Histoire(s) des voyages | août 2015 

Une chronique mensuelle de Franck Michel

Des îles et des illusions

 

« Il faut avoir une parfaite conscience de ses limites, surtout si on veut les élargir. »

 

Antonio Gramsci 

En 2014, sur un parking d’un important site touristique près d’Ubud, traditionnelle capitale culturelle de Bali. Aujourd’hui, également centre new-âge et cœur spirituel de l’île. On voit ici la décoration d’un bus de visiteurs venus d’une autre île indonésienne (Madura, au large de Surabaya, et depuis peu une presqu’île). Le bus arbore fièrement la culture de « leur » île ; beaucoup moins touristique que ladite « île des dieux », Bali l’hindoue, Madura est une île réputée pour son fondamentalisme musulman. Autrement dit, pas une destination propice à attirer le gros de la clientèle occidentale et asiatique…

Avoir et donc prendre conscience de ses propres limites, voilà qui est une belle preuve d’humilité. Un début pour avancer, un préalable pour grandir et s’émanciper. En jouant de modestie et de patience, plutôt que des coudes, en étant un bon petit, on parviendra à devenir un vrai grand. Et si tout va bien, à élargir son esprit et donc son champ de vision. Plus que les hommes, les îles ont souvent compris et adopté cet esprit, bon gré mal gré, même si le propos est d’abord plus géographique que philosophique, et ensuite plus identitaire qu’impérialiste. 

 

L’insularité naît d’un enfermement. Pour survivre, il importe de s’échapper ou en tout cas de s’ouvrir… quitte à se refermer par la suite. Le sens inné de la liberté des insulaires ne s’en voit d’emblée que plus forgé. La Corse en Europe, Cuba en Amérique, Taïwan en Asie n’en sont que des exemples extrêmement différents les uns des autres. Lorsque le tourisme vient troubler la fête de l’indépendance, les affaires des îliens et des îlots prennent d’autres chemins. On peut par exemple débattre sans fin sur le cas de l’île de Pâques, source de multiples hypothèses quant à sa destruction, disparition, renaissance, etc. Là aussi, le tourisme — et avant lui le voyage d’exploration — occupe une place de choix dans le destin d’une île. Soudain sa survie tout comme son déclin en dépendent.

 

Ainsi passe-t-on de l’autonomie si fièrement conquise puis revendiquée à la dépendance subie et tellement souhaitée, voire souhaitable… Tel est le sort de beaucoup d’îles vivant par et grâce au tourisme.

 

Dans cette chronique, j’évoquerai brièvement deux exemples — Bali et les Baléares — afin d’illustrer quelques réflexions amères sur les réalités touristiques en milieu insulaire. 

 

Les fans de Harvey Davidson en Asie ont décidé de se regrouper en novembre 2015 à Bali. Cinq mille motards en goguette sont attendus, un événement toujours bon à prendre pour renflouer un peu plus les caisses d’une île de plus en plus orientée autour de la rentable économie touristique, un événement également salué par le ministre indonésien du Tourisme Ariel Yahya. Il est pourtant permis de s’interroger : les Balinais, ils en pensent quoi ? Rien ou alors on ne les entend pas.

 

En revanche, pour Martin Engelbrecht, l’un des organisateurs de la manifestation motarde, Bali est un lieu tout approprié : « Nous avons choisi Bali pour son emplacement stratégique, sa solide infrastructure et les opportunités de divertissement pour des gens de tout âge » (The Jakarta Post, 11 juillet 2015). Exit donc les Balinais. Leur avis n’est pas demandé, on leur demande simplement de profiter de ces jours de fête des deux-roues version Harley pour faire des affaires, gagner un maximum d’argent, et bien sûr admirer les nouveaux bolides exposés et les vieux qui déboulent.

 

Au programme des quatre jours que dure l’événement, il y a un « HOG Enthusiast Adventure Training » (raccourci en « HEAT », un chaud programme à lui seul) ; des activités sociales pour les propriétaires et conducteurs de Harley (le terme « sociales » est peut-être inapproprié, non ?) ; du divertissement varié et gratuit (sans doute autour des fameux 3 « B » : Bar, Beer & Babes ? Je rappelle aussi, car il y a bouchon et bouchon, qu’il est plus facile d’être easy drinker qu’easy rider dans tout le sud balinais) ; sans oublier l’indispensable foire promotionnelle des derniers modèles de Harley Davidson mis sur le marché (ah le « marché », voilà bien le maître mot de tout ce rassemblement subventionné, plus intéressé qu’intéressant).

