Chronique #art 17 | mai 2015

par Gianni Cariani

Bologne : une histoire culturelle atypique

 

Bologne, vue depuis les « Deux Tours », GC

 

C’est une sorte de labyrinthe où se perdre est aisé. Il y a des rues tarabiscotées, étroites, sinueuses et interminables et toutes possèdent des arcades à n’en plus finir. La ville est rouge et ocre. Il y a plusieurs centres : San Stefano, Fontana del Nettuno, les « Deux Tours », l’Université. La vieille ville de Bologne est un dédale clairement en opposition avec sa périphérie. Les portes de la ville délimitant l’enceinte médiévale marquent une frontière très nette.

 

La périphérie, habitée de zones commerciales, industrielles et d’espaces résidentiels collectifs est morne, ravagée, appauvrie entre délabrement et réaménagement. Elle est façonnée par une architecture « à la minute » devant répondre à la densification urbaine, aux phénomènes d’industrialisation et de standardisation des années 50-70, à l’arrivée de nouvelles populations, rurales et étrangères. 

Quartier de l’Université, Bologne, GC

La périphérie étire son visage défraîchi, grisâtre et uniforme sur des kilomètres alors que le centre affiche son cachet médiéval et renaissant. Cependant, Bologne est singulière.

 

Si la ligne de partage urbanistique et architecturale s’impose de prime abord, à l’instar de nombreuses villes européennes, il est incontestable que la ville est vivante et mixte. Les flux, déplacements et transits urbains sont clairement entremêlés et agrégés. Par exemple, la dissociation touristes/résidents n’est pas aussi visible que dans d’autres villes. Les flux s’entrechoquent, se chevauchent, se croisent, formant un vrai mille-feuille socio-économique.

 

C’est ce qui peut rendre Bologne différente des autres villes européennes ou bien italiennes telles que Florence, Venise et Rome. C’est une particularité qui trouve sa source dans sa tradition politique originale, jusqu’à récemment très marquée à gauche.

 

Deux autres facteurs sont prégnants : un tissu économique très dynamique et un héritage culturel et intellectuel toujours revisité. Du centre à sa périphérie, la ville a connu le développement classique des cités italiennes. Assise sur un socle antique, connaissant les tumultes du haut Moyen-Âge, une renaissance au XIIe siècle qui en fit le fleuron du savoir tout en devenant une ville libre avant de rentrer dans le giron papal et de s’orner de palais d’un classicisme épuré. Possédant un périmètre patrimonial d’une grande densité, la ville s’est toujours réinventée, innovant et repoussant toujours les limites et les frontières du champ symbolique et de la connaissance. 

Palazzo, Bologne, GC

Une autre dimension fait de Bologne une ville à double entrée. Si la première permet une lecture globale aisée de la ville, la deuxième se fait entre les lignes. Quelques pépites se dissimulent derrière les façades. En effet, la vieille ville possède une grande homogénéité architecturale et stylistique. Les bâtiments sont peu élevés et la brique est prédominante. L’ostentation et le pompeux n’y trouvent guère de place. C’est la clarté, ou bien plutôt la sobriété des lignes qui prédomine, typique des palais émilien-romagnols. L’autorité ne s’y manifeste pas brutalement.

 

L’histoire culturelle de la ville est originale et se déroule en quelque sorte derrière les façades. L’un des rares bâtiments à exprimer son ambition de déborder vers la rue est le Palazzo Salina Amorini Bolognini, proche du complexe ecclésiastique de San Stefano. Ce Palais fait office d’exception. Son originalité réside dans le double alignement de têtes en terre cuite. Les motifs de ces têtes font référence à la mythologie, à la religion, à la vie publique et politique. Il est singulier et étonnant.

Palazzo Salina Amorini Bolognini, Bologne, GC

La connaissance comme emblème

 

Bologne en différentes occasions a joué un rôle central dans l’évolution des mentalités et des sensibilités en Italie et en Europe. Elle représente une sorte de creuset. Certaines évolutions des plus remarquables s’y retrouvent. Elles s’y situent comme élément moteur et original de tendances durables. La partition qui se joue et s’est répétée en maintes occasions gravite autour de la connaissance. Cette dernière est aussi forcément idéologique. C’est également une question de méthode.

 

Bologne, ville libre, se dote d’une mission particulière à la fin du XIe siècle en créant son université, la première au monde. L’enseignement majeur qui y est dispensé est le droit romain. Il s’agit alors de penser et d’élaborer un ensemble de concepts qui structure, nourrit et donne à la société des perspectives de développement et d’évolution. 

Bibliothèque de l’Université de Bologne

Bologne devient le laboratoire intellectuel de l’Europe lorsque la fondation de son université est décrétée. À l’aube de ce XIIe siècle, qualifié de première Renaissance, il y a un lieu qui devient un réceptacle captant l’héritage de l’Antiquité et menant la réflexion de ce que peut être ou doit être la société.

 

Entité indépendante, tout à la fois au contact de la Papauté et de l’Empire des Hohenstaufen, l’Université accueille des étudiants de toute l’Europe et forme les cadres du pouvoir. Ce n’est pas la théologie (dans cet univers globalisant reposant sur la Bible) comme bientôt à la Sorbonne qui régit la vie universitaire, mais le droit.

