Chronique #art 6 | mai 2014

par Gianni Cariani

Détour par Tel-Aviv

 

 

En 1865, Olympe Audouard parcourt le Proche-Orient et s'arrête à Jaffa. Sa description de la ville est assez sévère et seuls le panorama méditerranéen et les jardins d'orangers trouvent grâce à ses yeux :

 

« Aujourd'hui Jaffa est une sale petite bourgade sans importance, si ce n'est cependant qu'elle fait le commerce des oranges. Le passage des pèlerins lui donne du mouvement et de l'animation ; elle a aussi deux ou trois foires dans le courant de l'année qui sont visitées par les Bédouins venant des bords du Jourdain et de la Mer morte. Vue de la mer, Jaffa est charmante. Toute la ville est bâtie en amphithéâtre sur une colline sablonneuse. En allant à droite vers le nord, on aperçoit le commencement des montagnes de Judée. L'intérieur de la ville est sombre et misérable : de petites rues tortueuses à escaliers, des portes basses (…)

 

La population vit dans la rue : pour ces bonnes gens comme pour les Napolitains, la rue est un domicile. Ils y font leur cuisine et leur toilette. Les femmes arabes chrétiennes portent le costume arabe, moins le voile. La population de Jaffa est d'environ six mille habitants, dont un cinquième à peu près est chrétien (…) Si Jaffa est laide, malpropre, sombre, en revanche ses environs sont charmants, gais et riants. Rien n'est joli comme ces beaux jardins d'orangers et de citronniers échelonnés sur les collines le long du rivage, à travers lesquels on jouit d'une vue superbe sur la mer en respirant le doux parfum des fleurs. » (Olympe Audouard, L'Orient et ses peuplades, Paris, E. Dentu Éditeur, 1867, pp. 424-428).

 

Dov Hoz street - Tel-Aviv (photo G.C.)

Si Olympe Audouard arrivait par bateau en provenance de Chypre à Jaffa, de nos jours, sa description serait étonnamment autre. Elle aurait face à elle un front de mer s'étirant sur une dizaine de kilomètres où s'aligneraient les buildings des chaînes hôtelières internationales. En guise de pèlerins, elles trouveraient des touristes avides de sites archéologiques, de farniente sur une plage et d'itinérance biblique. Pour autorité, elle devrait s'habituer à un nouvel État. La très petite minorité juive de 1865 serait devenue la très grande majorité de 2014. Jaffa ne représenterait qu'une petite corniche surplombant la Méditerranée.

 

Surtout, elle verrait une ville nouvelle d'environ 400 000 habitants, devenue le poumon économique du pays, et présentant un espace urbain des plus originaux, traversant la modernité et se confrontant aux enjeux architecturaux et urbains de l'heure.

 

La fondation de Tel-Aviv est récente : 1909. À cette date, elle est, de fait, une extension ou un faubourg de Jaffa. L'objectif qui prévaut à sa naissance est simple : permettre à la petite communauté juive de Jaffa, qui cependant connaît une rapide croissance, des conditions de vie décentes dans ce qui est une province de l'Empire ottoman. C'est une création ex-nihilo, née par opposition et non comme prolongement organique de la cité sœur. Autant les noms de Jérusalem, Constantinople, Damas résonnent dans la profondeur verticale de l'histoire,  autant Tel-Aviv ne peut se situer que dans l'horizontalité du mouvement et de l'énergie.

 

La ville possède une identité totalement atypique et unique dans cette partie du monde. Sa densité et sa réalité urbaines ne sont pas patrimoniales. Son vécu en tant qu'espace urbain ne se fonde sur aucun héritage, sinon totalement impalpable et symbolique. C'est clairement la modernité qui l'inspire. Mais une modernité qui a été adaptée à un contexte particulier.

Ben Yehuda Street - Tel-Aviv (photo G.C.)

Une quête architecturale : l'Orient de l'Occident

 

De sa naissance à nos jours, Tel-Aviv a connu un mouvement constant d'adhésion aux formes architecturales de la modernité réalisées dans un contexte géopolitique et méditerranéen spécifique. En outre, si le climat contribue à forger une identité architecturale singulière (balcons très avancés, baies vitrées omniprésentes, pilotis, modules très géométriques pour une habitation simple et fonctionnelle, élévation réduite des bâtiments de deux à trois étages au maximum, usage de couleurs claires, adaptation à la luminosité et à la chaleur), le caractère de la ville doit bien être compris dans un processus à plusieurs niveaux.

 

En premier lieu, c'est le développement démographique rapide de Tel-Aviv qui a nécessité de construire vite et si possible bien. Ensuite, l'action publique a permis de mettre en œuvre cet objectif. Enfin, celui-ci trouve sa réponse parmi les architectes qui ont émigré durant les années 20. En effet, si le plan de la ville autour des années 1920 (sous le mandat britannique) est dû à l’Écossais Patrick Geddes, pour le reste, la majorité des architectes qui ont bâti la ville a étudié au sein du Bauhaus.  Ils viennent d'Europe, à l'instar, par exemple de Joseph Neufeld (1899-1980), Karl Rubin (1899-1955) ou bien encore Arie Sharon (1900-1984), qui sont par ailleurs originaires tous les trois de Galicie. Ces architectes ont été nourris au creuset des mouvements novateurs en Europe : De Stijl, Bauhaus, Constructivisme, Style International, Fonctionnalisme. Et, il s'agit là d'un point crucial.

 

Arlozorov Street – Tel-Aviv (photo G.C.)

