas toujours d’une façon aussi simple : car les Ouménés de Bonnada sont traversés eux-mêmes par quatre courants ceux des Dohommédés de Bonnada, des Odobommédés de Bonnada, des Orodommédés de Bonnada et enfin des Dovoboddémmonédés de Bonnada. Ces courants d’opinion ne sont pas en fait des bases et se contrecarrent et se subdivisent, comme on pense bien, suivant les circonstances si bien que l’opinion des Dovoboddémmonédés de Bonnada n’est qu’une opinion moyenne et l’on ne trouverait sûrement pas dix Dovoboddémmonédés qui la partagent et peut-être pas trois […] 

Il y a aussi des opinions franchement d’opposition en dehors des Odobommédés. Ce sont celles des Rodobodébommédés avec lesquels aucun accord n’a pu jamais se faire sauf naturellement sur le droit à la discussion dont ils usent plus abondamment que n’importe quelle autre fraction des Ouménés de Bonnada, dont ils usent intarissablement. » 

 

 

La difficulté de comprendre 

 

 

Compte tenu de la difficulté des politologues - sans parler des journalistes - à nous faire comprendre « la situation politique » réelle en remontant jusqu’à ses causes profondes, il ne faut pas en vouloir au poète d’éclairer à sa manière une situation d’une rare complexité sans pour autant la dénouer.

 

On se dit qu’à force de se parler les protagonistes de la fable de Michaux finiront par s’entendre, se comprendre et vivre ensemble en bonne harmonie. Peut-on rêver la même issue pour la suite de notre propre histoire qui pour l’instant est une histoire aussi bavarde que celle-là fiction du poète, mais qui, elle, se déroule dans les larmes et le sang ?

 

 

Orient et Occident

 

 

Il n’est pas toujours possible d’identifier clairement les causes des guerres, quelle que soit la diversité des formes que l’imagination perverse des hommes sait leur donner. Pourtant, qu’on le veuille ou non ce qui se passe au Moyen et Proche Orient aujourd’hui est intimement lié à la politique expansionniste et colonisatrice de l’Occident qui a commencé à l’époque des croisades, qui s’est érigée en système au XIXe siècle et qui se dilue aujourd’hui dans le flou sans moral des accords commerciaux et militaires.

 

Les puissances colonisatrices - dont l’objectif est tout sauf philanthropique - n’ont jamais su ou jamais voulu offrir aux pays qu’elles ont occupés et exploités ce dont elles-mêmes bénéficiaient à savoir la connaissance et la liberté. Dans la plupart de ces pays se sont levés des peuples révoltés et revendicatifs qui, une fois libérés sont très souvent retombés sous l’oppression des leaders qui les avaient aidés à se libérer.                                                                                                                                                                                                                                                 

L’évolution vers la lumière de la connaissance est longue

 

 

La guerre de l’obscurantisme contre les Lumières fait et fera encore de très nombreuses victimes. Cette guerre, pilotée à la fois par une religion obtuse et un pouvoir politique cynique qui s’instrumentalisent l’un l’autre, semble interminable. Combien de siècles a-t-il fallu à la France pour passer du totalitarisme politico-religieux de la monarchie à la liberté démocratique ? 

 

 

Une évolution inéluctable 

 

 

L’opposition à l’occupant britannique en Égypte alors que ce pays relativement libre vit en paix « amène la naissance en 1928 d’un mouvement de type nouveau : les Frères musulmans.» L’une des thèses de son fondateur Hassan al-Banna est que « l’islam a une dimension explicitement politique et c’est la fraternité des fidèles qui fonde le nationalisme authentique. »

 

Cette thèse islamiste est la même à peu de choses près que la thèse catholique qui a assis pendant des millénaires en France, pour ne citer que notre pays, la collusion entre l’Église et l’État, collusion qui ne s’est dissoute véritablement qu’à l’orée du XXe siècle. Un jour, c’est inéluctable, l’islamisme politico-religieux radical et meurtrier sera éradiqué comme le furent nos monarchies. Alors, l’horizon de la liberté, des Lumières et de la démocratie s’ouvrira comme il s’est ouvert chez nous avec la Révolution française en 1789 et la séparation de l’Église et de l’État en 1905. 

 

 

Soubresauts et convulsions 

 

 

Jean-Pierre Filiu analyse, époque après époque, une histoire éminemment complexe et trouble. 

 

L’une de ces périodes éclaire particulièrement les causes de ce que nous vivons aujourd’hui. 

