La bibliothèque voyageuse de Georges Bogey

« Et l’angoisse obscure des heures qui passent a beau se faire chaque jour plus grande, Drogo s’obstine dans l’illusion que ce qui est important n’est pas encore commencé. »

 

 

« Le désert des Tartares »
de Dino Buzzati

 

par Georges Bogey

photo : Alain Willaume / Tendance floue

Un danger supposé

 

Un soldat, le lieutenant Drogo, est affecté dans une forteresse isolée (on dirait aujourd’hui « perdue au milieu de nulle part »). Il s’agit d’un fort austère implanté dans une montagne sans nom qui domine une immense plaine désertique. Les militaires en poste dans cette garnison lointaine ont pour mission exclusive la surveillance permanente de cette immensité déserte. Ils doivent se tenir prêts pour contrer une hypothétique invasion d’hypothétiques ennemis venus d’un non moins hypothétique pays. Ce danger supposé justifie leur présence. Ils montent la garde, s’entrainent, manœuvrent, tout cela en se conformant rigoureusement aux règles strictes de la discipline militaire.

 

 

La désillusion

 

Ce poste n’est pas du tout conforme aux attentes de Drogo. Il a conscience que ce bout du monde est une impasse pour lui et sa carrière. C’est une grosse déception. Il veut repartir à peine arrivé. « Quelque chose de pénible s’achève (sa formation, son adolescence) et quelque chose qui ressemble à l’espoir commence (il est enfin officier) et – prémonition peut-être  il ne parvient pas à s’en réjouir. » « Quelle absurdité ! Pourquoi Giovanni Drogo ne réussissait-il pas à sourire […] ? […] sa mère se figurait pouvoir conserver à jamais un bonheur à jamais disparu, pouvoir arrêter la fuite du temps […] » « Il se sentait seul comme jamais il ne l’avait été. »

 

 

La séduction

 

Pourtant, une fois arrivé au fort, un charme vénéneux opère. Il se laisse séduire et devient la victime d’abord réticente, puis consentante, d’une sorte d’envoûtement.

« Oh retourner en arrière. Ne pas même franchir le seuil du fort. […] Il contemplait ces murs, presque avec émerveillement, comme se retrouvant devant un prodige. Il semblait qu’il ne se lassât pas de les regarder et de les regarder encore et un vague sourire à la fois de joie et de tristesse illuminait lentement son visage. »

« Drogo fasciné, regardait fixement le fort se demandant ce qu’il pouvait bien y avoir de désirable dans cette bâtisse solitaire » « Tout était ici renoncement mais au profit de qui, au profit de quel bien mystérieux ? »

 

Il veut s’en aller, mais la perspective de rester l’attire comme pourrait l’attirer le vide d’un abîme. Il lutte contre cet étrange vertige. Pendant l’entretien qu’il a avec son supérieur le jour de son arrivée, Drogo regarde par la fenêtre du bureau. Il voit un sommet au loin qui « n’a rien de particulier […] Pourtant cette masse rocheuse contenait pour Giovani Drogo le premier appel visible de la terre du Nord. » « […] inondée par la lumière du couchant, la vallée s’enfonçait devant lui, les secrets du septentrion se dévoilaient. Une vague pâleur avait envahi le visage de Drogo qui regardait pétrifié. »

 

 

Le consentement

 

Le commandant du fort lui propose de le déclarer malade pour qu’il parte le plus vite possible. Drogo refuse cette supercherie dégradante. « […] Je me porte bien et je veux rester ». « […] Drogo sentait son exaltation se transformer en une étrange douleur proche de la félicité. »

 

Il reste un jour en se disant je pars demain, il reste un mois en se disant je pars le mois prochain, il reste un an en se disant je pars l’année prochaine et en définitive il restera trente ans au fort : il y fera donc toute sa carrière.

« […] à un certain point, presque instinctivement on se retourne et l’on voit qu’un portail s’est refermé derrière vous, barrant le chemin de retour. »

 

Au début de son séjour dans la forteresse, il oscillera entre deux espoirs : revenir à la ville pour y vivre une vie sociale paisible en gravissant tranquillement un à un les échelons de la hiérarchie ou bien rester pour s’auréoler d’une gloire fulgurante lorsqu’enfin il se confrontera aux envahisseurs et les vaincra. Au fur et à mesure que le temps passe, ses quelques retours en ville renversent les valeurs. Il se sent de moins en moins à l’aise au contact des autres dans son milieu ancien. Le fort solitaire devient pour lui le seul endroit vivable et les soldats qui s’y trouvent les seuls compagnons fréquentables. Bientôt ne subsistera en lui qu’un seul espoir : celui de la gloire à venir.

