Histoire(s) des voyages | décembre 2015 

Une chronique mensuelle de Franck Michel

Des bons voyages alternatifs aux very bad trips explosifs

« La vie continue toujours bonnard.
Y a pas de doute qu’on a de la chance. »

 

— Lettre de Thierry Vernet à Nicolas Bouvier, 14 août 1955.

Fort de France (2014)

Oui, pas doute, chers Nicolas et Thierry, vous avez eu bien de la chance. Tant mieux pour vous voyageurs et pour nous lecteurs. Car aujourd’hui il n’est pas conseillé d’aller partout et encore moins librement. Il est vrai aussi que le contexte géopolitique de guerre froide de 1955 était différent de celui de guerre désormais chaude de 2015. L’équilibrisme des conflits Est-Ouest a fait place à la guerre pour tous au Moyen-Orient.

 

De quoi désespérer de nos jours de prendre ou reprendre la route : franchement, oubliée la carte postale du caravansérail d’antan, ça vous tente de traverser le Sahel ou le Moyen-Orient en ce moment ? Envie de lever le pouce en bordure des routes afghanes, pakistanaises, maliennes, syriennes, irakiennes, et sur tant d’autres voies malfamées, mais bien armées ? Même l’aventureuse Transamazonienne ou la fameuse Route de la Soie ont perdu de leur charme légendaire : trop de violence et d’arbres coupés pour la première, trop de course à l’argent et de libertés bâillonnées pour la seconde. Je ne parle même pas de nos amis officiels – mais ennemis véritables – que sont les toutes-puissantes pétromonarchies du Golfe, Arabie Saoudite et Qatar en tête, ces territoires d’anciens bédouins devenus, au fil du temps et de leur enrichissement, les chantres pourris du capitalisme et du wahhabisme, ces deux cancers qui rongent plus que jamais notre planète.

 

À se demander si la voie du salut ou du trip salutaire ne passerait pas par la fuite ? L’évasion ? La disparition ? Le transfuge ? Le virtuel ? Se cacher pour continuer à vivre ? Se réfugier pour survivre ? « Réfugié », le mot est lâché : réfugié d’un pays en guerre, réfugié climatique, réfugié de l’immondialisation… Véritable voyageur immémorial, le réfugié possède l’esprit d’aventure qui dope tout périple hors-norme, mais, en sa qualité de hobo des temps modernes, il ne dégage pas le romantisme rassurant d’un Rimbaud, d’un Kessel ou d’un Kerouac. Il galère plus qu’il ne visite, il traverse plus qu’il ne découvre, il disparaît plus qu’il ne pavoise.

 

Le réfugié, s’il est politique, est aussi un exilé, un « autonomade » – un voyageur animé par un esprit nomade et soucieux d’autonomie – autrement dit un être humain qui se rend quelque part sans jamais se rendre à quelqu’un. Un tel esprit libre se forge aussi par l’apprentissage d’un nouvel état nomade. L’état étant ici compris par esprit et non par nation ! Entouré d’êtres vivants en tout genre, libéré sur terre puisqu’il est de partout ou de nulle part, un libertaire digne de ce nom n’éprouve aucun besoin viscéral de pavoiser au balcon, de sortir les drapeaux ou d’entonner la Marseillaise, tout ce ramdam patriotique sinon guerrier juste pour se prouver d’où il vient…

 

Dans ses « Carnets du Japon » de la fin des années 60, Nicolas Bouvier souligne le rôle de l’écriture dans la compréhension du monde et la rencontre avec d’autres cieux et d’autres cultures : « Si l’on comprenait tout, il est évident que l’on n’écrirait rien » (Le vide et le plein, 2009). Le voyage tout comme l’écriture est une disparition, une sorte d’évasion de soi, du lieu, de tout, donc de rien. Le moment est peut-être venu de réfléchir à un autre et nouvel usage du monde, usage plus serein qui renverrait davantage à Bouvier qu’à Poutine, à la sagesse du berger nomade qu’à l’arrogance du guerrier conquérant, quelle que soit la bannière sous laquelle il officie, quelle que soit la loi ou la foi à laquelle il se soumet…

 

Le voyage possède la particularité de nous détruire avec notre consentement. On paie parfois même très cher ce luxe de se frotter au gouffre d’un bout du monde, de se risquer à la désintégration de soi, des siens, des liens qui nous enchaînent autant qu’ils nous libèrent. Le sel de toute aventure réside précisément dans cet élan vers le danger et cette plongée dans l’inconnu. La résilience découle ainsi parfois de l’inconscience. Et il faut bien reconnaître avec Nicolas Bouvier, fin usager du monde s’il en est, que « si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu, autant rester chez soi ».

