Chronique #art 12 | novembre 2014

par Gianni Cariani

Un espace clôt visant à l'universalité...

C'est un espace infini qui se dessine à l'horizon d'une pièce. Presque une obsession. Ou bien encore la multitude des possibles. Espace étonnant par la densité et la diversité des objets naturels ou artefacts rassemblés, les cabinets de curiosités représentent en quelque sorte l'origine des musées au cœur de la Renaissance et des temps modernes. Ils traduisent aussi une manière de penser inscrite dans un temps qui redéfinit une vision du monde, la place de l'homme dans son environnement et son rapport à l'espace.

Albrecht Dürer, Rhinocéros, 1515, gravure sur bois, 21,4 x 29,8 cm, British Museum.

Au motif de collectionner, inventorier, comparer, étudier, montrer et regarder, c'est une accumulation hétéroclite et souvent insolite qui se donne à voir. Les premiers cabinets de curiosités trouvent leur origine à la jonction de disciplines embryonnaires (histoire de l'art, archéologie, minéralogie, numismatique, zoologie, sciences expérimentales...) et de typologies souvent plus esthétiques que clairement rationalisées selon des critères contemporains. Ils proposent une sorte de vivier de la connaissance, un état des lieux des savoirs, une forêt touffue où armures, armes, fossiles, coquillages, peintures, animaux, monnaie, médailles, squelettes, sculptures, antiquités et toutes sortes d'objets plus ou moins extravagants, futiles, ordinaires, utiles et extraordinaires se montrent et s'entrechoquent sous l’œil de l'amateur.

Cabinet de curiosités de Ferdinando Cospi (1606-1686), Bologne, circa. 1658.

Ces lieux frappent par la juxtaposition et le pêle-mêle qui donnent à penser la fureur et la ferveur du collectionneur qui amasse pour éblouir ses contemporains, contribuer au progrès de la science, asseoir un prestige social et moral ou autre. Toutes les directions sont envisagées pourvu que l'objet présente une dimension singulière ou s'insère dans une série. Cette caractéristique recouvre des aspects divers. Ils peuvent être supposés source de connaissances et fondement des sciences, notamment expérimentales, ou bien encore traduire une ambition visant à l'universalité, ou constituer une mise en scène esthétique. Ce qui s'affirme sous ce désordre apparent, c'est la volonté de remplir les cases de l'échiquier jusqu'alors restées vides. L'accumulation d'objets insolites et la conservation de pièces jugées uniques parmi d'autres labellisées nécessaires constituent l'esprit de ces collections en mouvement perpétuel.

Museum für Naturkunde, Berlin.

Le cabinet de curiosités en lui-même peut être considéré comme le prolongement du studiolo, lieu de retirement par excellence dédié à la réflexion et à la méditation. Par opposition, le cabinet de curiosités par son foisonnement répondait au « vide » allégorique et au « plein » conceptuel du studiolo. Là où le studiolo s'inscrivait dans l'abstraction, le cabinet de curiosités tendait à saisir la dimension concrète de l'accumulation. De fait, il représentait a contrario du studiolo un musée primitif que le siècle des Lumières réorganisa très rapidement. La raison comme figure tutélaire ne pouvait accepter un tel foisonnement hétéroclite. Reste cependant, la volonté spéculative qui est l'une des manifestations du musée. Considéré dans un sens large, le musée est le lieu précis où sont exposées des collections, servant à la science et à l'étude, pouvant être montrées et devant être conservées précieusement. En conséquence, le musée et le muséum sont des lieux  voués à la spéculation scientifique et intellectuelle. Leur autre particularité serait sans aucun doute le caractère de spécialisation qui supplante l'agglomération vertigineuse du cabinet de curiosités. D'un univers généraliste, le musée propose comme force motrice et novatrice l'expertise et la maîtrise d'un domaine. Un autre aspect serait de rendre accessible les collections à un public divers et varié.

Franz Franken le jeune, (1581-1642), Cabinet d'art, 1636, Huile,  74 X 78 cm, Kunsthistorisches Museum, Vienne.

Si les cabinets de curiosités proposaient une combinaison fondée sur la multitude des possibles, ils contenaient en germe l'idée à venir de musées et de muséums même s'ils s'en distinguaient par bien des aspects. L'exposition gargantuesque se fragmente. Elle est l'expression d'un temps réunissant en un seul endroit les rêves d'une globalité impossible, en provenance de toutes les époques et de toutes les latitudes. Une tendance qui est internationale puisque aussi bien des acteurs privés que les dynasties du Nord au Sud de l'Europe s'enorgueillissent de la possession d'un cabinet de curiosités. La mixité entre beaux-arts et objets naturels, entre culture et nature, sciences et objets uniques et extraordinaires qui fondent le cabinet de curiosités, se devait pour permettre une certaine lisibilité de connaître une dissociation. Pour l’œil contemporain, les cabinets de curiosités représentent un espace étonnant d'abondance et de juxtaposition. Il s'agit d'une sorte d'âge d'or où l'universalité se devine dans la singularité des possibles. Le contre-point pictural de cette quête peut se lire dans la multiplication des « vanités » qui subjuguent le siècle et constituent comme un écho à rebours du cabinet de curiosités.

A. van Utrecht (1599-1652), Vanité, Huile, 67 X 86 cm, Collection privée.