« Et l’angoisse obscure des heures qui passent a beau se faire chaque jour plus grande Drogo s’obstine dans l’illusion que ce qui est important n’est pas encore commencé. » « Drogo resta seul et se sentit pratiquement heureux. Il goûtait avec orgueil la décision qu’il avait prise de rester, l’amère satisfaction de renoncer à de petites joies sûres pour un grand bien à longue et incertaine échéance.» « Il compte sur une glorieuse revanche à longue échéance. »

Cet objectif est aussi lointain qu’incertain, mais ce n’est plus un problème pour Drogo qui, lentement, glisse hors du temps. Son attente n’a rien de fébrile. Elle devient sans même qu’il en ait conscience, sans même qu’il y pense, la substance qui le nourrit, l’air qu’il respire. Il attend la guerre, il attend la gloire, il attend la vie. Drogo décide de croire que sa vie est là, tout entière dans cette attente.

 

 

L’absurdité et le bonheur

 

Il refuse de savoir qu’il se ment, car son mensonge est le seul bonheur auquel il puisse se raccrocher. Sa vie au fort s’articule autour des règles militaires et se rythme sur les routines et les habitudes. Si les montagnes somptueuses qui entourent le fort savaient parler, elles diraient toute l’absurdité d’une situation où les hommes non contents de ne rien faire pour la paix attendent la guerre en marchant au pas.

« Dans ce fort, le formalisme militaire semblait avoir créé un chef-d’œuvre insensé. » « […] Il y avait déjà en lui la torpeur des habitudes, la vanité militaire, l’amour domestique pour les murs quotidiens. Au rythme monotone du service quatre mois avaient suffi pour l’engluer. »

 

De l’amertume Drogo a donc glissé vers l’acceptation, de l’acceptation vers la résignation et, curieusement, de la résignation vers la sérénité. Tout passe quand rien ne se passe. Drogo fait partie de ces gens qui à un moment ou un autre de leur existence passe de l’autre côté du bonheur pour accepter de vivre dans un état qui n’est ni le bonheur ni le malheur, mais une sorte de béatitude neutre, aseptisée, sans regrets ni projets ni affects.

 

 

La fin des illusions 

 

Drogo attend trente ans une confrontation avec l’ennemi qui lui permettrait de connaître enfin l’accomplissement de son rêve. Mais le hasard est cruel et cynique : il tombe malade au moment même où les ennemis sont annoncés. Ses supérieurs le chassent sans égard du fort pour libérer sa chambre et loger les renforts. (On se rappelle que trente ans plus tôt, il avait refusé de simuler la maladie qui lui aurait permis de partir.) Son constat est amer.

« Dans une guerre, j’aurais peut-être pu servir à quelque chose. J’aurais peut-être pu être utile. Dans une guerre… mais pour le reste zéro comme on l’a vu. »

 

Pourtant il sourit. Son sourire énigmatique à la dernière ligne de son histoire, peut avoir plusieurs significations. Il exprime le mépris ironique qu’il éprouve à l’égard de lui-même ; il dit la satisfaction de voir enfin la farce lugubre de sa carrière militaire (et de sa vie) s’achever ; il sait désormais que les vrais ennemis viennent de la frontière fluctuante qui sépare la servilité de la liberté. Et enfin, peut-être se dit-il que sa vie, somme toute, a été une vie heureuse. On peut comme le disait Camus de Sisyphe « imaginer Drogo heureux. »

 

 

Faut-il juger Drogo ?

 

Drogo serait condamnable parce que soumis au pouvoir et fasciné par la gloire il a sombré dans une sorte de catatonie morbide. Il n’a pas vécu sa vie, il s’est contenté de l’attendre.

 

On peut acquitter Drogo et voir en lui une sorte de paradigme du bonheur au-delà du bonheur. Il s’est intégré au fort au même titre que les pierres. Arracher les pierres du mur serait criminel et destructeur.