 

En effet, à ceux qui craignent un changement d’habitudes ou un effort d’adaptation, il est hautement préférable de scruter le monde à partir de leur fauteuil, de leur écran, de leur foyer. Là où le feu ne brûle pas la vie, mais rassure les sédentaires et entretient l’ennui du monde. Le voyageur qui regarde le monde autour de lui n’est pas douillet, mais téméraire. Devant la menace de l’enlisement, il privilégiera toujours l’audace de l’aventure. L’aventure humaine véritable est une affaire de modestie, de respect et de petits pas. Toujours debout, toujours devant. « Un pas vers le moins est un pas vers le mieux » écrivait Nicolas Bouvier.

 

 

Tourisme créatif, voyage digital, nomadisme et autonomie

 

 

La France est un grand pays… touristique. Elle souhaite accueillir 100 millions de visiteurs en 2020. Le tourisme c'est l'avenir. Même les usines désaffectées trouvent preneur ou repreneur si toutefois la stratégie culturelle/artistique s'avère innovante ! Les hordes de touristes vont alors allègrement remplacer les équipes d'ouvriers qui jadis foulaient le sol de la salle des machines aujourd'hui joliment reconvertie en galerie d'art contemporain...

 

Parmi les tourismes alternatifs en vogue, le tourisme créatif est l’une des niches qui intéressent les professionnels du secteur, notamment dans les régions qui misent sur leur patrimoine et dans les dynamiques métropoles européennes qui investissent dans la culture. Le véritable tourisme culturel, c’est faire le pari d’opter en faveur d’un tourisme culturel alternatif, miser sur le pas de côté plutôt que sur un tourisme mené sur un train d’enfer ou au pas de course.

 

Quitter la masse, c’est aussi sortir de la nasse, viser la niche en quelque sorte, un tourisme de niche ouvert à la rencontre et plus encore aux expériences et aux expérimentations. Un tourisme du faire – et du savoir-faire – où l’actif surpasse enfin le passif. Le touriste cesse d’être un numéro ou un clone. Il devient l’acteur de son propre scénario aventureux. Contraint de se repenser, de se réinventer en permanence, le tourisme doit impérativement bouger ses lignes : le tourisme créatif est l’une des voies pour échapper à la disparition (au détriment du voyage et du nomadisme, cf. les nomades digitaux) ou à la récupération ou standardisation (caractérisée par ledit tourisme de masse, de bulle, de cloche).

 

Interaction et participation, deux mots clés chers au tourisme créatif, mais aussi une réponse apportée à la lobotomisation de notre société, sclérosée, enfouie, enfermée dans une spirale de la peur, peur de l’autre et de tout. Le tourisme créatif se fonde sur le besoin de vivre l’expérience du voyage, de pratiquer un tourisme qui échange et partage avec les populations hôtes. La culture est au centre de ce processus : art, artisanat, et cela peut aller du jardinage au bricolage, sans oublier le numérique et ses avatars.

 

Au Cambodge, par exemple, dans la ville de Battambang, anciennement coloniale, des cours de yoga, de cuisine, de balades au marché et de promenades à vélo, de spectacles culturels, etc., contribuent à ce que les gens retrouvent du sens, retissent du lien social entre eux, refont société pour mieux appréhender la complexité du monde et supporter les douleurs du temps présent. Pour avancer autrement, il faut sans arrêt voir et imaginer du risque, insérer du courage, avoir du cran, pour que les innovations puissent émerger sincèrement et donc aussi la création surgir ! Le mouvement n’est pas seulement à la base de la révolte, mais aussi de la pensée subversive et du tourisme alternatif.

 

En France et surtout ailleurs, la mode est aux nomades digitaux. Leur bureau est en plein air ou dans un café, leur secrétaire et leur matériel de travail se réduisent à un ordinateur portable le plus nomade possible. De nos jours, blogueurs et voyageurs de tout poil ne sont plus effrayés à l’idée de voyager pendant six mois ou un an sans rentrer au bercail : alors, tous téméraires les jeunes voyageurs ?  Non, simplement, ils peuvent être à douze mille kilomètres de leurs parents et amis tout en restant connectés tous les jours. La distance ne suffit plus pour déconnecter. Au contraire, par écran interposé, les connexions – et les relations familiales et amicales – se resserrent souvent, l’éloignement faisant en quelque sorte office d’aimant pratique et rassurant.