Les architectes qui sont intervenus à Tel-Aviv gardaient de très fortes connexions avec leur milieu d'origine, leur lieu d'études et leurs condisciples à Berlin, Dessau, Paris, Vienne et Moscou. C'est ce mouvement de va-et-vient permanent et d'échanges constamment renouvelés qui forge la dimension singulière du développement de la ville. Comme d'autres villes nouvelles, symboliques du XXe siècle, Tel-Aviv a constitué une sorte de laboratoire d'idées. Celui-ci a su transformer le noyau de la ville en un contexte urbain  qui s'est épanoui de manière remarquable. En ce sens, les interrogations que les architectes du Bauhaus posaient y trouvent une magnifique réponse.

 

Le visage de Tel-Aviv ne se rattache pas à une tradition orientale, mais puise davantage son inspiration dans le creuset de la modernité. De fait, au sud de Tel-Aviv, la ville de Holon propose un prolongement récent et identique à cette démarche et cet état d'esprit.

 

Autour du récent Musée du design conçu par Ron Arad, un nouveau quartier a été construit apportant des réponses similaires : concevoir un environnement simple, fonctionnel, élégant et  viable pour ses usagers, même avec une forte densité d'habitants. Un environnement qui associe de manière équilibrée espaces verts et espaces construits, sphère privée et sphère publique, voies de circulation et aires de loisirs.

 

Ron Arad – Musée du design, Holon (photo G.C.)

Expression urbaine : l'ordre du désordre

 

Cette modernité institutionnalisée se retrouve de manière complémentaire dans une appropriation, beaucoup plus anarchique, de l'espace urbain. Il est impossible d'échapper aux tags et graffitis dans la ville. C'est surtout au sud de Tel-Aviv que s'exerce dans une sorte de surenchère cette esthétique de la rue. Le périmètre formé par les rues Levinsky, Florentin, Wolfson en direction de Jaffa est le plus impacté. À l'origine, banlieue sud de Tel-Aviv, le district Florentin plutôt très populaire et semi-délabré, oscille maintenant entre restructurations, échoppes de style « antique », boboïsation, petit artisanat.

 

Le quartier comme tous les espaces en voie de redéfinition autorise une libre expression surprenante et abondante, aussi bien politique qu'artistique, aussi bien contestataire qu'engagée socialement. Le résultat est parfois surprenant, toujours intéressant. C'est aussi un aspect de Tel-Aviv qui montre combien la ville est une sorte de maelström et un espace en mouvement.

Levinsky Street – Tel-Aviv (photo G.C.)

En parcourant les rues de ce district, on ressent combien l'émulation et l'inventivité sont les maîtres du jeu. L'inventaire des tags et graffitis offre un champ esthétique improbable. Le quartier montre deux visages en suivant une diagonale du nord-est vers le sud-ouest. Entre les rues Levinsky-Vital-Florentin-Schlomo, le quartier connaît une rapide transformation. L'origine de ce phénomène est triple. Tel-Aviv est classée parmi les villes les plus chères du monde. La ville connaît une nouvelle phase de croissance démographique. Elle possède enfin une forte attractivité économique. Ces trois facteurs impliquent qu'une partie de la population est depuis une vingtaine d'années repoussée vers la périphérie proche ou la grande banlieue.

 

Comme souvent, il existe un phénomène de gentrification où se réinventent des parties d'une ville à proximité de l'hypercentre. Ces satellites ou nouveaux centres voient de nombreuses rénovations et réhabilitations d'immeubles, l'ouverture de nouveaux commerces surfant sur les dernières tendances à la mode et l'apparition de nouvelles résidences high-tech.

 

À l'opposé de cette recontextualisation urbaine, l'ouest du quartier Florentin propose une tout autre physionomie. À hauteur par exemple des ruelles HaMasor, Tsrifin, Khatserim ou bien encore Rabenu HaNanel, cette partie du district est toujours dans son jus d'origine. La mixité sociale et économique n'est pas encore opérante. Cette partie du quartier reste encore sur un mode très populaire et ses standards sont tout à fait différents. Les rues étroites sont mal entretenues, souvent défoncées. L'espace publique oscille entre no man's land et décharge. L'activité économique est tournée vers l'artisanat (fabrication en série de meubles) ou bien se cache derrière des entrepôts hors d'âge et défraîchis. Ici, il n'y a pas de cafés-design ni de terrasses branchées, mais beaucoup de poussière, de copeaux et de gravats. Les tôles sont tordues. Il n'y a pas de touriste.

 

Parcourir le périmètre formé par ces quelques rues offre une expérience tout à fait singulière. Parce que comme tous les espaces en cours de transformation, le quartier propose de ressentir l'énergie de Tel-Aviv. Le moment est charnière puisque tout est possible. D'où cette constante de la présence de graffitis et de tags qui habillent cette zone grise. D'un bestiaire réel ou imaginaire à la production d'images politiques, de la tentation esthétique à la critique sociale, cette accumulation d'images, dans un espace très concentré en définitive, montre bien une autre facette de la ville. Un aspect plus abrupt et plus brut qui participe aussi largement de l'identité de la ville.

 

De la ville blanche à sa périphérie, des nouveaux gratte-ciels aux quartiers résidentiels du Nord, Tel-Aviv conjugue son temps au présent, engrangeant, malaxant et se nourrissant sans cesse des idées du moment. C'est sans doute sa marque de fabrique, une dynamique de l'immédiateté et de l'instant.

HaMasor Street - Florentin District – Tel Aviv (photo G.C.)