Chronique #art 2 | janvier 2014

par Gianni Cariani

L'air du temps

 

    

Le territoire est connu, les enjeux aussi. Les images doivent circuler pour questionner et exister. L'un des terrains privilégiés et favorables à la circulation des idées est bien nécessairement l'espace urbain ouvert : l'espace public, autrement dit, la rue. Sous des apparences de contrôle et de maîtrise, il est fondamentalement singulier, surprenant, désorganisé. Il est politique et culturel, local et global. Il possède ses codes sans pouvoir être codifié de manière rigide, ses signes de reconnaissance et d'appartenance sans y rester figé. C'est aussi sa dimension instantanée et brutale qui interpelle. Voilà un territoire qui surprend toujours de par les modalités de son appropriation.

 

 

Odense (Danemark) (photo G.C.)

A Odense, à peu près au centre du Danemark. C'est une petite ville scandinave typique, assez homogène, propre sans être trop bourgeoise, quelques belles villas cossues, deux ou trois artères commerçantes. Je n'ai pas consulté de guide touristique, je ne connais pas l'attraction locale. Je rate peut-être quelque chose d'unique. Mais la part de hasard est assez séduisante et se suffit à elle-même.

 

Dans une arrière-cour, il y a un graffiti qui parle de RPG et de kalachnikov, de Mickeyland, de guerres et d'ailleurs. A Odense, il y a quelqu'un qui représente Mickey en Peshmerga ou autre soldat de toute obédience. Mickey, figure emblématique de la société des loisirs, peut être entendu comme un label de l'impérialisme occidental. Le turban et le RPG rappellent un soldat afghan du temps de l'occupation soviétique ou un djihadiste, une connotation religieuse violente. Les rôles s'inversent. Les pistes se brouillent. La mixité est étonnante. C'est une petite curiosité dans cette petite ville du Danemark que de voir cette association sur un mur que seul un hasard permet de trouver au fond d'une arrière-cour.

Grenoble (photo G.C.)

Ailleurs, Grenoble. Karl Marx relooké en Oncle Sam ou l'Oncle Sam revisité, au choix. Tous les ingrédients d'une belle mayonnaise post-moderne sont réunis : Karl Marx affublé d'un haut-de-forme, un doigt accusateur, ou bien dans l'affirmative, ou pour le moins interrogateur. Le vieil emblème de l'Union soviétique qui remplace sur le front la bannière étoilée. En rouge, un « Yes we can » qui rappelle l'époque et l'air du temps.

 

Tout cela représente aussi, la crise des subprimes, la multi-polarisation du monde, la recherche d'une nouvelle croissance, la fin des idéologies, la tyrannie de l'argent comme modèle sociétal, le rappel de la guerre froide comme épouvantail du passé. Le point d'interrogation met tout le monde d'accord. L'utopie est ailleurs. Dans les images peut-être. Les gagnants ont-ils toujours raison ? Mais je crois que tout va bien dans le meilleur des mondes.

 

 

Paris (photo G.C.)

J'aime son ironie et en son enthousiasme. « On va de l'avant. Nous gagnons, nous gagnons. Encore un effort mon gars. Tout va bien. Tous les indicateurs sont au vert. » Quelle est la mesure des choses ? Dans ce petit itinéraire, trois photos prises à l'arraché dans des lieux devenus totalement imprécis (quand et où précisément ?), nous parlent directement du monde. Elles ont un impact réel non pas par des qualités esthétiques inestimables mais par les associations quelles mettent en œuvre et suggèrent. Ambiance bien représentative de l'air du temps.

 

 

Repousser l'horizon

 

Partout et nulle part. J'avais estimé dans un propos antérieur combien la circulation des images me semblait prédominante. A tel point que la démocratisation en cours ne permet plus une classification aisée, statistique et bureaucratique. L'art est partout et nulle part. Son interprétation est démultipliée et diversifiée. C'est un bien.

 

A l'heure de la globalisation, les processus induits par la production des biens symboliques sont sans doute l'un des rares espaces, au moins partiellement, qui ne soit pas totalement inféodé à un système totalisant. Ceci au sens où la relation de l'art au monde offre malgré toutes sortes de vicissitudes un espace de liberté. Cette conquête d'un champ d'expression est nécessaire. C'est une lutte permanente appelée sans cesse à se renouveler et à se réinventer. L'art est un langage qui pour survivre doit savoir repousser l'horizon.