 

Les voyageurs n’ont jamais été aussi nomades et autonomes… sur le papier. Dans les faits, et la multiplication des blogs de voyage souvent tous identiques les uns aux autres ne fait que confirmer cette tendance, les nouveaux voyageurs ne voyagent jamais seuls, ils sont « branchés » en permanence, ultra dépendants, bref hautement sensibles et fragiles, malgré un esprit d’aventure qui le plus souvent n’est que de façade. Ces jeunes bourlingueurs sont les routards de leur époque, à l’image d’une planète brouillée et dans le brouillard, des voyageurs faisant souvent preuve d’un trop-plein d’assurance et d’ambition tandis que d’autres, moins aguerris – parfois plus ouverts et moins égoïstes – restent sur le bord du chemin, en rade car plus démunis face à la difficulté de durer dans un univers de compétition et de rude concurrence.

 

Le voyage, au XXIe siècle, a définitivement intégré la pensée capitaliste et consumériste, fondée sur le tout à l’ego et l’argent roi. Il suffit de voir des dizaines de touristes, béats et clonés à souhait, en train de s’envoyer en l'air des selfies à l’aide de perches hideuses, vraiment de quoi désespérer du voyage et, pour les plus dégoûtés, d’avoir sérieusement envie de rester tranquillement chez soi ! Heureusement, il existe encore des chemins de traverse permettant d’éviter de tomber dans le piège de ces autoroutes du voyage organisé ou du tourisme abrutissant. Mais il faut de plus en plus ruser…

 

 

Du tourisme participatif en milieu urbain aux tours organisés sous contrôle des migrants

 

 

À la panoplie des tourismes alternatifs, il y en a deux, parmi beaucoup d’autres évidemment, que j’évoquerai ici rapidement : le tourisme participatif à Paris, celui qui entend privilégier la rencontre avec des citadins ou des banlieusards, et celui qui – via le réseau Migrantour – fait la part belle aux étrangers venus en France, en les invitant à devenir des « passeurs culturels » de premier ordre. Salutaire. De cet « alter-tourisme », l’altruisme et altérité en sont les mots clés, pour enfin sortir de l’enfermement et du cloisonnement des autres et de nous-mêmes. Après les tragiques attentats terroristes qui ont ensanglanté Paris et Saint-Denis, le fragile essor du tourisme participatif est forcément remis en cause, mais en rien condamné, un simple sursis, car la vie continue toujours, dans le domaine du voyage tout spécialement.

 

Dans l’un de ses récents numéros, la revue Kaizen, sous la plume d’Aude Raux, traite du tourisme participatif, de ses espoirs, de ses attentes et de ses limites. Participer c’est d’abord refuser l’indifférence entre touristes de passage et habitants d’un lieu donné. Les « greeters » entendent favoriser les relations interpersonnelles, comme l’association « Parisien d’un jour » dans le cas de la capitale française. « Du mot anglais ‘to greet’ (accueillir), les greeters sont des bénévoles qui reçoivent des voyageurs afin de leur faire partager l’amour de leur ville, en dehors des sentiers battus. Le concept a été créé en 1992, par une habitante de New York, désireuse de changer l’image négative de Big Apple. Depuis, l’idée a voyagé : Allemagne, Chine, Côte d’Ivoire… La France est le pays où le concept a le plus essaimé », écrit Aude Raux. Pas étonnant que Paris, première destination touristique mondiale, possède son association de greeters, « Parisien d’un jour », fondée en 2007 et riche de près de 400 bénévoles. C’est avec ce genre d’initiatives, avec leurs rencontres véritables, que peuvent, éventuellement, tomber les clichés sur le fameux Parisien pressé, stressé, prétentieux, voire arrogant…

 

Mais il n’y a pas que Paris et ses merveilles vues et revues qui attire le touriste avide de relations plus incarnées avec l’esprit de la ville : il y a aussi les quartiers en périphérie – comme Belleville, fief cosmopolite d’un autre Paris -  ou même, encore plus loin, certaines banlieues qui ne sont pas toujours délaissées, mais à coup sûr populaires. « Paris par rues méconnues », créée en 2008, est une autre association prônant le tourisme participatif, précisément dans tout le nord-est de la capitale. Des visites guidées entretiennent l’âme des quartiers, lorsque la petite histoire rencontre la grande, avec ses anecdotes et ses récits de vie, ses liens avec l’urbanisme et ses échantillons de vie partagée avec les « vrais » gens, ceux qui décrivent l’espace-temps vécu de la cité au lieu d’en raconter les seules frasques.

 

De la Tour Eiffel à Notre-Dame, de Belleville à la forêt de Bondy, du Marais branché aux friches industrielles relookées grâce au street art, jusqu’aux banlieues mises au ban de la ville et plus encore de la société « dominante », les lieux ne manquent pas où les visiteurs peuvent donner libre cours à leur curiosité ou à leur envie de connaître et donc mieux comprendre l’âme d’une ville en dehors des sentiers battus.

