Chronique #art 5 | avril 2014

par Gianni Cariani

Orientalisme

 

 

Dans la galerie principale du château de Kronborg à une quarantaine de kilomètres au Nord de Copenhague, l'une des peintures exposées retient directement l'attention et intrigue l'amateur. Cette peinture a été commandée par Christian IV du Danemark pour décorer la salle de danse du Palais de Rosenborg. Elle fait partie d'un ensemble d'une trentaine de tableaux de différents artistes, livrés entre 1618 et 1631. En 1705, 16 tableaux ont été transférés à Kronborg. Le cartel mentionne comme auteur de l’œuvre Pieter Isaacsz (1569-1625). Il donne comme titre à cette peinture de grand format « Bathing in an Oriental Harbour », début du XVIIe siècle.

 

Que décrit cette scène ? Au premier plan, un homme dans un costume oriental, énorme turban fiché sur la tête, porte son regard vers un groupe de trois personnages. Ces trois hommes qui occupent l'angle inférieur droit du tableau sont nus. Les deux premiers semblent préparer le troisième pour son bain. La tête et le corps de ce dernier sont partiellement recouverts d'un drap. Au-dessus, courant le long d'une rampe d'escalier en marbre un groupe de personnages, hommes et femmes, observent la scène. Ce sont les spectateurs, c'est-à-dire la cour, les courtisans et les courtisanes. A l'opposé, dans l'angle supérieur droit, un édifice, des remparts et un temple occupent l'espace au deuxième plan. Juste devant, deux hommes sont autour d'une fontaine. Au premier plan à droite du personnage central, il y a un chien. Un autre chien est au bout de la rampe d'escalier quasiment au centre du tableau.

 

La maîtrise technique est parfaite dans la grande tradition de l'âge d'or de la peinture flamande et hollandaise du XVIIe siècle. L’exécution admirable, les couleurs dominées par l'or sont somptueuses. Le tableau est puissamment structuré par deux pyramides latérales dont les pointes viennent se ficher au centre dans le personnage au turban. De la gauche vers la droite, on passe de l'ombre à la lumière. Enfin, l'effet de perspective attire l’œil vers un paysage qui semble devenir tempétueux.

 

Pieter Isaacsz (1569-1625), Bathing in an Oriental Harbour, début du XVIIe siècle, Kronborg, The Ballroom, oil on canvas, 298 x 241 cm. Copyright : Statens Museum for Kunst / Danemark.

Le titre du tableau nous parle d'un bain dans un port oriental. C'est bien évidemment la scène que l'on observe. Et soit, la peinture orientalisante commence à connaître ses premiers développements durant cette période au Nord comme au Sud de l'Europe. Orientalisante au sens où l'ambition de l'artiste est de représenter une scène se déroulant ailleurs, constituée d'éléments exotiques, étrangers, distincts du pays d'origine. Le peintre italien Francesco Cairo (1607-1640) exécuta, par exemple, un magnifique « Portrait de femme au turban » vers 1630 (Musée des Beaux-arts de Strasbourg, Palais Rohan).

 

Les manifestations d'une peinture orientalisante comme genre à part entière se développèrent dès le XVIIe pour connaître leur apogée au XIXe siècle. La tentation d'une peinture orientalisante est bien évidemment préexistante au regard de la peinture historique ou religieuse. En écho, la tradition occidentale de la représentation de Judith et Holophèrne dont l'une des plus fameuses pour son clair-obscur précurseur, est celle du Correggio (également au Musée des Beaux-arts de Strasbourg, peinte vers 1510.) De fait, à Kronborg, les quatre peintures majeures du plafond de la grande galerie, exécutées vers 1635, représentent des scènes de l'Antiquité gréco-orientale.

 

 

Machiavélisme ou l'art du « bon gouvernement »

 

Mais cette scène peut également nous parler d'autre chose. Le cartel évoque Hérode le Grand. L'alternative au bain oriental devient alors la préparation au meurtre. Pour la petite histoire, Hérode le Grand, dans sa conquête effrénée de pouvoir, a fait le « vide » autour de lui. Aristobule III, grand-prêtre d'Israël et frère de la deuxième femme d'Hérode, représente un possible rival pour son autorité. C'est alors qu'Hérode fait assassiner Aristobule III par noyade (voir Flavius Josephe, Antiquités judaïques, L. XV, Ch. 3, 1-9, tr. sld T. Reinach, E. Leroux, Paris, 1905).

 

La lecture du tableau en est radicalement différente. C'est le principe de la monarchie absolue qui est critiqué. Le bain dans un port oriental devient un acte politique contre les risques de la tyrannie. En définitive, a contrario, le tableau questionne l'art du bon gouvernement. Il s'adresse donc aux contemporains du peintre. Il renvoie aussi à son commanditaire, Christian IV du Danemark, symbole d'une Europe dynastique. Dans cette perspective, le drap sur le corps d'Aristobule peut aussi bien représenter un possible linceul, ou être une allégorie de la Fortune, thème fort usité de la période, ou bien encore dénoncer l'arbitraire, la fin des libertés et des contre-pouvoirs. Le chien représenté seul symbolise la fidélité, ce qui est l'envers de la traîtrise. Le petit chien sur la rampe de l'escalier délivre-t-il ce message ? L’œuvre devient machiavélique.

 

 

Incertitudes

 

Par ailleurs, l'attribution du tableau n'est pas certaine. Les experts hésitent entre Pieter Isaacsz et son fils Isaac Isaacsz (1599-1649). Concernant Pieter Isaacsz, il est intéressant de noter qu'à l'instar de nombreux autres peintres hollandais de la période, il a fait le voyage en Italie, précurseur du fameux grand tour au XVIIIe siècle, avant de devenir portraitiste de renom et peintre officiel de la cour danoise. De ce point de vue, il est bien représentatif de cette Europe en mouvement où les hommes et les idées circulent et s'influencent mutuellement. Par ailleurs, Pieter Isaacsz a exercé comme espion au profit du roi de Suède, l'ennemi juré du Danemark.

 

Comme un miroir, le tableau possède plusieurs entrées. Paradoxalement, Pieter Isaacsz s'il en est l'auteur a représenté deux chiens séparément. Le deuxième s'adresse-t-il à lui-même ? Si la toile est de son fils, ce dernier prend-il symboliquement le contre-pied de son père, en représentant deux chiens séparément ?

 

Dans tous les cas de figure, la peinture de Kronborg est assez singulière et révèle toute l'ambiguïté que peut contenir une œuvre d'art dans son interprétation, son origine, ses sources et ses caractéristiques. De manière anecdotique, le château de Kronborg, dans la ville d'Elsingör, est le lieu où se déroule l'action d'Hamlet !