La bibliothèque voyageuse de Georges Bogey

"Lorsque le voyageur en chemin pour la Montagne de l’Âme se perd dans la forêt, il a peur et confiance à la fois : il sait que voyager c’est se perdre pour se retrouver."

« La Montagne de l'Âme »

de Gao Xingjian 

Éditions de l'Aube, 1990, et en poche, collection Points, 2007 

 

par Georges Bogey

                           

Prendre l’air

 

Dès son accession au pouvoir en 1949 Mao Zedong impose à la Chine un système totalitaire dérivé du Marxisme-Léninisme : le Maoïsme. Ce régime oppressif a évolué vers une forme plus souple à partir de 1976, année de la mort de son fondateur.

 

Dans les années 1980 alors qu’une libéralisation timide donne un peu d’air aux Chinois, un écrivain (Gao Xingjian) boucle son sac à dos et part sans but précis « pour un immense voyage vers les provinces du Sud et du Sud-Ouest. »

 

Un inconnu qu’il rencontre dans le train lui parle de « Lingsham, la Montagne de l’Âme […] Tout est à l’état originel, là-bas », lui dit-il. L’écrivain qui entend ce nom pour la première fois décide aussitôt de faire sa destination de ce lieu inconnu. Le projet que le hasard lui propose devient le projet qu’il choisit : « Tu n’es pas stupide, tu dois faire appel à ton intelligence, rechercher d’abord ce petit bourg du nom de Wuyi […] et la voie qui pénètre dans Lingsham, la Montagne de l’âme. »

 

Humilité et objectivité

 

Dans son récit, le narrateur n’utilise jamais le « nous » et il ne parle que très rarement à la première personne. L’exclusion du « nous » se justifie par une réaction viscérale contre la dépersonnalisation imposée par le régime maoïste à tous les Chinois pendant plus de trente ans.

 

Si le « je » est remplacé par le « tu », le « il », le « elle » ce n’est pas par coquetterie stylistique. L’usage du « tu », du « il » et du « elle » a, chez Gao Xingjian un fondement philosophique. L’usage intempestif du « je » manifesterait une vanité déplacée et nous donnerait une perception illusoire ou déformée de la réalité. La distanciation permet de mieux éclairer le réel et le retrait de l’ego donne plus de chance à l’objectivité.

 

Cent Chine dans une Chine

 

Ce périple vers la Montagne de l’Âme est un périple dans la Chine des campagnes et des montagnes. Malgré le passage de la révolution culturelle, on découvre une Chine encore agreste assez proche de son état primitif.

 

On y rencontre une multitude de personnages familiers ou étranges, rassurants ou inquiétants, on y vit une multitude d’événements, on y entend des histoires, des contes, des légendes, on découvre des croyances enracinées, des superstitions hallucinées. Dans ce foisonnement de rencontres, les unes banales, les autres extraordinaires, dans ce maelstrom d’informations variées, de faits divers petits et grands, le voyageur ne se laisse jamais ni déborder ni posséder, il demeure l’homme qui ne fait que passer. Il ne perd jamais son but de vue, mais il consacre beaucoup de temps à l’oublier.

 

Son temps c’est le présent. Et le présent c’est l’étape du jour. Partout où il passe, tout ce qui se passe il l’absorbe comme une éponge absorbe l’eau. Rien ne lui échappe. Il s’approprie tout, mais ne possède rien. Il ne nous doit rien, mais nous restitue tout. Rien n’est accessoire dans cette mosaïque de récits et tout ce qui advient - à profusion, je le répète - constitue la matière qui nourrit le cœur et l’esprit et qui les anime. Nous avons donc ici cent romans dans un roman, cent vies dans une vie, cent Chine dans une Chine.

 

Pour nous faire vivre ces vies multiples et nous montrer le kaléidoscope qu’est la Chine Gao Xingjian laisse, dans l’écheveau luxuriant de son récit émerger quelques fils du sens (ou du non-sens) de la vie.

 

La nature de l’homme

 

La nature est constitutive du vivant donc de l’homme. L’homme qu’il soit un artiste reconnu, un savant renommé ou un modeste employé n’est qu’un élément de la nature au même titre que le cloporte, l’ours, le nuage ou le vent. « Mon corps et mon esprit sont entrés dans le grand cycle de la nature, je suis dans un état de sérénité que je n’avais jamais connu auparavant. » Paradoxalement, l’homme qui devrait avoir conscience de son appartenance à la nature la détruit et la détruisant, s’autodétruit. « L’homme pille la nature, mais la nature finira par se venger. »

 

L’homme, un être naturel et culturel, est si arrogant qu’il donne souvent la primauté à ce qu’il fait (parce que cela se voit) au détriment de ce qu’il est. Lorsque le voyageur en chemin pour la Montagne de l’Âme se perd dans la forêt il a peur et confiance à la fois : il sait que voyager c’est se perdre pour se retrouver.