 

Le tourisme participatif est aussi ce qui permet de lutter contre les préjugés qui ont la vie dure : banlieue rimerait avec violence, sauf que derrière les murs défraîchis, les terrains vagues et les cages d’escaliers, il y a des existences qui refusent la survie ou le sursis : des habitants qui luttent pour une vie meilleure et contre les clichés dont ils font l’objet sans cesse… De Seine-Saint-Denis à La Courneuve, ou encore dans le « 9-3 » via l’association « Accueil Banlieue », des greeters de toutes sortes œuvrent pour tisser des liens entre les habitants et les visiteurs, et surtout entre les habitants eux-mêmes… qui parfois s’activent ensemble pour mieux gérer ce tourisme participatif, un secteur certes de niche et pour l’instant marginal, mais qui a l’immense mérite de proposer un autre tourisme basé sur le respect de l’autre et la diversité sociale et culturelle. Pas rien par les temps qui courent !

 

Paris n’est pas que la « cité des Lumières » c’est aussi une « ville-monde » par excellence. Un carrefour culturel où, durant des siècles, des personnes aux multiples horizons et origines se sont croisées et entremêlées : Italiens, Polonais, Arméniens, Ibériques, Sénégalais, Maliens, Maghrébins, Indochinois, Russes, Latinos, Syriens, etc. L’histoire démontre que le monde s’est souvent donné rendez-vous à Paris. Des rencontres, souvent « historiques », qui conduisent au meilleur comme au pire, comme on sait : ainsi en juin 1940 (Allemands) puis à l’été 1944 (Américains), ou encore récemment ce vendredi noir 13 novembre 2015 (Français… de Daech, et autres) puis ce lundi 30 novembre 2015 où plus de 150 chefs d’État réunis sur une même photo de famille déclarent lutter contre le réchauffement climatique pour sauver la planète… En un mot, notre monde, devenu illisible, est à l’image de l’évolution et de la vie même dans la capitale française : complexe.

 

Puisant avec intelligence dans le riche patrimoine des migrations, Baština Voyages, coordonnateur du projet Migrantour en région parisienne, propose depuis 2012 des échanges culturels entre habitants et visiteurs par le biais de balades urbaines et d’aventures humaines. À l’aide d’ateliers littéraires ou culinaires, en écoutant gaiement les gens du cru aux origines incontrôlées, en organisant des fêtes, agrémentées de danses et de chants, l’ailleurs s’invite sur le territoire parisien, d’essence cosmopolite. Dans ce contexte d’entente et de partage culturel, le migrant devient un parfait passeur de culture, un rouage indispensable pour ce qu’on appelait il n’y a pas si longtemps encore l’amitié entre les peuples… Migrantour est un réseau européen des métropoles de la diversité culturelle qui révolutionne notre vision traditionnelle du développement touristique.

 

En Île de France, les territoires parisiens de Barbès, Château Rouge ou La Chapelle nous transportent à la fois au cœur de la capitale et du Maghreb profond, en Afrique noire francophone et chez les Tamouls en Inde. Belleville est rebaptisée Babel-ville au miroir de l’histoire des lieux. L’Amérique latine et l’Asie du Sud-Est ne sont pas en reste, notamment sur la rive gauche parisienne. À Saint-Denis, cité encore accablée par la violence terroriste de novembre 2013, il faudra pourtant redécouvrir, non seulement son trop fameux stade, mais surtout son immense marché et sa ville royale bien à elle.

 

Pour échapper à l’actualité anxiogène et se faire une autre idée de Saint-Denis, plus légère et drolatique, on peut lire sans tarder Les lumières du ciel d’Olivier Maulin (2011), un roman hilarant où l’on suit les péripéties d’un chômeur durable soudain devenu vendeur de sapins de Noël halal sur un parking d’un supermarché… Le rire, le livre et la culture auront toujours raison de tout, à commencer de la barbarie.

 

Pour rester dans le même genre, mais dans une version plus cosmopolite, et surtout continuer à se bidonner tout en quittant le secteur de Saint-Denis, on peut aussi lire avec un grand intérêt Comment lutter contre le terrorisme islamiste dans la position du missionnaire (2013), de l’écrivain indien Tabish Khair. Rien que le titre est déjà une invitation au voyage et à une bonne partie de rigolade, tout ce que les extrémistes détestent. À lire donc. La lecture sous toutes ses formes reste l’un des meilleurs remèdes contre l’inculture et contre la bêtise ambiante, qu’elle se revendique d’ailleurs d’un sacré usurpé ou non.