 

Les Balinais dans tout ça, à l’exception de certains privilégiés triés sur le volet, seront des acteurs au mieux absents au pire passifs, observant la scène du fric avec sa mise en scène motarde comme des figurants qui servent uniquement de décor exotique. On est loin de l’idée de « Bali, île modèle d’un développement durable du tourisme culturel »… Une image qui appartient au passé, le point de rupture porte comme double nom « mondialisation et terrorisme » et l’année d’entrée dans le tourisme de masse aura été 2003, soit quelques semaines après le terrible double attentat de Kuta qui avait fait 202 morts et traumatisé locaux et touristes pour une bonne décennie. 

 

En 2015, alors qu’en juin les ressortissants de trente pays n’ont plus besoin de visas pour effectuer un voyage de courte durée (moins d’un mois) en Indonésie, la stratégie du tourisme de masse porte plus que jamais ses fruits en termes de flux, économiques et touristiques, il porte aussi ses vers qui les pourrissent de l’intérieur, avec à la clé notamment une grave augmentation des inégalités, une catastrophe écologique en cours, et une double crise identitaire et religieuse pour les autochtones.

 

En 2015, 4 millions de visiteurs étrangers sont attendus (3,5 millions en 2014) dans l’île, les touristes internationaux dépassant à eux seuls le nombre total d’habitants à Bali, expatriés compris ! Aux yeux des autorités, tous les compteurs touristiques — à l’exception de ceux qu’elles refusent de voir — sont au vert : entre un demi-million et un million de visiteurs étrangers supplémentaires sont attendus chaque année qui s’annonce (notamment en raison, des nouvelles facilités de visas) et le gouvernement focalise ses efforts sur la clientèle chinoise, en constante hausse à Bali, estimée à 1,3 million de touristes en 2015. Les Chinois sont devenus la cible prioritaire pour le tourisme balinais… 

 

Pour Bali, la clientèle européenne est de moins en moins attractive – sinon pour les retraités, les étudiants et les candidats à l’expatriation – et un ami Balinais, un brin sarcastique, m’a dit un jour de l’été 2015 : « Maintenant, comme vous n’avez plus beaucoup d’argent, ce n’est plus la peine d’aller au bout du monde et de polluer notre planète, vous pouvez aller dans vos propres îles, pas cher et pas loin, en Grèce par exemple ». Bien vu mon pote. Bien joué l’artiste dirait l’autre… puisqu’à Bali, tout le monde est artiste, comme le répète sans se lasser le discours convenu touristique. Cela fait 80 ans que ça dure et ça marche toujours. On ne change pas une équipe qui gagne ? Le tourisme est le principal gagnant — et de plus en plus le meilleur garant — de la marche de mondialisation libérale.

 

Des îles peuvent en cacher d’autres, une situation délétère ressembler à une autre. Pour les touristes européens qui auraient trop peur de ne pouvoir penser un tourisme autrement et de ne parvenir à dépenser assez d’énergie et d’argent sur les plages grecques, il existe pour eux un autre havre de fête et de défaite, à défaut de paix : les Baléares. Si Kos en Grèce mérite la palme de l’abject voyage — avec ses corps de migrants échoués, morts ou vivants, qui croisent les vacanciers en quête de sable fin et de marques de bronzage bon marché — Palma comme vitrine des Baléares n’est pas mal non plus. Et puis les Baléares se trouvent en Espagne… un pays d’Europe qui avance (ou recule, selon d’autres sources), sur les traces de la Grèce. Sorte de voyage d’Ulysse à l’envers avec en prime le mythe de Sisyphe au bout d’une course qui a tout d’un Marathon. Ah, pas si facile que cela de se débarrasser de la Grèce : on ferme plus vite une banque étrangère ou on vend plus facilement le port du Pirée qu’on tire un trait sur un héritage culturel millénaire duquel a d’ailleurs émergé un jour la déesse Europe. Mais notre temps n’est pas à la nostalgie ni à la rigolade.

 

Un pays à vendre est un marché à prendre. Ce qui est vrai pour les capitalistes tous unis pour cette cause l’est aussi pour les touristes tous réunis dans ces destinations. D’ailleurs, il est toujours utile de souligner que le tourisme n’est que la branche mobile du capitalisme international. 

