Histoire(s) des voyages | octobre 2015 

Une chronique mensuelle de Franck Michel

Réfugiés de tous les pays unissez-vous !

 

« Tous les étrangers qui d'aventure se hasardaient dans ce pays et qui avaient la malchance d'être aperçus dans telle vallée ou sur tel chemin étaient aussitôt conduits devant ce roi, qui les faisait gaver de nourriture et les abreuvait de cette huile dont on les frottait aussi en guise d'onguent. À force de dévorer, leurs entrailles s'élargissaient, leur esprit sombrait dans l'hébétude, leurs pensées s'évanouissaient et ils devenaient comme frappés d'idiotie. On n'avait alors de cesse d'augmenter leur ration de pitance afin de les rendre aussi gros et aussi gras que possible, après quoi on les tuait les uns après les autres avant de les mettre à rôtir sur le feu pour les donner à manger au roi. »

 

Les aventures de Sindbad le marin

(trad. René R. Khawam, 2001)

Le monument dédié aux émigrés, Fisterra, Galicie, Espagne (photo de 2005).

Il honore la mémoire des milliers de Galiciens contraints de quitter leur terre natale. Mais le monument est également dédié à tous les migrants du monde et notamment sud-américains. Œuvre du sculpteur Agustín de la Herrán Matorras sur commande du maire de la ville de Fisterra, elle fut montrée la première fois au public en 1993. Si aujourd’hui l’Europe se doit d’accueillir massivement des réfugiés, on peut rappeler ici que la Galicie – pour ne prendre que cet exemple – a jadis « exporté » une importante main d’œuvre vers les Amériques ; certains membres de cette diaspora deviendront même chefs d’Etat dans des pays de l’Amérique baptisée « latine » par leurs pères conquérants, comme en Uruguay ou à Cuba…

L’été est fini, les illusions aussi. L’automne annonce le crépuscule de l’Europe. Le soleil se lève à l’est et se couche à l’ouest. L’été indien sera plus grec que jamais. Les vacances sont terminées. Les Européens ne retournent pas pour autant au boulot puisqu’il n’y en a plus.

 

Pendant que les derniers nantis retrouvent leurs pénates après leurs séjours exotiques ou non (l’idée même et si louable de « voyage pour tous » est devenue totalement désuète au fil du temps et de la crise), d’autres « routards » obligés – que les frileux appellent les migrants et les gens plus lucides les réfugiés – tentent de franchir la Méditerranée ou bravent la route des Balkans, jadis empruntée en sens inverse par Nicolas Bouvier.

 

L'usure du monde

 

C’était une autre époque. Il y a quelques décennies, mais on croirait quelques siècles. Entre temps, l’usage du monde a fait place à l’usure du monde. Les voyages ne sont plus que futiles pour les uns et forcés pour les autres. Au bout des routes, il n’y a pour tous que de dures chimères et de jolis mirages. Les vacanciers se divertissent dans des lieux aménagés artificiels ayant pour décor des autochtones figurants les yeux rivés sur les portefeuilles de ces drôles d’étrangers bedonnants avides de dépaysement même factice ; les réfugiés fuient des zones de guerre ou des dictatures militaire ou religieuse, espérant dénicher un hypothétique havre de paix dans un monde englué dans une interminable crise économique.

 

Devant ces deux alternatives – qui ne relèvent plus guère d’un libre choix –, mais pour les uns d’une injonction saisonnière à recharger les batteries sur les plages ou sous les tropiques pour réalimenter la machine à broyer économique, et pour les autres de quitter un enfer pour échapper à la mort et à la misère, on s’interroge sur le sens même du voyage. 

 

« Pourquoi voyager ? » s’interroge l’écrivain norvégien Tomas Espedal dans Marcher (ou l’art de mener une vie déréglée et poétique), paru en 2012 : « Pourquoi ne pas rester chez toi, dans ta chambre, dans la maison située à l’endroit que tu aimes par-dessus tout : ton bercail ? La bonne maison, les chambres nécessaires où nous avons accumulé tout ce dont nous avons besoin, un bon lit, un bureau, une grande quantité de livres. Les fenêtres donnant sur la mer et sur le jardin avec ses pommiers et sa haie de houx, un beau jardin, il pousse tout seul. Les bons voisins, la promenade quotidienne pour faire les courses, acheter le journal, bavarder avec les filles de l’épicier, passer devant les chevaux qui s’abritent sous les chênes quand il pleut. Pour retrouver un calme, un silence, un sentiment d’appartenance plus profond ».