 

En définitive, juger Drogo est hors de propos. Il s’agit seulement de chercher à le comprendre. Au bout du compte, on finira sans doute par découvrir que le sens de la vie n’est pas le même pour tous et que chacun doit l’inventer avec les moyens dont il dispose.

 

 

Un livre sur le sens de la vie

 

Publié en 1946, « Le désert des Tartares » est un livre qui nous interroge sur le sens de la vie. Combien de personnes attendent au lieu de partir ? Combien disent qu’ils sont courageux de partir alors que c’est la peur qui les fait fuir ? Combien fuient par peur de rester ? Combien restent par peur de partir ? Combien préfèrent la certitude d’un bonheur illusoire à l’incertitude du bonheur à construire ? Et si la vie a un sens, quel est-il ?

 

Lisez Le désert des Tartares ! Ce livre raconte l’histoire d’un soldat immobile qui, paradoxalement, nous fait découvrir une philosophie en mouvement, une philosophie qui nous aide « à penser mieux pour vivre mieux. » (André Comte-Sponville). C’est un chef d’œuvre à garder à portée de main à côté du mythe de Sisyphe.  

 

 

Georges Bogey, le 3 décembre 2015

 

 

 

Annexe…

 

Jacques Brel a écrit en 1968 la chanson « Regarde bien petit » dont l’ambiance est très proche de l’ambiance d’attente dans laquelle Drogo vit. Je ne sais pas si « Le désert des Tartares » a inspiré Jacques Brel : ses exégètes pourront peut-être le dire. Voici le texte de la chanson.

 

Regarde bien petit

Regarde bien

Sur la plaine là-bas

À hauteur des roseaux

Entre ciel et moulins

Y a un homme qui vient

Que je ne connais pas

Regarde bien petit

Regarde bien

 

Est-ce un lointain voisin

Un voyageur perdu

Un revenant de guerre

Un montreur de dentelles

Est-ce un abbé porteur

De ces fausses nouvelles

Qui aident à vieillir

Est-ce mon frère qui vient

Nous dire qu 'il est temps

De moins nous haïr

Ou n' est-ce que le vent

Qui gonfle un peu le sable

Et forme des mirages

Pour nous passer le temps

 

Regarde bien petit

Regarde bien

Sur la plaine là-bas

À hauteur des roseaux

Entre ciel et moulins

Y a un homme qui vient

Que je ne connais pas

Regarde bien petit

Regarde bien

 

Ce n'est pas un voisin

Son cheval est trop fier

Pour être de ce coin

Pour revenir de guerre

Ce n' est pas un abbé

Son cheval est trop pauvre

Pour être paroissien

Ce n' est pas un marchand

Son cheval est trop clair

Son habit est trop blanc

Et aucun voyageur

N' a plus passé le pont

Depuis la mort du père

Ni ne sait nos prénoms

 

Regarde bien petit

Regarde bien

Sur la plaine là-bas

À hauteur des roseaux

Entre ciel et moulins

Y a un homme qui vient

Que je ne connais pas

 

Regarde bien petit

Regarde bien 

Non ce n'est pas mon frère

Son cheval aurait henni

Non ce n'est pas mon frère

Il ne l'oserait plus

Il n'est plus rien ici

Qui puisse le servir

Non ce n'est pas mon frère

Mon frère a pu mourir

Cette ombre de midi

Aurait plus de tourments

S'il s'agissait de lui

 

Allons c'est bien le vent

Qui gonfle un peu le sable

Pour nous passer le temps

 

Regarde bien petit

Regarde bien

Sur la plaine là-bas

À hauteur des roseaux

Entre ciel et moulins

Y a un homme qui part

Que nous n saurons pas

Regarde bien petit

Regarde bien

 

Il faut sécher tes larmes

Il y a un homme qui part

Que nous ne saurons pas

Tu peux ranger les armes

Georges Bogey vit en Haute-Savoie. Il a été professeur de judo puis cadre dans le secteur du Tourisme et de l’Éducation. Il publie depuis 2002, dans des genres variés: théâtre, recueil de haïkus, témoignages, récits, les livres pour enfants. Voir le blog

 

Il partage par ailleurs sa « Bibliothèque voyageuse » avec les lecteurs de La croisée des routes depuis octobre 2013.

 

Il vient de publier un récit « Voyage d’Automne au Japon » aux éditions Livres du monde.