 

« J’ai toujours eu envie d’aller dans la forêt primitive, sans pouvoir dire pourquoi cela m’attire autant. » Un élément de réponse serait de dire que l’homme façonné jour après jour par la « culture » éprouve le désir profond de ressentir la nature, comme peut-être une sculpture  qui se crée désire garder le lien avec la matière qu’elle est encore et qu’elle sera toujours.  

 

Les relations humaines

 

Tout voyage est fascination pour l’inconnu, désir de rencontres, de communication et de connaissances. Voyager c’est établir des contacts et des connexions avec les autres. Gao Xingjian nous montre ce qu’est la passion, le désir charnel et l’amour bien sûr, mais il met également en évidence une multitude de sentiments avec leurs variantes.

 

Le voyageur-écrivain veut vivre avec les autres pour savoir ce qu’ils font et ce qu’ils sont. Il distingue le temps de penser les relations humaines à l’intérieur des livres et le temps de les vivre à l’extérieur. « Laissons les habiles dialecticiens débattre sur la vérité de la vie. Ce qui est important c’est la vie elle-même. »

 

Son voyage - le voyage de la vie - est fait de relations humaines, de sons, d’odeurs, de goûts, de désirs, de répulsion, d’abandons, de compassion, d’admiration, d’émerveillement, d’étonnement, de doute, de découvertes, mais jamais de pensées fumeuses qui pourraient le distraire de la vie et le soustraire à la vie.

 

Le désir de connaître

 

La rémanence du régime maoïste entrave la liberté de connaître et d’aimer. Lorsque le voyageur enregistre des chansons populaires dans une assemblée festive et réjouie de villageois, le chef du village qui n’est autre que le fils du chanteur intervient pour mettre un terme aux chansons en disant que cette manifestation est contraire aux principes. Ce à quoi le voyageur répond : « Votre père est un artiste populaire rare, je suis venu spécialement m’instruire auprès de lui. Vos principes sont bons en principe, mais il existe des principes encore plus grands qui dominent les vôtres… »

 

Ces principes dont parle Gao Xingjian se nomment écoute des autres et désir de vivre avec et pour eux : aucun pouvoir, qu’il soit totalitaire ou démocratique, ne devrait contrecarrer la volonté de vivre ensemble.  

 

Le processus historique

 

La Chine que visite Gao Xingjian est une Chine à la fois contemporaine et ancienne. Vivre au présent n’impose pas de renier ni de nier ses traditions ancestrales, ses croyances et même ses vieilles superstitions. Ce n’est pas la révolution culturelle de Mao qui changera quelque chose à cette propension à demeurer inscrit dans l’histoire et, sinon fidèle aux traditions, du moins liées à elles. « […] on dirait qu’il a raconté cette histoire pendant mille ans[…] et il peut encore continuer […] encore mille ans. »

 

Quand la mémoire du voyageur le relie au passé il ressent une profonde émotion. « Je vois au bord de ce qui ressemble à une rue deux sentences parallèles collées sur le treillage d’une vieille maison aux poutres noires : « Les enfants jouent dehors, les hommes sont en paix partout. » Je n’ai plus l’impression d’avancer, j’ai l’impression de retourner dans mon enfance, comme si je n’avais connu ni guerre, ni révolution, ni luttes successives [… ] ému, j’ai failli fondre en larmes.» 

 

Les croyances

 

Tout au long de son périple, l’écrivain-voyageur met en évidence la multiplicité des croyances et des rites. « Ah ! les pauvres gens ils sont pitoyables, ils sont faibles. Quand leur espoir même le plus infime a du mal à se réaliser, ils ne savent que prier pour que leur souhait soit exaucé. » Il n’apporte aucun crédit aux croyances, mais lorsque les médecins lui annoncent qu’il a un cancer au poumon, il a, lui aussi, la faiblesse de prier. Lorsqu’il s’avère que le diagnostic est faux et qu’on lui annonce qu’il est en excellente santé, il exulte. Sachant que ce n’est pas aux dieux putatifs qu’il doit son salut, il ne remercie que les docteurs.