 

Ah le bercail ! On n’a jamais rien trouvé de mieux que de se lover sous la couette, un bon roman coquin à la main ou confortablement installé près de la cheminée en scrutant hagard le journal télévisé qui décrypte les malheurs du monde à heures fixes tous les soirs. L’être humain, après avoir été nomade pendant des millénaires, a été dûment domestiqué : il est devenu sédentaire puis casanier. Celle ou celui qui prend un autre chemin dans la vie est naturellement suspect dans un univers social qui précisément tourne le dos à la nature. Le bercail évoque aussi le « bon vieux temps » révolu. Une époque tellement regrettée et fantasmée que certains nostalgiques et excités de tous bords seraient prêts à verser leur sang – des troupes de Daech aux hordes de fachos plus traditionnels – pour tenter d’en conserver à tout prix son triste parfum, figé à souhait, mais tellement rassurant, à l’heure où nos contemporains ne savent plus de quoi demain sera fait… Vrais problèmes, fausses solutions.

 

Un voyage immobile

 

Certes, il est parfois nettement préférable de rester triper chez soi plutôt que d’aller importuner des habitants à l’autre bout de la planète. Le tourisme n’est pas qu’une affaire de grandes découvertes et de gros sous, il est aussi trop souvent une ingérence dont le droit n’est inscrit dans aucune constitution… Et, dès la fin du XVIIIe siècle, Xavier de Maistre, auteur de remarquable Voyage autour de ma chambre, avait démontré les belles vertus du voyage immobile. À l’heure du numérique et de la toile à tous les étages, plus vraiment la peine de descendre les escaliers pour parcourir le monde : ne dit-on pas en permanence « il y a tout sur Internet ». Dont acte. Il y a de la place pour beaucoup de voyage sur place, à la maison, au bistro, en bibliothèque, dans les musées ou dans le parc du coin… Séjourner sans dépenser, voyager sans consommer, autrement dit des vacances d’avenir dans un monde en guerre et en crise.

 

Xavier de Maistre avait flairé la bonne affaire du voyage chez soi : « Mon âme est tellement ouverte à toutes sortes d’idées, de goûts et de sentiments ; elle reçoit si avidement tout ce qui se présente ! Et pourquoi refuserait-elle les jouissances qui sont éparses sur le chemin si difficile de la vie ? Elles sont si rares, si clairsemées, qu’il faudrait être fou pour ne pas s’arrêter, se détourner même de son chemin pour cueillir toutes celles qui sont à notre portée. Il n’en est pas de plus attrayante, selon moi, que de suivre ses idées à la piste, comme le chasseur poursuit le gibier, sans affecter de tenir aucune route. Aussi, lorsque je voyage dans ma chambre, je parcours rarement une ligne droite : je vais de ma table vers un tableau qui est placé dans un coin ; de là je pars obliquement pour aller à la porte ; mais, quoiqu’en partant mon intention soit bien de m’y rendre, si je rencontre mon fauteuil en chemin, je ne fais pas de façons, et je m’y arrange tout de suite. C’est un excellent meuble qu’un fauteuil ; il est surtout de la dernière utilité pour tout homme méditatif. Dans les longues soirées d’hiver, il est quelquefois doux et toujours prudent de s’y étendre mollement, loin du fracas des assemblées nombreuses. Un bon feu, des livres, des plumes, que de ressources contre l’ennui ! » On l’aura compris, le bercail c’est avant tout le foyer. Hermès n’a qu’à se rhabiller.

 

Pour l’heure, l’exotisme et le dépaysement n’ont pas disparu, et les touristes ne sont pas encore cloués sur place, réfugiés dans leurs pénates, affalés dans des sofas mous, accros aux disques durs et esclaves de leur écran géant. Bref, la mobilité tout azimuth a encore un bel avenir. C’est notre survie même qui en dépend. Les touristes seront demain les réfugiés. Les réfugiés seront les touristes de demain. Ainsi va le monde aussi longtemps que le réchauffement climatique n’empêchera pas la circulation humaine. Des ponts ou des murs ? Les réfugiés parviendront-ils à sauver une Europe en déclin ou alors le Vieux continent perdra-t-il son âme dans la finance et la croissance ?

 

Au 1er octobre 2015, plus de 500 000 personnes fuyant la guerre, la dictature ou la misère, en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient, sont entrées dans l’Union européenne cette année. L’Europe est débordée car elle a oublié les règles de base de l’hospitalité. Elle a aussi oublié sa propre histoire et l’intégration de millions de migrants – dont beaucoup de « régionaux », comme les réfugiés espagnols arrivés en France à la fin des années 1930 – au cours du long et sanglant XXe siècle… Pas d’angélisme cependant : les républicains espagnols fuyant la dictature et les troupes de Franco n’ont pas été accueillis les bras ouverts. Mais, au final, ils sont bien là, et aujourd’hui tout le monde s’en fout et en est bien content.

 

Des ponts ou des murs

 

À l’automne 2015, le mauvais élève de l’Europe qui se rêve encore accueillante est indiscutablement la Hongrie, même si d’autres pays de l’Union ou non ferment tous les jours un peu plus leurs portes, cadenassent leurs frontières et trahissent leurs promesses. Les promesses, comme on sait, n’engagent jamais que ceux qui les croient. Fin septembre, le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, digne héritier du régent Horthy – soutien hongrois des nazis en 39-45 – ne se laisse pas amadouer par les principes démocratiques d’une Europe en ruine et en panne politique.