 

Bologne ne fait pas les Empereurs ou les Papes, mais de manière bien moins éphémère suggère, diffuse et fait circuler les idées. Elle exerce dans cette perspective une influence bien plus importante. En ce sens, l’organisation du cursus universitaire y contribue et y joue un rôle important. D’un point de vue méthodologique, elle trouve sa finalité dans la dialectique, donc le débat. L’orthodoxie universitaire appelle forcément son contraire.

 

Assise sur un héritage intellectuel gréco-romain, même parcellaire, profondément inscrit dans les querelles philosophiques du temps, Bologne marque de son sceau le tournant culturel de l’Europe au Moyen-Âge. 

 

 

Le savoir en mouvement

 

 

Le savoir est multiple et de forme changeante. L’essor des sciences naturelles, du savoir empirique et d’un champ expérimental ouvert, élargi et possible est récent.

 

Dans deux chroniques précédentes, il avait été noté l’origine de ce processus au sein de l’Université de Padoue et sa manifestation, un peu plus tardive, codifiée dans les cabinets de curiosités. Ces derniers, même s’ils peuvent être perçus comme étant très élitistes, ont joué un rôle essentiel dans la constitution de certains grands musées d’histoire naturelle. Ils ont participé largement à la diffusion des connaissances.

 

À Bologne, la réputation du cabinet de curiosités d’Ulysse Aldovrandi (1522-1605) dépasse les frontières et attire les amateurs. Là aussi, il s’agit quasiment d’une première qui anticipe le Siècle des Lumières. 

Chimère monstrueuse

 

La vie d’Ulysse Aldovrandi n’est pas banale. Issu d’une famille de notables, mais devenu très tôt orphelin, il flirte sans cesse avec les limites du possible, fait le voyage de Rome à Saint-Jacques de Compostelle, rentre à Bologne, étudie le droit, devient notaire, abandonne rapidement cette charge, s’oriente vers la philosophie, la logique et la médecine. Il est ensuite accusé d’hérésie, séjourne quelque temps dans les geôles pontificales, s’adonne à la géologie, à la zoologie, à la botanique et aux antiquités. De retour à Bologne, il enseigne la philosophie tout en se passionnant pour les sciences expérimentales. Il crée la chaire d’histoire naturelle de l’Université de Bologne, expérimente, publie de manière incessante, accumule près de 20 000 pièces dans son cabinet de curiosités.

 

Ulysse Aldovrandi se situe exactement à la charnière de deux types savoirs. Il est le maillon entre un savoir rigide, immuable et acquis dominé par une théorie inébranlable, jugé incontestable, et celui qui se fonde sur la spéculation scientifique, le champ expérimental et l’observation. Il est représentatif d’un moment où l’univers mental d’une société bascule et fait sa culbute. Il est certainement précurseur d’un temps où apparaissent le combat scientifique et la découverte de nouveaux horizons. À tout dire, il a contribué à réorganiser la perception du monde. 

 

 

L’entrée en scène du « paysage » comme genre pictural

 


Annibal Carrache (1557-1602) est considéré comme le représentant le plus illustre du renouvellement pictural qui suit le concile de Trente aux côtés de celui que l’on présente comme son antagoniste le Caravage.

 

Il réoriente les principes de la peinture vers une lisibilité qui s’oppose en tout point à la complexité du maniérisme finissant. La perception picturale d’Annibal Carrache n’est plus un jeu intellectuel, mais a vocation à l’exemplarité ou bien alors à représenter la vie réelle.

 

En ce sens, Annibal Carrache dont le style et les recherches sont divers et variés, suggère un retour aux maîtres de la Renaissance classique (notamment Le Corrège et Raphaël) et un rendu naturaliste, même si le peintre ne copie jamais « la nature », mais la réinterprète.

Annibal Carrache (1560-1609), « Paysage fluvial », v. 1590,

Huile sur toile, 88,3 X 148,1 cm, Washington, National Gallery of Art

 

Dans l’histoire de la peinture, une singularité d’Annibal Carrache est d’avoir libéré le paysage de toute fonction pour en faire un genre en particulier. Son paysage fluvial est une œuvre particulière. Il ne souligne pas l’opposition traditionnelle entre espace bâti et espace naturel. Il ne génère pas le contraste mettant en valeur une architecture, une action, un personnage. Il n’est que le prétexte de lui-même. En Occident, c’est une petite révolution qui fit du paysage l’un des genres importants du XVIIe siècle.  

 

 

Bâtir pour la postérité

 

 

Si le Palazzo Salina Amorini Bolognini projette ses têtes vers l’espace publique, à contrario le Palais Magnani, plus tardif (2e moitié du XVIe siècle) ne se livre qu’à l’intérieur. Les Carrache, s’appuyant sur l’Accademia degli incamminati, y réalisent un ensemble de fresques commandées par le Sénateur Lorenzo Magnani. Celles-ci sont dédiées à l’histoire de la fondation de Rome. Comme souvent, une double lecture est possible.

 

Exemples frappants d’un retour à l’antique, les fresques décrivent les événements marquants de la fondation de Rome et font la part belle à Remus et Romulus. En contrepoint, les fresques transposent la vie du Sénateur Magnani dans la Rome antique.

 

En effet, ce dernier, homme de pouvoir a vécu la grandeur et la chute de son ambition politique en connaissant les fastes de la cour pontificale en pleine reconquête des fidèles, mais aussi la disgrâce. Tout un jeu de combinaisons et de lectures est possible. Les ambiguïtés de l’interprétation née de cette superposition sont assez parlantes et c’est le système référentiel qui est sans doute le plus remarquable.

Palazzo Magnani, Bologne