 

Mais ne quittons pas aussi vite les Baléares. Sandrine Morel, dans les colonnes du Monde (2 juillet 2015) évoque les affres du « tourisme de la cuite » (en version originale : « turismo de borrachera ») qui est en vogue dans le modeste, mais prisé archipel, transformé en terrain de jeu des vacanciers nord-européens soucieux d’oublier ici leur morose quotidien lorsqu’ils sont en famille ou chez leur patron à la maison.

 

La journaliste écrit : « Matraque à la main, la police municipale de Calvia, sur l’île de Palma de Majorque, a chargé la semaine dernière contre un groupe de touristes ivres qui bloquaient la circulation d’une rue courue de la station balnéaire de Magaluf. On a connu plus sympa comme début de saison estivale. Et pourtant, l’Espagne s’est plutôt réjouie de cet assaut, alors que revient le débat sur le tourisme de masse, centré sur la surconsommation d’alcool à bas prix, qui s’est développé ces dernières années en Espagne. Car, alors que la reprise économique du pays se conforte, en grande partie grâce au dynamisme du secteur touristique, certaines mairies semblent enfin décidées à lutter contre les dérives du modèle low cost ».

 

À défaut d’un réel modèle économique alternatif et de l’éclosion d’une autre Europe, le tourisme est en effet la dernière bouée de sauvetage d’une Europe du Sud à la dérive. Ce qui pour l’avenir du continent a de quoi sérieusement inquiéter, car le tourisme — qu’il soit d’ailleurs low cost ou high class — est tout sauf une denrée durable, équitable et viable dans l’antre de la mondialisation. Aux Baléares, la réputation de Magaluf n’est plus à faire. On sait pourquoi on y va, on sait pourquoi on la quitte. Station balnéaire qui n’a plus rien à voir avec son ancêtre britannique Brighton à l’exception peut-être de la nationalité de la clientèle touristique, Magaluf est perçue comme « un paradis de la débauche ».

 

Certes, une grande partie du sud de l’Espagne subit ledit tourisme de la cuite, mais, aux Baléares on monte le curseur d’un cran : on se contente pas de se bourrer la gueule en bonne et due forme, on en a fait une spécialité avec des activités annexes non moins populaires et salaces : trips éthyliques, avec tournée des pubs et virée défoncée, « balconning » ou manie débile de se faire repérer en sautant du balcon pour plonger dans la piscine de l’hôtel, et bien sûr drogue à gogo et prostitution sur mesure. Les abords des piscines des grands hôtels ou ceux des tables des cafés près des plages ressemblent l’été à des rassemblements de hooligans assoiffés de haine et de bière et pressés d’en découdre avec la vie. 

 

Le dépaysement des visiteurs d’antan a fait place non seulement au divertissement collectif, mais à des formes d’orgies publiques, improvisées ou organisées. Et pas de vraie orgie sans sexe à la clé. Une dure réalité qui n’a pas échappé à Sandrine Morel qui rappelle un exemple de cette dérive orgiaque de nature plus malsaine que jouissive : « L’an dernier, la vidéo d’une jeune Irlandaise de 18 ans, ivre, réalisant une vingtaine de fellations à des clients d’un bar pour remporter un cocktail gratuit avait provoqué une vive émotion, non seulement en Espagne où la banalisation à Magaluf de ce genre de "concours" est apparue au grand jour ».

 

On pourrait rêver d’autres bacchanales, plus ludiques, plus partagées, plus féministes aussi… À quand un commando de Femen pour faire la tournée de ces bars sordides et de remettre un peu de joyeux désordre sur fond d’égalité des sexes dans ce qu’il reste de cervelle disponible sur place…

 

Quant aux insulaires exaspérés, eux aussi réfléchissent – à leur manière, froidement répressive – de gérer le bordel ambiant, dans tous les sens du terme. Il ne s’agit pas ici du bordel fantasmé par les coups de pinceau d’un Toulouse-Lautrec ni même d’un joyeux bordel comme pouvait l’imaginer un Pierre Bourdieu sous l’effet de sa plume acérée, mais bien d’un vulgaire bouge de notre temps. 