 

Le sens et le non-sens

 

Lors d’un voyage en car, l’incurie du chauffeur à laquelle vient s’ajouter l’obstination bornée de la police condamne « les passagers enfermés dans l’autobus à rôtir sous un soleil brûlant » puis à être abandonné une nuit entière en rase campagne. L’absurdité de cette mésaventure conduit notre voyageur à se dire que « dans ce monde il n’y a pas moyen de comprendre quoi que ce soit. » Plus loin il dira : « Je suis toujours à la recherche du sens, mais finalement qu’est-ce que le sens ? »

 

Une maladie chronique

 

« Toi tu continues à gravir les montagnes. Et chaque fois que tu t’approches du sommet, exténué, tu penses que c’est la dernière fois . [… ] Tu contemples la chaine des montagnes qui ondule à perte de vue et le désir d’escalader te reprend [… ] Gravir les montagnes est devenue une sorte de maladie chronique. » Jusqu’à ce que la mort y mette un terme, vivre est la maladie chronique par excellence !

 

Quelle est la fin du voyage ?

 

« Après une longue errance, dans la solitude, il arrive face à un vieillard appuyé sur une canne [… ] » Se sentant tout près du but, le voyageur demande au vieillard où se trouve la Montagne de l’Âme. S’ensuit un dialogue de sourds qui confine à l’absurde au terme duquel il ressort que le vieil homme renvoie le voyageur à ses propres responsabilités : il n’y a que celui qui marche qui peut construire l’objet de sa marche en marchant !

 

Trouver ce que l’on ne cherche pas

 

La multiplicité des sujets abordés dans ce livre est telle qu’il est impossible de les énumérer tous. C’est au lecteur de les découvrir au fil des pages. La Montagne de l’Âme de Gao Xingjian ne se résume pas. C’est un foisonnement protéiforme d’histoires dans l’histoire où s’entrecroisent et s’entremêlent, en brouillant toujours les frontières et les pistes, la fiction et le réel, la poésie et les récits picaresques, les histoires d’amour et les histoires de haine, le rêve et la réalité, les fantômes et les êtres de chair et de sang, les hommes rationnels et les médium exaltés, les femmes libres et les femmes soumises, les amoureux et les indifférents, les généreux et les cyniques, le tout dans la monstration et jamais dans la démonstration.

 

Chercher la Montagne de l’Âme c’est chercher l’Âme du monde, c’est chercher des points d’appui qui permettent de tenir debout et d’avancer. À l’intérieur même de son livre Gao Xingjian va même jusqu’à s’interroger sur la nature du roman.

 

L’écrivain se confronte à l’écriture comme le voyageur se confronte au voyage pour se demander à la fin ce que sont en réalité le roman et le voyage.

 

En définitive, ce voyage va permettre à l’écrivain-voyageur de trouver ce qu’il ne cherche pas, et cela, aussi bien dans la vastitude de la nature que dans l’intimité des hommes, car il découvre que c’est entre le pouls de l’homme et le pouls de la nature que, dans la suspension du doute, palpite l’indicible et fluctuante vérité.

 

Une lente et perpétuelle ascension

 

Gravir la Montagne de l’Âme est une marche aussi exigeante que lente, lente parce qu’exigeante. Le voyageur et le narrateur ont tout leur temps. Le lecteur doit donc suivre leur rythme, faute de quoi il passera à côté du voyage et du livre chaque ligne étant à la fois un chemin et une destination. Voyager avec Gao Xingjian c’est (re)découvrir les vertus de la lenteur. Laissons-lui le dernier mot…

 

« Tu n’es pas venu dans ce genre d’endroit pour te distraire en groupe sur le sentier d’une colline où les gens s’observent, se bousculent, se pressent et jettent par terre peaux de pastèque, bouteilles d’eau gazeuse, boites de conserve, papiers sales et mégots […] Tu te réjouis tout en nourrissant certains doutes. »

 

« En fait, le vrai voyageur ne doit avoir aucun objectif. Dans ce cas, il sera le voyageur suprême. »

 

« Ne pas avoir de but, c’est aussi un but, et le fait de chercher, c’est aussi, un objectif, quel que soit l’objet de la recherche. Et la vie elle-même n’a à l’origine aucun but, il suffit d’avancer c’est tout. »

 

 

 

Georges Bogey, mai 2015