La bibliothèque voyageuse de Georges Bogey

"Le bruit courait que le soleil avait disparu

pour toujours"

« Si le soleil ne revenait pas »

de C-F Ramuz

Éditions Momard, 1937. Réédité aux éditions L'âge d'homme, en poche.

 

par Georges Bogey

Photographie du Mont Saint Honorat, Alpes Maritimes

licence Creative Commons

Le pierrier

 

Ceux qui sont montés ou descendus dans un pierrier connaissent bien la musique des pierres. Ce langage de pierraille est celui de l’écriture de C.F Ramuz, rocailleux, hérissé de picots et d’arêtes, en apparence erratique, mais toujours harmonieux.

 

 

Le soleil se cache en hiver…pour mourir.

 

En hiver, dans certains coins de montagne, il arrive que le soleil passe derrière les crêtes ; de ce fait, il peut demeurer invisible pendant plusieurs mois pour tous ceux qui vivent de l’autre côté de ces cimes. « Chaque année vers le 25 octobre, le soleil était vu pour la dernière fois et il ne reparaissait que le 13 avril. »

 

« On n’est pas tellement privilégiés, disait Revaz, mais enfin quoi on prend patience. »

 

Lorsque le soleil s’en va, tous les villageois savent qu’il va revenir bien sûr, sauf cet hiver-là où la conviction inverse s’ancre dans le bourg comme une maladie sournoise. Le bruit courait que le soleil avait disparu pour toujours. C’était Anzévui, un « savant qui lit dans les livres » qui avait annoncé la terrible nouvelle.

 

« Il est dit dans le livre, que le ciel s’obscurcira de plus en plus et un jour, le soleil ne sera plus revu par nous, non plus seulement pour six mois, mais pour toujours. » Un villageois lui dit de toute la force de son bon sens : « Voyons, c’est pas possible, depuis le temps qu’il fait son tour. […] Depuis le temps qu’il est habitué à nous et nous à lui. » Mais Anzévui est sûr de lui. « Voilà disait Anzévui, c’est un dérangement qu’il y aura dans les astres ; c’est une maladie que feront les étoiles. »

 

 

La perspective de la nuit éternelle

 

Cet hiver-là une pénombre brouillardeuse particulièrement terne, grise et sombre enveloppait le village d’une aura de fin du monde. « Toute espèce de lumière s’était finalement éteinte à la hauteur du sommet des montagnes là où le soleil se couche sans qu’on puisse le voir d’ici. » « Il n’y avait plus de ciel ; il y avait seulement un brouillard jaunâtre qui était tendu d’une pente à l’autre comme une vieille serpillière. »

 

Les incrédules considéraient d’un air goguenard ceux qui se préparaient au pire, mais personne n’était vraiment exempt d’angoisse.

 

 

Les deux soleils

 

« Le fils aîné de Denis Revaz était venu rendre visite à ses parents parce qu’il travaillait dans les vignes au bord du lac. » « Ici c’est gris ; là bas c’est bleu […] Ici on n’a point de soleil de tout l’hiver, là-bas ils en ont deux tout au long de l’année […] Celui qui est dans le ciel et puis celui qui est dans l’eau. »

 

Cette anecdote montre l’abîme qui sépare la lumière de l’obscurité. Deux univers, deux modes de vie.

 

 

La fille, l’ivrogne et le charognard

 

La fille d’Arlettaz s’en est allée à la ville. Son père entreprend de la chercher et sa descente aux enfers commence. Il lui faut de l’argent et pour voyager et pour noyer son chagrin dans l’alcool. Follonier un voisin cynique, manœuvre si bien qu’il lui achète son dernier champ pour presque rien. « Oh ! disait Follonier, j’y tiens pas. […] Tu te dis que si c’est la fin il ne serait pas mauvais d’avoir un peu d’argent en poche pour l’attendre. Moi, si je t’achetais ce champ, ce serait bien pour te rendre service. »

 

Cette histoire dans l’histoire fait penser à la chanson de Brassens qui dit : « Ce n’est pas seulement à Paris que le crime fleurit. Nous au village aussi l’on a de beaux assassinats. » La souffrance des uns fait le bonheur des autres. La cupidité ne sait pas ce qu’est la compassion.

 

 

Le doute

 

Métrailler qui fait partie du groupe des incrédules propose à son ami Tissières d’aller en montagne pour en avoir le cœur net. « Il te faut venir avec moi pour tâcher d’aller retrouver le soleil, quelque part au-dessus des forêts du Bisse ». En définitive Métrailler part seul. Son périple se solde par un échec. Sauvé de justesse, il n’a pas vu le soleil, mais il a frôlé la mort.