 

Pour revenir au projet Migrantour, et sans aller dans le détail, il faut préciser que Paris n’est qu’une étape, certes majeure, des richesses interculturelles des villes européennes comprises dans le réseau. Né en 2010, le projet Migrantour a pour vocation de « promouvoir une forme de tourisme local, responsable et solidaire, accompagné par des ‘passeurs de culture » qui, bien que vivant dans une même ville, ont des racines culturelles qui viennent d’ailleurs », pour reprendre leur propre définition. Parmi les villes phares du réseau Migrantour et les projets touristiques locaux directement associés, mentionnons notamment « Viaggi Solidali » à Turin, et Baština Voyages à Paris, déjà cité plus haut, sans oublier les villes de Milan, Gênes, Florence, Rome, Marseille,  Valence et Lisbonne.

 

Il me reste à espérer qu’à la suite des attentats – avec son lot de fermetures et d’interdictions, contrôle des frontières, lois liberticides, état d’urgence, etc. – et de l’arrivée des réfugiés dont la situation reste très précaire et incertaine, ces belles initiatives émanant du réseau Migrantour se poursuivront et même se développerons à la faveur d’un sursaut citoyen où l’hospitalité recouvrerait à nouveau ses lettres de noblesse comme on serait en droit de l’attendre de la part d’une Europe que d’aucuns souhaiteraient avant tout fraternelle… aux antipodes des idéaux frileux de l’Euroforteresse actuelle. Mais la géopolitique ne semble pas aller dans le bon sens. Hélas.

 

Pour conclure cette partie sur les espoirs de voir éclore une Europe véritablement multiculturelle, riche de ses apports étrangers et des rencontres interculturelles entre tous ses habitants, je ne peux m’empêcher de citer ce long passage du roman-récit de Paolo Rumiz, Aux frontières de l’Europe (2011), fruit d’un périple nord-sud entrepris en 2008 – bien avant son livre phare et primé retraçant un voyage immobile en mer ou presque – le long de ce qui était autrefois le lugubre Rideau de fer : « Il y a encore la Ruthénie, la Podolie, la Bucovine : essayez un peu de prononcer ces noms dans une agence de voyage. On vous prendra pour un fou. Mais vous, insistez, montrez la carte, dites que ce sont des lieux réels, où l’on trouve des fleuves, des villes, des monastères, des synagogues, des plaines et des montagnes. Dites que vous voulez aussi voir le Boudjak, ultime avancée de l’Ukraine avant le delta du Danube, terre sauvage des minarets au milieu d’une mer orthodoxe, zone franche pour les Tziganes et les bergers. Exigez de visiter la Bessarabie, la Dobrogée et la Thrace. Rééduquez l’industrie touristique, expliquez qu’avec le pétrole au prix où il est, le voyage doit redevenir une aventure et une découverte, laisser tomber les centres renommés, choisir les lieux périphériques, s’alléger. En six mille kilomètres, je n’ai pas rencontré un seul groupe de voyage organisé ni un seul restaurant chinois. Et d’Italiens, pas l’ombre d’un. Ça veut sûrement dire quelque chose. »

 

 

Du carnage de Charlie et de l'Hyper Casher, au massacre

du Bataclan, 2015 aura été une année noire pour Paris

et bien au-delà…

 

 

C’est la liberté qu’on a sauvagement attaquée, ce sinistre soir du vendredi 13 novembre 2015. Si, comme le souligne l’adage « la meilleure défense c’est l’attaque », il faut avouer que dans certains cas cela est tout simplement vrai, comme pour celui de ces attaques terroristes. Les décérébrés très français de Daech l’ont parfaitement compris, mais pas nous ? Voilà un problème qu’il conviendrait de résoudre au plus vite. Il ne faut pas se leurrer, il y a l’action et la réaction.

 

Et si le camp démocratique – ou ce qu’il en reste – se voit continuellement contraint de subir puis de réagir contre des assaillants déterminés et fanatisés par-dessus tout, éventuellement illettrés mais nettement plus vifs, il aura constamment un temps de retard. Un retard qui s’est avéré dramatique le 13 novembre et peut être catastrophique de par ses conséquences (guerres, élections, réfugiés, lois liberticides, etc.). Il faut certes panser le présent, mais sans oublier de penser les lendemains, ou mieux les repenser en profondeur : après l’effroi, du sang-froid ; et après la rage, du courage. Tout un programme qui au final s’affiche plus éthique que politique.

