Chronique #art 3 | février 2014

par Gianni Cariani

Perspective urbaine : Berlin

 

Symbole de la dynastie Hohenzollern, devenue épicentre de la guerre froide, tout à la fois vitrine de l'Europe occidentale et ville-modèle pour les démocraties populaires, face-à-face guerrier de deux idéologies, refuge underground international, espace urbain délimité physiquement par un mur de béton, capitale de l'Allemagne réunifiée et vaste chantier en mouvement depuis une vingtaine d'années, Berlin dans sa vision esthétique est une ville qui suscite l'étonnement. Du fait de son histoire, la ville est multiple et ne peut être réduite à un centre et sa périphérie.

 

Son territoire est vaste et s'y succèdent rapidement, tout en se mêlant, des friches industrielles, des jardins ouvriers, de grands parcs, des no man's land, des ensembles patrimoniaux imposants, des tours d'habitation, des quartiers alternatifs, des sections administratives, des buildings à l'architecture ultra contemporaine. Son développement n'est pas en étoile (Karlsruhe), n'est pas rationnel (Mannheim) ou bien centré (Cologne) mais à orientation variable, fait de diagonales et de transversales vides et pleines qui en font une ville singulière et unique.

Berlin, janvier 2014 (pour cette photo et les deux suivantes).

 

 

La dimension esthétique de la ville se lit de manière globale et non pas dans le détail. Ce n'est pas un seul lieu en particulier qui attire mais l'itinéraire à parcourir quel qu'il soit. Berlin se livre dans le mouvement et la juxtaposition, ce n'est pas un univers circonscrit mais un espace mutant qui transfigure les styles et les habitudes. Le constant renouvellement de la ville ne cesse de proposer de nouvelles perspectives urbaines et architecturales.

 

 

Archéologie urbaine verticale

 

L'une de ces perspectives représente un saisissant raccourci de l'histoire de la ville. A l'emplacement où s'élevait jadis le château de la dynastie Hohenzollern, partiellement détruit par les bombes en 1943, puis définitivement rasé par le régime communiste à l'aube des années cinquante, un nouveau château est actuellement reconstruit quasiment à l'identique. Si trois façades du projet de l'architecte italien Franco Stella reprennent l'architecture baroque du château initial, la quatrième est de verre et de béton pour inscrire l'édifice dans une temporalité contemporaine. La photo propose un condensé du destin de la ville. Cette superposition hasardeuse associe la défunte République démocratique allemande et le château des anciens maîtres.

 

L'espace dont le nom Humboldt-Forum rend hommage au grand scientifique est destiné à devenir un haut-lieu culturel et institutionnel berlinois (les collections d'art non-européen de Dahlem y seront présentées) tout en resituant et en restituant un centre-ville historique. Un hôtel et une zone commerciale doivent également y trouver une place. L'ensemble est appelé à modifier cette partie de la ville dans ses flux et montre aussi le dépassement d'un contexte. L'identité du lieu propose un chassé croisé assez singulier.

Une ville connectée

 

Berlin est surtout une ville particulière dans ses flux et dans l'appropriation qui en est faite par ses usagers. De jour comme de nuit, un trajet en taxi, à pied, en métro ou en bus propose toujours des angles de vues suggestifs. C'est un aspect essentiel. Aux édifices postmodernes de la Postdamer Platz répondent les tags et les signatures de Kreuzberg. Le brutalisme architectural des années cinquante-soixante est revisité. L'imposante et massive architecture socialiste est confrontée aux langages des graffitis. Le classicisme du XVIIIe siècle côtoie de vastes ensembles en déshérence. Il y a aussi les points cardinaux qui sont autant de repères : Alexanderplatz, Brandenburger Tor, Rosenthaler Platz...

 

La ville semble connectée de manière simultanée à tous ces différents niveaux de lecture. C'est un espace-temps hors-norme qui n'en finit pas de se mouvoir. Cette dimension organique de la ville est frappante. Elle est renforcée par la multitude de chantiers en cours. Ville construite et édifiée à partir du siècles des Lumières, tronçonnée et (dé)construite au XXe siècle à l'aune de deux visions du monde, reconstruite maintenant dans un esprit de renouvellement de la réflexion urbaine, la capitale allemande offre une vision panoramique d'un possible futur.

 

 

Métaphore de la ville dans son devenir

 

Comme souvent l'histoire de l'art réserve quelques surprises. La Pinacothèque de Berlin sise dans le Kulturforum présente une collection exemplaire de chefs d’œuvre de l'art du XIIIe au XVIIIe siècle. Une œuvre en particulier est plus que remarquable par sa dimension emblématique de l'essence de l'Occident. Dans l'une des premières salles se trouve en effet, l'un des trois panneaux constitutifs de l'ensemble communément appelé la « cité idéale ».

 

Les deux autres panneaux se trouvent à la Walters Arts gallery de Baltimore et au Palais seigneurial d'Urbino. Les trois panneaux ont été peints à la cour de Federico III de Montefeltre, condottiere et mécène, humaniste et protecteur des arts, ami intime d'Alberti, qui y fit de longs et fréquents séjours. Dans cette petite ville des Marches, une magistrale partition a été donnée, posant les jalons de la Renaissance classique, exerçant par là-même une grande influence sur le destin culturel et intellectuel de l'Europe.

 

 

Anonyme, Perspective urbaine, panneau de la ville idéale,

Berlin, Gemäldegalerie, circa 1460-1480.

 

 

L'histoire des trois panneaux, dont l'attribution n'est pas définitive et certaine, est tumultueuse. Le panneau de Berlin garde sa part de mystère. Exercice de style ou enjeux plus conséquents, il représente un espace urbain s'ouvrant sur la mer. Tout est ordonné, clair et limpide. La perspective s'entoure de bâtiments et d'édifices élégants, parfaitement ordonnés, tendant à montrer une ville idéale, l'invention d'une ville idéale. Si l'une des caractéristiques majeures de la deuxième phase de la Renaissance italienne est le développement de la perspective, l'introduction d'éléments architecturaux dans leurs justes proportions en est une autre. Ici la dimension architecturale et urbaine est dominante et préoccupe totalement l'artiste. Aucun personnage ne traverse la scène. Comme exercice de style, le panneau est déjà remarquable. Considéré comme un enjeu, il est fondateur de la pensée qui s'épanouit.

 

La question de la Jérusalem céleste, qui avait gouvernée jusque-là le champ de la représentation urbaine, est dépassée. L'enjeu est à hauteur d'homme, ici et maintenant. C'est une nouvelle lecture du système urbain qui se fait jour. La cité idéale, c'est-à-dire harmonieuse, doit devenir réelle.