 

Après la construction d’un nouveau mur de la honte séparant la Hongrie de la Serbie, un autre mur est en construction à la frontière avec la Roumanie, puis viendra le tour de celle avec la Croatie. L’avenir des Hongrois est à l’enfermement, au grand dam des Hongrois qui ne se reconnaissent en rien avec leur dictateur en place. Ce dernier, ce qui démontre l’absence de tout poids de l’Europe, ne s’inquiète guère des propos du chef du gouvernement italien, Matteo Renzi, lorsque celui-ci explique que l’Union européenne « est née pour abattre les murs, pas pour les construire ». Dorénavant les populistes, l’autoritarisme en poupe, crient nettement plus fort que les démocrates. À croire que la dictature serait la maladie infantile d’un système parlementaire totalement délégitimé. Franchement, vous avez encore envie d’aller voter ? 

 

Au 1er septembre 2015, plus de 300 000 réfugiés et migrants – qui sont avant tout des fuyards – sont arrivés par la mer en Europe (source : HCR ; ils sont 340 000 selon l’agence Frontex), plus de 2500 sont morts au cours de la traversée, le tout en moins de neuf mois. Un record absolu, une tragédie surtout. Une hausse fulgurante et sans précédent que rien, à l’avenir, devant l’impuissance de nos dirigeants lobotomisés, ne semble pouvoir enrayer. Officiellement, depuis l’an 2000, 30 816 personnes seraient mortes aux portes de l’Europe (source : Migrant Files).

 

Pour prendre le pouls exact du drame en cours, et mesurer toute la honte et l’ombre que cela porte sur l’Europe, lisons simplement le début d’un article paru dans Le Monde du 28 août 2015 : « Soixante et onze personnes retrouvées asphyxiées dans un camion en Autriche, dont une enfant de 1 an ; 52 personnes retrouvées noyées dans une cale de bateau, au moins 105 autres noyées, également, et des centaines portées disparues dans le naufrage de plusieurs bateaux de fortune au large de la Libye… Depuis le milieu de la semaine, les drames liés à l’afflux massif de migrants à travers la Méditerranée ou par l’est de l’Europe se sont multipliés. Les détails donnent la nausée, les chiffres le tournis ». Et ce n’est que le début, car toutes les données statistiques ici mentionnées vont fortement évoluer dans un laps de temps très court.

 

Il reste que l’attitude de l’Europe est scandaleuse et indigne des valeurs démocratiques qui soi-disant régissent les pays membres de ce qui n’est plus qu’un empire administratif et commercial (la lenteur et l’impuissance des réponses face à cette crise catastrophique des réfugiés ajoutée à la gestion autoritaire de la crise économique en Grèce en sont deux preuves cinglantes), plus qu'un vieux continent en déclin géré par des gouvernements aux mains des instances financières et internationales.

 

Les bâtisseurs de l’Europe d’après 1945 peuvent se retourner dans leur tombe, quant aux utopistes qui ont cru à l’émergence d’une véritable Europe politique, libérée des seuls diktats économiques, ils n’ont plus que la rage au ventre et la révolte dans la rue pour se consoler. Avec tous ces cadavres de réfugiés sur la conscience, l’Europe de notre nouveau millénaire n’est plus que l’ombre de tous les beaux espoirs que la seconde moitié du XXe siècle avaient patiemment su imaginer, puis bâtir.

 

Ne pas rester sans rien faire

 

Devant ce constat accablant, il ne faut surtout pas rester sans rien faire… en attendant que rien ne change. Il faut passer de la phrase/phase négative à sa version positive, en agissant, tout simplement. On ne pourra guère faire beaucoup en trop peu de temps, mais chaque nouvelle graine plantée dans notre terre et chaque nouvel arrivant bien traité sur notre sol à tous sont d’éminents actes de résistance face à tous les scepticismes qui nous entourent et nous gangrènent. Si chacun d’entre nous fait sa modeste part et déjà le monde ira mieux, assurément, mais humblement. Hum, faire sa part, « prendre sa part »…

 

À ce propos, ne faisons pas dire à Michel Rocard – c’était il y a longtemps, mais cela aurait pu être hier – ce qu’il n’a pas fini de dire. Les Français se souviennent du fameux « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde », il faut toutefois ne pas en oublier la chute souvent passée à la trappe : « …mais on prend sa part ». Détail important. Car, en 2015, les États européens, et d’abord la France, sont très loin d’avoir « pris leur part » de réfugiés. Certes, devant l’urgence de la question et l’afflux des réfugiés, on reparle des quotas, dans une belle désunion et avec des chiffres ridicules…

 

Ces prochaines semaines et mois, évidemment les chiffres « bougeront » – tout comme les réfugiés –, mais ça n’est politiquement « pas bien » de le dire d’emblée. En France, le Front national tient scandaleusement le gouvernement et la démocratie en otage, ce qui est particulièrement honteux de la part de ce qu’on appelait autrefois le camp de la gauche ; partout en Europe, la pieuvre et l’hydre fascistes – pour parler comme jadis – empoisonnent toute la politique humaniste, pourtant un label européen, garant notamment d’une hospitalité concrète aux réfugiés.

