Chronique #art 22 | octobre 2015

par Gianni Cariani

La mythologie européenne de Catherine II de Russie

ou de l'usage politique de la culture

 

E.-M. Falconet (1716-1791), Le Cavalier de Bronze, Statue équestre de Pierre le Grand, Saint-Pétersbourg, 1782

Lorsque Catherine II (Stettin, Poméranie, 1729 – Saint-Pétersbourg, 1762-1796) invita Falconet à Saint-Pétersbourg pour réaliser la fameuse statue équestre dédiée à Pierre Ier, elle poursuivait plusieurs objectifs. Recueillir un héritage politique. Prolonger une dynamique « réformatrice » en se plaçant sous l'égide de Pierre le Grand. Démontrer son influence sur le mouvement des idées. Intégrer l'idéal philosophique du siècle. Conquérir les milieux artistiques et intellectuels de l'Europe occidentale.

 

Associer la Russie au mouvement des idées en Europe. Dépasser la dimension retardataire tant politique que culturelle de l'Empire des Tsars en regard de la « Vieille Europe. ». Trouver des soutiens culturels et intellectuels à l'Ouest. Faire de la Russie un acteur, non seulement politique, mais également culturel de l'Europe des Lumières.

2. Ch.-L., Clérisseau, Arc de Titus à Rome, v. 1750, Crayon, encre et brosse, aquarelle brune et grise, 42,8 X 59,7 cm, Musée de l'Hermitage (Artiste et architecte, Clérisseau est à Saint-Pétersbourg de 1778 à 1782, le Musée possède plus d'un millier de ses dessins achetés par Catherine II)

Pour parachever ses ambitions et mener à bien ses objectifs, un levier important de sa stratégie consistait à créer une image symbolique et politique traduisant son leadership. Cet aspect devait aussi bien servir à un usage de politique intérieure que de politique internationale. Fabriquer une image impliquait de maîtriser les vecteurs, les intermédiaires et les agents de la représentation symbolique.

 

Saint-Pétersbourg devint ainsi une sorte de champ expérimental hors du commun de par sa nature. Un tapis rouge fut déroulé et toute l'ambiguïté des relations entre l'autorité et les arts considérés dans un sens large y trouva des terres nourricières.

3. Ch.-L., Clérisseau, Dessin pour un arc triomphal, Projet pour Catherine II, 1781, Crayon, brosse et encre de Chine, aquarelle rose, 59,7 X 99,1 cm, Musée de l'Hermitage

 

La densité des importations culturelles est étonnante. Des bibliothèques vendues à la tonne, des collections achetées en vrac, des invitations tout azimut adressées aux philosophes, aux artistes, aux architectes, aux écrivains, aux artisans...

 

Il existe ainsi à Saint-Pétersbourg une concentration interdisciplinaire et internationale « originale » d'acteurs de premier ordre et de seconds couteaux. Ils ont fait la route de l'Ouest vers l'Est.

 

 

De l'art comme agent politique

 

4. P.-Ph. Choffard, Allégorie de l'impératrice Catherine II avec le Nakaz, 1778, Gravure, Musée de l'Hermitage

 

Ce qui comptait indéniablement pour l'Impératrice était sensiblement davantage la production et le lissage d'un discours que la réalité des faits. L'autorité possède davantage d'intérêts à se parer d'or que d'illusions. A titre d'exemple, la censure de l'Empire des Tsars montrait toujours un zèle et une efficacité redoutables.

 

En conséquence, l'ambition réformatrice semble de ce point de vue plus un ornement d'apparent tenu au bout de la laisse dans les salons et les palais qu'une réalité agissante. C'est un point saillant de son règne que la Révolution française finit de guillotiner sans équivoque possible. Le despotisme éclairé avait eu son moment de gloire.

 

L'heure n'était plus à la dualité entre la réalité ou l'efficacité des faits et un échiquier esthétique et philosophique.

5. G. B. Lampi, Catherine II de Russie avec les Allégories de l'Histoire et du Temps, v. 1792-1793, Huile sur toile, 58 cm X 42 cm,  Musée de la Révolution française, Vizille

Tout ce mouvement de balancier peut se lire dans deux tableaux d'un peintre, originaire du Trentin-Haut-Adige, alors région de l'Empire Austro-hongrois : Giovanni Battista Lampi (1751-1830).

 

Dans son ouvrage dédié à l'art russe, Louis Réau y fait brièvement référence, en évoquant les peintres venus en Russie et ayant exercé une certaine influence : « Nous rangerons aussi parmi les Italiens, bien qu'il fût sujet autrichien [...], Jean-Baptiste Lampi, type du portraitiste de cour au XVIIIe siècle, dont l'influence fut énorme sur les artistes russes [...]. Arrivé à Saint-Pétersbourg en 1792, il y resta six ans. Ses portraits officiels de Catherine II […], de ses favoris sont des mannequins plutôt que des corps vivants, des masques plutôt que des visages : mais leur banale élégance ne trouva que trop d'imitateurs ».

 

Louis Réau s'arrête à la dimension esthétique tout en insistant sur l'influence exercée sur les portraitiste russes. Mais le décodage du tableau est significatif. Si Giovanni Battista Lampi est un peintre de cour, portraitiste et peintre d'histoire représentatif de l'art officiel, il réalise cependant un petit tableau tout à fait remarquable par sa dimension allégorique. Ornée de tous les symboles de son pouvoir impérial Catherine II s'entoure des allégories du Temps et de l'Histoire.

 

Le tableau intègre une dimension philosophique dialectique entre l'allégorie de l'Histoire qui regarde Catherine II et s'apprête à rédiger et à retenir ses actes et l'allégorie du Temps, Chronos qui est terrassé. Si l'on ajoute une variation autour de l'allégorie de la Justice représentée sur le dossier du fauteuil au second plan, la présence entre autres, d'un chien et du lion, toute une panoplie intellectualisée est présente. Ce tableau, petit par ses dimensions, s'apparente à un travail préparatoire. Effectivement, G. B. Lampi propose une double relecture du tableau dans la foulée du premier.

 

En 1793 et en 1794, G. B. Lampi réalise deux nouveaux portraits de Catherine II aux formats cette fois-ci imposants. L'impératrice a modifié l'esprit et la matérialité du tableau initial. Dans le premier, de 1793, ce sont les allégories de la Vérité et de la Force qui apparaissent au second plan.

 

6. G. B. Lampi, Catherine II de Russie avec les Allégories de la Vérité et de la Force, 1793, Huile sur toile, 290 X 208 cm, Musée de l'Hermitage, Saint-Pétersbourg

Dans le second, daté de 1794, l'Impératrice a clairement simplifié son discours. Le jeu subtil des symboles et des allégories s'efface au profit d'un pouvoir qui ne laisse plus de place à l'ambiguïté. Changement d'optique ou nouvelle tendance affectant le portrait d'apparat, le glissement est sensible d'une œuvre à l'autre. La légitimité du pouvoir ne puise alors sa source qu'en elle-même.

 

Du Nakaz de 1767 au portrait d'apparat de 1794, deux mondes se regardent. C'est le point final du siècle des Lumières au bord de la Neva.

7. G. B. Lampi, Portrait de Catherine II, 1794, Huile sur toile, 230 cm X 162 cm, Musée de l'Hermitage, Saint-Pétersbourg

Gianni Cariani est docteur en histoire, guide-conférencier et enseignant à l'Université de Strasbourg.