 

Stefan Zweig, évoquant ses souvenirs « européens » à la vieille de l’effroyable boucherie de 14-18, écrivait dans Le monde d’hier : « J'ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison (…). Cette pestilence des pestilences, le nationalisme, a empoisonné la fleur de notre culture européenne ». Il est toujours bon et utile de relire les classiques. Ce qui était alors arrivé, hélas, durablement peut à nouveau survenir un siècle plus tard. Cela survient déjà et sous nos yeux. Si le nationalisme est toujours là et ressurgit lui aussi, il faut lui ajouter, pour être vraiment à la page en 2015, l’extrémisme religieux. Avant que Zweig n’ait quitté, définitivement désemparé, la vieille Europe pour cette terre d’avenir qu’est déjà le Brésil, le régime nazi, lui, était omniprésent sur tous les fronts.

 

Vers 1930, dans une Allemagne en voie toute tracée de nazification, un certain général haut placé, Kurt von Hammerstein, reste lucide en dépit de son désarroi croissant. Il résume bien, me semble-t-il, ce qui lie la fin de la République de Weimar avec notre époque actuelle dans une Europe encore pacifiée : la panique et la paralysie, voilà ce qui caractérise cette période annonciatrice de troubles autrement plus dévastateurs et dantesques (lire à ce sujet Hans Magnus Enzensberger, Hammerstein ou l’intransigeance, 2008).

 

Panique et paralysie sont également des termes qui décrivent justement notre situation présente, faite de peur et d’immobilisme, le tout nourri d’un fort sentiment d’impuissance face aux menaces de toutes sortes qui ébranlent notre démocratie à l’agonie et incapable de se ressaisir : de la hausse constante du chômage à l’afflux « inquiétant » des réfugiés, du danger réel du terrorisme islamiste à la grave menace électorale des extrêmes droites sans cesse à l’affût… Il faudrait ajouter beaucoup d’audace au courage pour espérer inverser la tendance moribonde actuelle pour laquelle le seul modèle politique vraiment populaire s’appelle… le populisme. On ne peut que regretter que les leçons de l’Histoire ne servent à rien.

 

C’est bien connu, mais vu le présent contexte, il n’est pas tout à fait inutile de le rappeler : ceux qui ne savent pas faire l’amour font la guerre, et on comprend du coup mieux le besoin maladif des combattants de Daech de kidnapper des proies faciles et de violer des femmes… Encore et toujours l’Histoire qui, ici comme ailleurs, inexorablement se répète.

 

Aujourd’hui, trois nouvelles formes de fascisme se font concurrence et souvent s’associent pour abattre plus efficacement nos démocraties à bout de souffle et en panne de projets :

Le fascisme vert : l’extrémisme religieux, islamiste en particulier ;

Le fascisme brun : l’extrême droite aux aguets, le Front national en France notamment ;

Le fascisme or : le capitalisme prédateur, et la financiarisation du monde en particulier. 

 

Dans le contexte actuel, pour continuer à pouvoir accepter ou même aimer sincèrement un islam de tolérance et l’immense communauté de musulmans modérés, il faut avoir le droit sinon le devoir de détester le salafisme, le wahhabisme, le talibanisme, bref tous les « ismes » qui riment tout particulièrement avec l’extrémisme religieux et plus généralement avec le fascisme. Pour ce faire, il importe également d’arrêter une bonne fois pour toutes de s’excuser pour tout et pour n’importe quoi. L’Occident doit un jour cesser de porter sa croix. Dans tous les sens du terme et sans verser aucunement dans la réaction. Quant à l’islam, il faudra bien se résoudre à mieux le connaître pour mieux le comprendre. Pour en apprécier ses possibles et réelles vertus et pour mieux combattre aussi ses terribles dérives et délires. Si « penser l’islam » est en effet devenu très compliqué en cette période trouble (Onfray), les amalgames doivent absolument être évités et il serait intéressant, surtout, de puiser dans d’autres sources musulmanes, plus ouvertes et donc clairement éloignées des idées fondamentalistes sunnites : la pensée soufie traditionnelle et moderne, l’islam syncrétique indonésien, etc.

 

Contre l’obscurantisme, les seuls remparts sont l’éducation et la culture, seules capables de réduire sinon d’éradiquer les actes de barbarie en tout genre. Rien n’est plus insupportable que de voir fleurir le soir même de la tragédie du vendredi 13 le mot d’ordre clérical « Pray for Paris » et ce renvoi incessant à la religion dès qu’un problème survient… Je ne prie pas pour Paris, je ris et je bois en revanche à sa santé. S’il fallait absolument des slogans : « Nous sommes Paris », à la rigueur… Être ensemble et simplement humain suffirait pourtant, non ? Nul besoin de slogan, de buzz, d’étendard… Ni dieu, ni maître ! Retour aux fondamentaux.