 

Après l’attentat contre les tours jumelles du 11 septembre 2001 qui a fait 3000 morts « George W. Bush lance une « guerre globale » contre la terreur. Cette terreur est par définition « islamique »

 

Les dictatures arabes s’associent à cette guerre. Leur calcul est simple : en affaiblissant le totalitarisme religieux, elles conforteront leur propre totalitarisme. Mais le chaos provoqué en Irak par les États-Unis a l’effet inverse. Le responsable d’Al Qaïda en Irak, Zarqaoui « qualifie de « grâce divine » l’irruption des États-Unis au cœur du Moyen-Orient. À partir de là, le jihad antiaméricain en Irak attire des recrues du monde entier. »

 

L’alliance des dictatures arabes et des États-Unis (et de leurs alliés) a ouvert la boite de Pandore de l’islam le plus radical. « L’occupation américaine de l’Irak engendre un véritable « trou noir » propice à toutes les dérives d’autant que le la logique fédérale de la Constitution adoptée en octobre 2005 creuse le fossé entre Sunnites, Chiites et Kurdes. [… ] Après la mort de Zarqaoui en juin 2006 la branche locale d’Al-Qaïda se transforme en « état islamique en Irak. » « La sécurité du continent européen est par ailleurs durablement déstabilisée par l’aggravation du chaos irakien. »

(Un rappel : attentats jihadistes à Madrid : 191 morts ; attentats de Londres : 56 morts.) 

 

« En Israël, le Premier ministre Sharon joue à fond l’assimilation entre la répression de l’intifada et la guerre globale contre la terreur. Il déclare : "Chacun a son propre Ben Laden, Arafat est notre Ben Laden." »                                                                                                                                                                  

L’horreur syrienne 

 

 

Ce qui se passe en Syrie donne un exemple de plus de l’impuissance des nations qui s’autoproclament tutélaires à être autre chose que des « pompiers pyromanes » Résumé de la situation… Assad est un tyran qui massacre son peuple pour se maintenir au pouvoir lui et son clan. Les pays occidentaux dénoncent ses exactions, mais tergiversent sur les moyens à mettre en œuvre pour le faire tomber, d’autant que les Russes le soutiennent. Ils ne savent pas non plus comment s’attaquer efficacement à Daech « l’État islamique. » Lorsque le tyran Assad s’en prend à Daech cette autre tyrannie qui menace la sienne, eh bien Assad le bourreau devient tout à coup fréquentable et ses alliés les Russes deviennent, par le fait même, des alliés précieux dans la guerre contre Daech. 

 

 

Le droit à la discussion 

 

 

L’objectif visé par cette brève analyse est de proposer quelques pistes de réflexion et d’inciter chacun à remonter aux causes profondes du terrorisme ignoble qui ensanglante le monde. Ce ne sont ni les imprécations contre les bourreaux ni les lamentations de la repentance qui changeront de façon significative et à court terme le cours douloureux de l’histoire. Même si à ce jour « aucun accord n’a pu jamais se faire » il nous faut, avec Henri Michaux, défendre « le droit à la discussion » et en « user intarissablement. » 

 

 

L’optimisme de Jean-Pierre Filiu

 

 

À propos de son livre Jean Pierre Filiu nous dit qu’il « s’achève pourtant sur une note d’espoir. […] Partout les dictatures arabes peinent à trouver un second souffle, et leurs parrains étrangers s’épuisent à les financer en pure perte. […] Quant au totalitarisme de Daech il finira par céder face à une réalité qu’il ne pourra plier à son dogme. […] Mais les bourreaux ne partiront jamais d’eux-mêmes, il faudra les renverser. Les Arabes le savent et, à défaut de notre concours, ils aspirent au moins à notre compréhension. Il en va de notre avenir commun et de notre liberté à tous. »

 

 

(L’ouvrage de Jean-Pierre Filiu a aussi le mérite de présenter une riche sélection bibliographique sur le sujet. Lire est aussi un droit dont nous pouvons « user intarissablement » pour mieux comprendre le monde et peut-être, dans la mesure de nos moyens influer sur le cours de l’histoire.)

 

 

 

Georges Bogey, février 2016

Sur le site des éditions La Découverte

 

Entretien avec Jean-Pierre Filiu sur le site des éditions La Découverte

 

Georges Bogey vit en Haute-Savoie. Il a été professeur de judo puis cadre dans le secteur du Tourisme et de l’Éducation. Il publie depuis 2002, dans des genres variés: théâtre, recueil de haïkus, témoignages, récits, les livres pour enfants. Voir le blog

 

Il partage par ailleurs sa « Bibliothèque voyageuse » avec les lecteurs de La croisée des routes depuis octobre 2013.

 

Il vient de publier un récit « Voyage d’Automne au Japon » aux éditions Livres du monde.