 

Ukraine, Grèce, réfugiés ingérables, populismes insupportables, l’Europe de 2015 est à la croisée des routes : en ce sens, notre vieille Europe de 2015 des démocraties fatiguées, en panne de destin et en proie aux conservatismes figés, ressemble un peu à celle, alors impériale, postrévolutionnaire et préindustrielle, de 1815 : un moment historique où se redessinent les frontières et se redistribuent les cartes des États et des pouvoirs en place. Entre les deux époques, il y a deux siècles et une grande différence : la vitesse. En effet, l’Histoire du monde va beaucoup plus vite aujourd’hui qu’autrefois, ce qui contraint nos décideurs assermentés par les urnes ou non d’agir plus vite qu’à l’accoutumée…

 

Si tous les réfugiés sont des migrants, l’inverse n’est pas vrai. Mais, depuis l’été 2015, ce sont presque exclusivement des réfugiés, Syriens ou autres, qui tentent désespérément de dénicher un havre de paix au cœur d’une Europe cadenassée. Pour donner un ordre de grandeur, il y eut durant les huit premiers mois de l’année 2015, près de 240 000 « migrants » ayant rallié la Grèce par la mer, et plus de 80% de ces arrivants sont recensés comme étant des « réfugiés » (source : marine grecque).

 

Un débat stérile

 

Cela dit, la distinction migrant-réfugié est ténue, floue et forcément enclin à la polémique, ce qui éthiquement m’incite fortement à utiliser le terme « réfugiés » pour évoquer tous les migrants qui proviennent de cette partie du monde en ébullition. En 1938, une famille de réfugiés juifs fuyant les horreurs de l’Allemagne nazie, parvenue miraculeusement à survivre à la fureur meurtrière de son führer psychopathe, leur attribueriez-vous le statut de simples migrants ? Et pourquoi pas de vacanciers ou de touristes (deux des nombreuses catégories de migrants) ? Non, alors pourquoi procéder autrement avec des Syriens torturés ou des Érythréens massacrés en 2015 ?

 

L’odyssée cauchemardesque de milliers de réfugiés d’Afrique et du Moyen-Orient n’a rien à envier aux réfugiés, exilés et déportés d’antan. Ils fuient les guerres, échappent aux viols, aux vols, aux coups, aux brimades, aux arnaques, dépendent des magouilles des flics ripoux et d’autres rackets organisés par des passeurs criminels, négriers des nouveaux temps modernes…

 

Face à l’urgence de l’afflux humain et des drames quotidiens, le débat migrants-réfugiés est devenu stérile, car ce sont désormais des cadavres qui dérivent le long de nos côtes, quant à ceux qui réussissent à survivre ce sont avant tout des épaves et des naufragés. Des réfugiés en mauvais état donc que nos États et nos lois en Europe nous obligent à protéger, à accueillir, à respecter. On est loin du compte, mais il nous faut sans cesse avancer, vers plus de droits et plus de respect.

 

Il y a des aberrations auxquelles il faudra bien un jour mettre fin si on souhaite demain vivre en paix et éviter une nouvelle déflagration mondiale qui fera passer les djihadistes-décapiteurs actuels pour des enfants de cœur… Aujourd’hui, les Français – toujours prêts à se plaindre et bien peu conscients du statut envieux dont ils bénéficient encore – partent en voyage tranquillement. Ils quittent un pays en paix, plutôt riche, assez libre et démocratique, bref presque un paradis sur terre et en tout cas une chance pour eux qui se voient posséder un passeport français – un véritable Graal – qui leur permettra de circuler librement et d’obtenir le plus souvent un visa pour entrer dans un autre pays sur simple demande. Il leur faudra seulement s’armer de patience avant de se voir délivrer poliment leur laissez-passer officiel, gage de leur libre circulation.

 

Pour les réfugiés venant de pays en guerre, fuyant misère et totalitarisme, pour les nomades en mal d’État traqués par des polices zélées, il leur faut sans arrêt s’armer de moyens de défense de fortune, d’argent liquide salvateur, à défaut de ne voir que la mort au bout de la route. Ces migrants, qui ne sont que rarement économiques, doivent affronter des passeurs arnaqueurs, des intermédiaires assassins, des parrains mafieux et autres cousins corrompus, sans parler des douaniers, policiers, militaires, tous plus violents et véreux les uns que les autres.