 

Comme le titre à sa « une » Le Monde du 27 novembre 2015, « Après les attentats, l’Europe se referme ». Ce dur constat aura des conséquences catastrophiques sur la politique d’accueil des réfugiés, déjà mise à mal depuis plusieurs mois. Désormais, tout réfugié sera suspect. Ça promet. D’autant plus que des réfugiés des pays en guerre aux réfugiés climatiques, bien plus nombreux à se déplacer, et que la planète mise à sac et dévastée nous promet, c’est bien d’un retour au « nomadisme contraint » sous sa forme la plus dramatique auquel nous assistons, passifs et impuissants, tels de simples spectateurs de l’effondrement du monde actuel.

 

Dans une belle indifférence et noyé dans la masse des intervenants, Evo Morales, président bolivien, reprenant le flambeau politique latino-américain de feu Chavez, rappelait en conclusion à son bref discours à l’ouverture de la COP21, à Paris le 30 novembre 2015, ces quelques mots que personne ou presque ne voulait ni entendre ni comprendre : « Si nous continuons dans la voie du capitalisme, nous sommes condamnés à disparaître ». Applaudissements timides, accueil réservé, à l’exception de son homologue équatorien Rafael Correa…

 

En soulignant le rôle néfaste du capitalisme dans le réchauffement climatique, le leader bolivien énonçait pourtant quelques vérités qui ne relèvent en rien d’une vulgate ou propagande marxiste. Aux yeux du président amérindien engagé, l’essence même du système capitaliste « est de produire à l'échelle infinie des biens de consommation jetables qui détruisent la nature, conduisant à des guerres de conquête et détruisant la vie en communauté ». Pas vraiment un scoop, simplement la réalité, rien de plus. La routine quoi. Mais comme ces paroles engagées flottent dans le vide, il n’est pas superflu d’en rajouter une couche : ainsi, fustigeant « l'individualisme, l'égoïsme et le consumérisme qui détruisent la vie », Evo Morales ne fait que répéter ce que des millions de Terriens démunis constatent au quotidien depuis des lustres : « Le capitalisme a créé au cours des deux derniers siècles la forme la plus sauvage et destructrice de notre espèce, pour le bénéfice de quelques-uns ». Pour ces derniers, aux abois de toutes les crises (climat compris), le devenir et le respect de la Pachamama sont secondaires. On s'affaire d'abord, on réfléchit ensuite.

 

Des pays du Sud à ceux du Nord, les réalités et les priorités diffèrent, y compris en fonction des ressources naturelles dont regorgent les sols des nations concernées. C’est chacun pour soi dès qu’on évoque une chasse gardée et un territoire placé sous haute protection. Une protection tout sauf environnementale. Après les belles intentions affichées et les discours convenus et consensuels, « les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent » prédit l’expression consacrée (qui revient à Henri Queuille, homme politique qui sait de quoi il cause puisqu’il a été plusieurs fois président du conseil et ministre sous la IIIe République)…

 

Régler la question du climat sans remettre en cause celle du capitalisme, c’est parler pour ne rien dire et surtout ne rien faire. Pour l’heure, si le capitalisme tendance « mondialisation heureuse » reste indéniablement aussi puissant que présent, les deux principales menaces qui pèsent sur la planète à l’aube de l’année 2016 sont, à en croire nos dirigeants occidentaux du moins, la lutte contre le terrorisme islamiste et la lutte contre le dérèglement climatique. Deux luttes fratricides qui, sur fond de raffineries et de barils de pétrole, sont intrinsèquement liées, et même entachées et engluées, dans la géopolitique contemporaine.

 

Quelques idées à servir à l’équipe de François Hollande – Valls et Macron en tête – pour revoir les mauvaises copies de leurs petits arrangements avec des amis infréquentables. Existe-t-il des femmes ou des hommes politiques assez courageux pour s’attaquer aux vrais problèmes qui gangrènent nos sociétés actuelles et hypothèquent l’avenir des générations futures ? Pas évident.