 

Ce voyage avorté convainc les « convaincus » qu’Anzévui a raison. C’est dit : le soleil ne reviendra plus !

 

 

La certitude

 

Ceux qui croient en la prophétie d’Anzévui mettent leurs affaires en ordre. Brigitte décide de laisser sa lampe à huile allumée jour et nuit. « La lampe éclairera quand le soleil sera éteint. Si le soleil s’en va tout à fait, elle me reste. »

 

Le père Revaz « a tiré du tiroir une enveloppe jaune où on lisait "dernières dispositions" : On prend des précautions. On a du beurre pour trois mois et du fromage pour six mois. Et j’ai fait faire du pain pour huit. On a trois jambons, trente paires de saucisses, vingt-cinq saucissons. Dix-huit kilos de sucre […] Un bon sac de polenta et il y a de quoi nourrir les bêtes jusqu’au mois de juillet. »

 

 

Les jolies robes, le fusil et le cornet

 

Pendant que cette psychose d’apocalypse contamine le village, un petit groupe de sept jeunes gens décide de partir vers les sommets là où le soleil se lève, et cela, le jour et à l’heure prévus de son retour habituel. Les filles choisissent leur plus belle robe et elles demandent aux hommes de prendre un fusil et un cornet pour prévenir les villageois de l’arrivée du soleil lorsqu’ils le verront apparaître.

 

Au moment de partir, ils apprennent qu’Anzévui est mort. « Il y en a qui prétendent que c’est la fin pour tout le monde du moment qu’Anzévui est mort […] Mais Isabelle fait entendre son rire, et il a été de nouveau comme le chant du merle avant le temps. » On les sent tous confiants et joyeux.

 

 

Le plus beau lever de soleil

 

Ils marchent les uns derrière les autres, une fille en tête. On assiste alors à l’un des plus beaux levers de soleil de toute la littérature. Une grande économie de mots sans lyrisme. Voici… 

 

« Elle était en avant de nous, elle nous tournait le dos ; on voyait ses tresses pendre sur sa nuque comme une grappe de raisins noirs. Et le duvet qui était sur ses joues s’est illuminé tout à coup, en même temps que la ligne de son cou et le contour de ses épaules ont été marqués par un trait de feu. Métrailler lève son fusil en l’air. »

 

 

Un livre d’actualité

 

Écrit en 1937, ce récit qui nous parle de montagnards frustes semblera peut-être assez loin de la réalité vécue par les lecteurs de notre siècle, en grande majorité citadins. Un trou perdu de montagne sans soleil en 1937 n’a rien de commun avec nos villes illuminées de 2015… Pourtant, même si les conditions de vie diffèrent foncièrement tous les thèmes abordés sont facilement exportables dans l’espace et le temps.

 

Un vrai faux savant symbolisant l’obscurantisme fait croire aux villageois que le soleil ne reviendra pas. N’existe-t-il pas aujourd’hui des gourous - religieux et/ou politiques - qui font l’apologie de thèses aussi farfelues que dangereuses ?

 

Un paysan tire un profit éhonté du malheur d’un autre paysan. Notre société libérale n’a-t-elle pas en son sein des proies naïves et des prédateurs cyniques ?

 

Un groupe de villageois ne croient ni aux prophéties ni aux gourous. Cette jeune troupe énergique et enthousiaste grimpe sur la montagne à la rencontre du soleil. Les marcheurs seront les premiers à voir le soleil revenir sur le monde. Ils sentent le soleil sur leur peau et annoncent son retour.

 

Le symbole fort d’une force en marche.

 

Aujourd’hui, notre avenir est sombre, dit-on : l’obscurantisme et le repli sur soi progressent dangereusement. Pour faire face au danger et faire mentir ce triste pronostic, des gens lucides se lèvent et avant eux les rugueux montagnards de Ramuz ! 

 

 

 

Georges Bogey, le 1er août 2015

 

 

 

 

 

Pour en savoir plus sur Ramuz… 

 

 

L'association française "Les Amis de Ramuz" a été créée en 1980

pour contribuer à promouvoir l'œuvre de ce grand écrivain suisse francophone

et francophile notamment avec de très belles rééditions.

 

Site à consulter :  www.lesamisderamuz.com

Georges Bogey vit en Haute-Savoie. Il a été professeur de judo puis cadre dans le secteur du Tourisme et de l’Éducation. Il publie depuis 2002, dans des genres variés: théâtre, recueil de haïkus, témoignages, récits, les livres pour enfants. Voir le blog

 

Il partage par ailleurs sa « Bibliothèque voyageuse » avec les lecteurs de La croisée des routes depuis octobre 2013.

 

Il vient de publier un récit « Voyage d’Automne au Japon » aux éditions Livres du monde.