 

Chaque minute compte

 

Concrètement, ils sont confrontés aux murs, clôtures, barbelés, centres de rétention/détention ou prisons en tout genre, et bien sûr aussi aux beaux discours des ONG qui font ce qu’elles peuvent et des dirigeants officiels qui font tout pour ne rien faire… Chaque minute compte dans cette course des mobilités entachée par la lâcheté européenne, par la fermeté nord-américaine, par la violence d’État israélienne, et par d’autres conflits ou prêches téléguidés par des pétromonarchies du Golfe pour le moins pourries et rétrogrades. Nos chers alliés. Des alliés qui vont un jour nous coûter très cher.

 

L’Histoire n’oubliera pas de relever, avec le temps, les responsabilités et les lâchetés de tous. En attendant, il faudrait voir émerger des personnes hors du commun, des dirigeants courageux, qui ont, ici et maintenant, la force de prendre des risques, la volonté d’avancer à contre-courant de toutes les frilosités, et donc la capacité de braver des graves difficultés et forger le présent dans le (bon) sens de l’Histoire. Nul doute que les générations futures, sinon leurs contemporains, leur seront grandement reconnaissantes de ces efforts entrepris en faveur d’une humanité digne de ce nom. Des êtres d’une telle trempe demeurent rares, exceptionnels, et essentiels. L’Europe doit notamment se dépêcher d’en dénicher, si elle ne veut pas succomber à petit feu, en devenant tributaire des malfrats financiers et dépendante des fortes vagues de populismes toujours plus réactionnaires.

 

Il n’y a pas de « crise des migrants », mais une crise des politiques migratoires dans le monde et en particulier en Europe. Ainsi les murs ne stoppent jamais les flux, qu’ils soient commerciaux, financiers ou humains, de marchandises ; quant aux migrations – concrètement le flot de réfugiés qui tentent de percer les frontières de l’Union européenne –, les murs ne forment qu’un paravent qui masque une terrible illusion : de nouveaux murs – comme celui entre la Hongrie et la Serbie – ne font que rendre la question des migrations (et d’émigration) plus épineuse, notamment en rendant ces dernières plus coûteuses pour les uns et surtout plus dangereuses pour les autres. 

 

Le dos au mur, si l’on peut dire, les États sont forcés d’agir à défaut de contribuer à faire sombrer un peu plus un continent déjà bien délabré, d’autant plus qu’il y a urgence. Jusqu’à la fin de l’été 2015, oscillant entre frilosité maladive et honte pure et simple, l’Europe a fait la politique de l’autruche quant aux réalités et aux drames des réfugiés (par exemple, la signature d’un accord franco-britannique en août 2015 axé sur la seule sécurité et le renforcement des contrôles à la frontière). Elle n’a rien compris et n’a rien vu venir, ou plutôt n’a rien voulu voir.

 

Une Europe politique absente

 

Après les deux crises ukrainienne et grecque, l’absence d’Europe politique s’est à nouveau fait ressentir lourdement à propos de l’accueil et la gestion des réfugiés, le Vieux continent en est réduit à s’occuper des affaires économiques d’États membres plus désunis que jamais. La rentrée politique de l’automne 2015 affiche un nouveau ton, certes timide, mais il vaut mieux avancer doucement que pas du tout : construction et donc (ré)ouverture d’un centre pour les migrants à Calais suite au discours du Premier ministre français Manuel Valls en visite dans la « jungle » (on note que 1608 demandes d’asile ont été officiellement déposées à Calais depuis janvier 2015) ; propos « humanistes » de la chancelière allemande Angela Merkel, après un incendie criminel orchestré par des néo-nazis d’un foyer de demandeurs d’asile à Heidenau en Saxe, où prônant les libertés fondamentales elle prend la défense des réfugiés traqués et humiliés sur le sol allemand.

 

Le 31 août, Angela Merkel – si honnie et conspuée quelques semaines auparavant lors de sa cruelle gestion de la crise financière grecque – estimait que l’Union européenne n’avait d’autre alternative que d’avancer pour tenter de régler ladite crise des migrants, sans quoi elle risquerait de « casser » sa dignité et son lien fondamental avec les droits de l’homme et qu’elle a clairement nommé les « droits civils universels ».

 

Après que Tsipras – réélu en Grèce fin septembre – ait rendu les armes, déçu les vains espoirs de grand soir et finalement soit rentré dans le rang imposé par les diktats de l’Europe aux mains des financiers, que Varoufakis de son côté disparaît des écrans après une brève starification assez improductive, et que plus globalement Syriza et Podemos s’interrogent sur leurs destinées respectives de plus en plus incertaines, voilà que la mère Merkel serait soudain devenue la muse féroce (la dame de fer germanique muée en fer de lance de l’Europe en marche ?) soutenant les idéaux progressistes dans une Europe en pleine déconfiture éthique ? Notre continent fracturé n’est pas au bout de ses peines et surprises, y compris les plus surprenantes, les plus nobles, mais aussi les plus tragiques. L’histoire des siècles passés est là pour nous le rappeler.