 

  • Annulation des ventes de Rafale à l’Arabie Saoudite, ainsi qu’au Qatar et à l’Égypte ;

  • Annulation de la coupe du monde de football (encore) prévue au Qatar en 2022 (à ce titre, il serait bien de renationaliser quelque peu l’univers corrompu du football, afin d’éviter par exemple qu’une rencontre Real Madrid vs PSG ne se réduise, comme c’est le cas aujourd’hui, à un vulgaire match du championnat national qatari !) ;

  • Annulation de l’état d’urgence… tout en renforçant une lutte antiterroriste plus ciblée, dans le but de s’attaquer aux vrais terroristes (et non pas aux libertaires et autres écolos et gardiens de la terre) ;

  • Frapper Daech en Syrie et en Irak (et sans doute bientôt en Libye), mais sans intervention au sol, l’urgence et l’essentiel consistant à éradiquer les sources de financement du terrorisme international et à frapper (au portefeuille plutôt qu’au lance-flammes !) ses mêmes sources, donc les pays du Golfe, pétromonarchies véreuses et moyenâgeuses, qui soutiennent le salafisme et le wahhabisme sous toutes les formes… et qui sont soutenus par nombre de démocraties ; une meilleure prise en compte de la résistance laïque et surtout une réévaluation de la nouvelle question kurde devraient mobiliser davantage d'énergie et de soutien ; les opérations militaires devraient être orchestrées par les Européens (à défaut d'une coalition qui serait réellement internationale), mais en aucun cas par une seule nation soudainement guerrière (comme la France) afin de réduire la tentation militariste et donc aussi nationaliste... 

  • Défendre à tout prix la laïcité, à ne pas confondre avec l’athéisme ; ainsi, ne faudrait-il pas fermer toutes les écoles et tous les lycées confessionnels, afin de redorer le blason à la fois de la « chose publique » et du « bien commun » ? Le moment n’est-il pas opportun de remettre les religions à leur place, c’est-à-dire dans la seule sphère privée ? Ces religions, surtout celles qui nous bassinent avec un dieu unique, doivent arrêter de dicter nos conduites, nos us et coutumes : l’Un qu’elles vénèrent si ardemment est aux antipodes du Multiple qui nous ouvre au monde, à sa richesse comme à sa diversité ;

  • Pour « ne pas subir » (voir la photo en fin d’article), il faut aussi réveiller la jeunesse endormie, démobilisée ou domestiquée. Lui donner l’occasion de rêver, de vivre et non plus seulement de survivre. Décréter la joie plutôt que l’état d’urgence. Décoincer les monothéismes figés, en chantant à tue-tête guitares en mains ou en bandoulière « Rock the Casbah » des Clash dans les mosquées, en interprétant le « Cantique des cantiques » version Bashung dans les églises et les synagogues de France, de Navarre et d’ailleurs…

 

Pour terminer cette dernière chronique de l’année 2015, et j’espère pour inviter tout le monde à mieux débuter l’année 2016, je redonne la parole à Nicolas Bouvier pour qu’il nous transporte en lieu sûr par le biais du voyage ; mais je donne aussi la parole à Fatima Mernissi, auteure et féministe marocaine, disparue le 30 novembre 2015, et qui n’aura eu de cesse tout au long de son œuvre littéraire de rappeler aux musulmans conservateurs (et a fortiori fondamentalistes) l’importance de la place de la femme dans le monde, dans leur monde inclus.

 

On ne revient jamais indemne d’un voyage. Quel qu’il soit. Lointain et proche, extérieur et intérieur, dehors et dedans. Mais pourvu qu’on en revienne. L’Autre et l’Ailleurs comme seul horizon de vie. Car nul doute que l’avenir, si fragile, d’un monde meilleur appartiendra à celles et à ceux qui sauront faire du voyage une philosophie de vie (où la nature serait préservée) et du respect des femmes une vertu cardinale (où la culture serait vitale).

 

« Tante Habiba était persuadée que si les hommes portaient des masques de beauté au lieu de masques de guerre, le monde serait bien meilleur. » (Fatima Mernissi, Rêve de femmes)

 

« Passé un certain degré de coriacité ou de misère, la vie parfois se réveille et cicatrise tout. Le temps passe, la déportation devient une forme de voyage et même, grâce à cette faculté presque terrifiante qu'a la mémoire de transformer l'horreur en courage, un voyage dont on reparle volontiers. Toutes les manières de voir le monde sont bonnes, pourvu qu'on en revienne. » (Nicolas Bouvier, L’usage du monde)

Tourisme créatif, friches industrielles et nouvelles niches culturelles : ici, vues sur les quais et les docks réaménagés de Nantes et de Bélem, au Brésil (photos respectivement de 2015 et 2014).

Marseille, au lendemain des attentats de Paris du 13 novembre 2015

Franck Michel vit à Strasbourg et à Bali. Il est anthropologue et enseignant. Il est l'un des spécialistes de la «route», du voyage, du tourisme.

Il a déjà publié plusieurs livres sur ces thèmes. 

Il est par ailleurs co-fondateur et co-directeur de « La croisée des routes ».