 

Alors Kos ou Magaluf ? Ah il doit bien exister un lieu encore paumé dans le Péloponnèse ou en Andalousie pour espérer échapper à ce funeste destin touristique, non ? 

 

Il demeure que pour une bonne partie de la jeunesse européenne déboussolée, dépolitisée, démoralisée — et l’absence totale de projet précisément à la fois européen et démocratique ne fait qu’accentuer cet état de crise — la vie ne vaut d’être vécue que sur le mode de la domination et de l’égoïsme, ce qui finalement n’est que le résultat logique de trois décennies de politique ultralibérale irresponsable où ne furent vantés que le culte de la performance, l’esprit de compétition, et, au cœur de cet édifice de déshumanisation programmée, ladite voie royale d’un monde géré par le sacro-saint Management. Le mot à la source de tant de maux. Nos universités européennes ne jurent plus qu’en son nom, ce qui à terme ne fera qu’accélérer le déclin annoncé.

 

L’Europe va droit dans le mur, nombre de nos concitoyens sont pourtant pleinement conscients de l’impasse dans laquelle tout un continent s’engage. On a déjà connu cela dans les terribles années trente. Quelqu’un pourrait-il seulement relever le navire ? Pour changer de cap ? En tout cas, il ne faudra pas compter sur l’industrie touristique pour renverser la vapeur, ni pour jeter des pavés, même sur ou sous la plage. 

 

Et pourtant… « Sous les pavés, la plage ! » scandaient jadis de sympathiques chevelus soixante-huitards, c’était alors l’époque des vacances « libératrices ». Le mot d’ordre révolutionnaire a été remplacé par ce slogan plus réactionnaire : « Sur la plage, l’ordre ». Même si parfois cet ordre prend des atours de désordre orgiaque, temporaire, mais surveillé. Ce désordre n’est que la soupape qui maintient l’ordre et légitime ses forces.

 

Aujourd’hui, de Club Med bunkerisés en Center Parcs aseptisés, les vacances n’ont jamais aussi bien portées leur nom : vacance d’idées, vacance de projets, vacance de solidarités, vacance de combats, vacance d’humanités. Notre société apparaît totalement embourbée aujourd’hui dans cet infect magma manageriel qui conditionne notre quotidien, nous rendant chaque jour un peu plus esclaves de nos propres vies. 

 

Le moment est sans doute opportun pour cogiter sur la citation de Gramsci placée au début de cet article : « Il faut avoir une parfaite conscience de ses limites, surtout si on veut les élargir ». Les limites sont nombreuses et redoutables de nos jours, mais il en était de même hier et avant-hier. C’est désormais l’élargissement qui est en jeu pour notre vie, qui devient enjeu pour notre société. Dépasser les limites, c’est faire preuve de courage pour en finir avec la peur qui n’a jamais été autre chose que l’arme préférée des dirigeants, des dominants, des gouvernants. Des oppresseurs et des frileux.

 

C’est pour quand le réveil ? Pour bientôt ? Qui sait ! Car de l’indignation à l’espoir, en passant par la révolte, il existe d’autres voies, d’autres jeunes, et même d’autres voyages. De ceux qui ne désespèrent pas des lendemains qui devront rechanter. Mais, face à l’angoissante montée de la peur, si on souhaite vraiment que le monde demain ne se meure, il y a urgence et donc péril en la demeure. Se lever pour s’élever. Agir et ne plus (seulement) réagir. Tout un programme qui n’a rien de touristique ni même de politique. Un devoir de résistance bien plus qu’un devoir d’été. 

 

Nongkhai, Thaïlande.

Sur un mur de la petite cité d’Évora au Portugal, en 2013. Une question qui n’appelle pas de réponse tranchée, mais qui peut certainement susciter la réflexion. Par ailleurs, le Portugal n’est évidemment pas une île, mais, lui aussi, progresse à marche forcée sur les pas de la Grèce. Il vit lui aussi à sa manière le syndrome d’enfermement ou plutôt d’étranglement. Cette photo a été prise en marge d’une manifestation organisée par les habitants contre l’austérité imposée par la Troïka.

Franck Michel vit à Strasbourg et à Bali. Il est anthropologue et enseignant. Il est l'un des spécialistes de la «route», du voyage, du tourisme.

Il a déjà publié plusieurs livres sur ces thèmes. 

Il est par ailleurs co-fondateur et co-directeur de « La croisée des routes ».