 

Dans l'immédiat, alors que l’Italie et la Grèce se retrouvent assez isolées aux avant-postes, sur la ligne de front des voies migratoires, l’Allemagne et dans une moindre mesure l’Angleterre, pour des raisons très différentes, se révèlent plus efficaces que d’autres dans leur stratégie d’accueil sinon d’hospitalité des étrangers ayant fui la guerre et la misère ; même si partout dans ce continent en sursis (dans ces quatre pays, en France bien sûr, ainsi que dans tous les États de l’Union, de la Suède à la Hongrie, etc.), les mouvements xénophobes et partis ultra-nationalistes ont le vent en poupe, au point d’apeurer et donc d’influer sur les décisions de nombreux gouvernements démocratiques de la zone. Des dirigeants impuissants, des citoyens invisibles, des démocraties moribondes…

 

Esprit des lois et rencontre culturelle

 

Pas moins de 800 000 réfugiés sont attendus en Allemagne avant la fin de l’année 2015, un (premier) record… et au moins dix fois plus que ce qui est prévu en France, « patrie des droits de l’homme » peut-être, mais pas vraiment patrie des réfugiés…  Certes, confrontée à une grave baisse de sa démographie, l’Allemagne a besoin de main-d’œuvre bon marché, et rien ne laisse présager un avenir forcément radieux pour tous les nomades et autres candidats à l’exil. Il suffit maintenant d’espérer et d’œuvrer pour que l’humanisme, mêlant l’esprit des lois et la rencontre culturelle, puisse triompher sur la prédation capitaliste uniquement soucieuse de transformer cet heureux et inespéré « arrivage » d'humains en vaste marché moderne aux esclaves…

 

Les Allemands n’ont pas tous des casques à pointe vissés sur le crâne et beaucoup d’entre eux ont même le cœur sur la main, prêts à soutenir des causes perdues par leurs dirigeants et à aider des réfugiés – syriens notamment – à mieux s’en sortir dans leur nouveau pays d’accueil. Pendant que leurs voisins d’Outre-Rhin rassemblent des matelas et préparent les chambres pour leurs nouveaux hôtes, que les Berlinois et d’autres manifestent sur la toile sans bouder pour autant le pavé avec des banderoles « Refugees Welcome », la plupart des Français en sont encore à discuter âprement du pour et du contre des actions, via d’interminables débats, aussi sirupeux que stériles.

 

Ce n’est pas par hasard que la vie intellectuelle française, jadis si respectée et respectable, n’est plus que l’ombre d’elle-même, avec ses élites courtisanes et ses troubadours lamentables, sans oublier ses éditocrates aux ordres du pouvoir et ses écrivains, philosophes et journalistes, néo-conservateurs et si finement réactionnaires qu’ils ne savent même plus à quel nouveau fascisme se vouer. Nul doute que si la révolution avait en son temps réussi à mettre à terre la monarchie absolue, l’aristocratie, grâce aux institutions républicaines et aux intellectuels de pouvoir, tant économique que politique, a fait bien mieux que se relever. Elle domine la sombre destinée du pays tout entier, qu’elle penche d’ailleurs à droite ou même à gauche, du haut de son balcon doré, pitoyablement adossée qu’elle est à sa suffisance et à son arrogance.

 

Comment un pays aussi riche et une nation aussi éduquée ont-ils pu en arriver là ? Par quel processus morbide autant de Français peuvent-ils être séduits par les sirènes d’une extrême droite archaïque gérée par clan familial breton à la fois explosé et explosif, sinistre et ringard au point de trouver presque sympathiques leurs complices régionaux portant trop fièrement leurs ostentatoires bonnets rouges ! Pour le présent comme pour la postérité, la Bretagne, tout comme la France, mérite tellement mieux !

 

Beau dommage et gros gâchis, car la France et ses habitants (« un pays qui produit plus de 365 sortes de fromage ne peut pas perdre la guerre », disait Charles de Gaulle !) pourraient offrir un spectacle autrement plus digne à la face du monde. Aujourd’hui la guerre – autrefois bravée par le grand Charles – prend d’autres formes, elle est plus psychologique que militaire, plus technologique aussi que conventionnelle. Contre les fanatiques de Daech, la guerre restera partiellement classique (surtout avec des ennemis qui ne rêvent que d’un retour aux temps mal bénits médiévaux… sauf quand ils mettent une scène de décapitation en ligne sur YouTube ou revendiquent un attentat islamiste sur… Faithbook !) ; contre les requins de la finance internationale ou les mercenaires mafieux de la guerre économique, la guerre sera vraisemblablement plus virtuelle et numérique.

 

Pour le cas de la France, et par extension de toute l’Europe, les choses évoluent lentement. L’État-providence possède encore de beaux restes, qu’il ne faut d’ailleurs pas jeter avec l’eau du bain dans le vaste océan libéral, ce qui n’empêche pas non plus de s’activer à faire bouger les lignes, supprimer les freins inutiles et autres immobilismes dont notre beau pays a le secret ! Je me souviens d’une amie chinoise qui, après un voyage au pays de Voltaire, me questionnait sur les raisons du refus – du « tabou »  de la part de beaucoup de Français d’évoquer les questions d’argent (montant du salaire, bonnes affaires, prix du foncier, etc.) ; je n’ai rien pu répondre d’autre que « oui, ils évitent en général de parler de sous, et puis dans la culture savante et populaire l’argent est plutôt perçu comme quelque chose de sale, de vulgaire, voire de répugnant, ça reste encore un peu d’actualité ! »…

 

Un musée à ciel ouvert

 

Une autre anecdote provient d’amis brésiliens, plusieurs fois en visite en France, et qui du fin fond du Minas Gerais m’ont joliment expliqué : « En France, ce qui est vraiment super, c’est la culture et le patrimoine, et ce qui est encore mieux c’est qu’on sait déjà qu’en y retournant dans dix ou vingt ans, rien n’aura changé ; c’est toujours intact, on a rarement vu un endroit où les choses bougent moins vite ! C’est pour ça que pour nous la France est un superbe musée à ciel ouvert, tout l’inverse du Brésil où tout va très vite » ! C’est sûr, la France ne vit pas rythme de la Chine ou du Brésil, même si ces deux super puissances émergentes connaissent depuis peu à leur tour de sérieux essoufflements économiques. On l’aura compris, l’hyper activité, économique évidemment, mais hélas aussi intellectuelle, n’est pas du ressort immédiat de la France. Patience, et puis tant qu’il y a de la vie il y a ou reste de l’espoir, non ?

 

Il serait bienvenu de ne pas attendre les bras ballants ou croisés – ou pire, le bras tendu – la venue d’un être providentiel, évidemment fantasmatique, qui réglerait tous les problèmes de notre pays déprimé d’un coup de baguette magique. Dans la conjoncture actuelle, le premier coup de baguette d’un tel dictateur version 2.0 n’aurait rien de magique, mais tout d’un coup de crosse dans la tête du premier bouc émissaire rencontré sur son chemin : le réfugié. Autrement dit, l’ennemi, intérieur et extérieur, devient l’étranger indésirable, jusque-là plutôt invisible, mais survivant à toutes les discriminations, et plus largement tout être humain non conforme au modèle, unique et dominant, idolâtré par le nouveau pouvoir en place.

 

Pour éviter d’en arriver à ce point, il faut sortir du coma, braver le sommeil et l’amnésie, bref se réveiller. L’urgence et l’importance de la crise actuelle des réfugiés est l’occasion non pas rêvée, mais à ne pas rater pour quitter la léthargie ambiante, et surtout sauver l’esprit de l’Europe et l’âme de ses habitants.

 

En Allemagne, la prise de conscience a pris un train d’avance par rapport aux pays voisins. Depuis l’été 2015, le fait de voir les trains bondés de Syriens, d’Afghans, de Libyens, d’Irakiens et d’Érythréens, en provenance de la gare de Budapest, dans la Hongrie de l’autoritaire Viktor Orban, arriver à Berlin, Munich, Francfort ou Hambourg, suscite non seulement la curiosité, mais éveille aussi les consciences, ailleurs encore endormies. Ainsi, on a pu assister à une forte mobilisation citoyenne en Allemagne, des manifestations en faveur des migrants de toutes sortes dans les grandes villes, à Berlin notamment, avec à la clé, la mise sur pieds de nombreuses associations d’aide aux réfugiés.

 

L'heure du réveil

 

Pendant que les médias français étaient tous concentrés sur la rentrée scolaire, summum de l’actualité la plus brûlante, de l’autre côté du Rhin, presse et télévision prennaient la mesure du défi majeur qui va occuper l’Europe pour de longs mois à venir : la gestion des flux migratoires, l’accueil des réfugiés, quel avenir pour quelle Europe… De vrais sujets. Même le quotidien allemand Bild Zeitung, très populaire et parfois populiste, titre « Wir Helfen » (« Nous aidons ») à sa une du 1er septembre 2015. Si l’engouement ou l’enthousiasme à accueillir les réfugiés n’est pas non plus général (n’oublions pas qu’en Saxe des néo-nazis font des dégâts, que partout dans le pays le mouvement xénophobe Pegida inquiète par sa popularité, et qu'on a vu par ailleurs la dureté libérale de l’Allemagne qui a tout fait pour imposer l’austérité la plus rude aux Grecs), il est en tout cas plus partagé par une bonne partie de la population, et correctement relayé par les instances dirigeantes.

 

Plus de la moitié des Allemands (60%) se déclareraient prêts à accueillir un réfugié sous leur toit. En France, ils sont plus de la moitié  (56%) à être… contre l’accueil des réfugiés. Une honte. Et le résultat d’une bonne décennie de lepénisation des esprits où le Front national fait peur à tout le monde et a fait son nid au point d’y accueillir tous les frustrés d’une droite décomplexée et autres agités sarkozistes et zemmouristes. Il va falloir que les Français apprennent la modestie et arrêtent de faire la leçon au monde, car ils sont de moins en moins bien placés pour ce job…

 

Le 3 septembre 2015, nombre de « unes » dans la presse européenne montrent une photo d’un garçon syrien âgé de trois ans, Aylan Kurdi, retrouvé mort sur une plage en Turquie. Image-choc, montrée jusqu’à la nausée, et jouant sur le registre trop rôdée de l’émotion pure, elle n’en devient pas moins l’emblème du drame des réfugiés en cet automne 2015, un automne aussi de l’humanisme et de l’Europe. À ce sujet, le chef du gouvernement italien, Matteo Renzi, estime non sans bonne raison que « l’Europe ne peut pas seulement s’émouvoir, elle doit aussi se bouger ».

 

Ce même jour, la presse française est totalement passée à côté de cette photo d’enfant mort échoué ; préférant les tracteurs rutilants squattant la Ville lumière aux regards sombres et pétrifiés des réfugiés naufragés, elle focalise l’attention des lecteurs sur la manifestation parisienne des paysans remontés contre le gouvernement et affiliés à la FNSEA, la plupart tenants d’une agriculture intensive et productiviste, bref tout l’inverse de ce qu’il conviendrait de faire ou défendre en matière d’agriculture saine et d’environnement préservé.

 

Ne rêvons pas. Une photo ne change pas le monde, mais en l’illustrant, dans sa cruauté nue, elle permet aussi à des personnes de combattre les injustices, de réfléchir à la condition humaine plutôt mal en point ces dernières années… Roland Barthes considérait que l’effet d’une photo, montrée au bon moment, pouvait aider à « réveiller les consciences ».

 

Ainsi, le couple Hollande-Merkel s’est soudain réveillé pour gérer un peu mieux la question des réfugiés et l’ONU propose qu’au moins 200 000 d’entre eux soient accueillis au plus vite par les Européens. Cette photo médiatique de l’enfant gisant n’efface pas non plus celles moins vues et montrant des centaines de cadavres morts en pleine mer il y a quelques mois, elle permet au contraire de ne pas les oublier, de les retrouver, de les remontrer. Car la règle cynique du « pas vu pas pris » s’applique aussi à la scénarisation de la crise des réfugiés dont, malheureusement, l’automne 2015 risque de n’être que le début officiel d’une longue tragédie humaine aux conséquences certainement terribles, mais difficilement calculables à ce jour.

 

Rappelons néanmoins que le drame des migrants aux portes de l’Euroforteresse ne date pas d’hier, tout comme d’ailleurs l’aveuglement et l’impuissance de l’Europe face à ce défi, ou encore la sempiternelle question des frontières, de leur surveillance, des murs supposés les fermer ou des voix/voies libres qui toujours les ouvrent (cf. l’ouvrage collectif, codirigé par l’association Déroutes & Détours et Joël Isselé, Tomber la frontière, paru en 2007).

 

Désormais, devant l’urgence de la situation, l’Europe se fracture, inaugurant sur le dos des réfugiés, l’établissement d’un nouveau rideau de fer : d’un côté l’ouest avec les mastodontes historiques de l’Europe, ceux qui arborent les droits et libertés pour tous ; de l’autre les anciens pays de l’Est, jadis intégrés dans la sphère soviétique, ceux qui excluent, expulsent et parfois n’acceptent que des réfugiés chrétiens…

 

Trois crises accablent une nouvelle Europe à construire : diplomatico-militaire en Ukraine, économico-financier en Grèce, migratoire partout sur le continent. L’Europe aujourd’hui déchirée risque fort d’entamer une nouvelle guerre froide, dont les contours, même si la Russie de Poutine est aux abois, sont encore plus flous que la première guerre froide. L’Europe politique et unie n’est pas née et il y existe maintenant à nouveau deux Europes. L’une est clairement plus accueillante que l’autre, même si elle doit faire plus d’efforts. En attendant un nouveau conflit est-ouest ? Espérons que non, et battons-nous pour ce non, donc pour la paix et pour l’accueil des réfugiés.

 

Une nouvelle jeunesse

 

Demain, ce seront inexorablement les étrangers qui formeront les meilleurs garants d’une Europe paisible, débarrassée des nationalismes vengeurs et guerriers, et peut-être même les sauveurs du Vieux continent. En arrivant ici, ces réfugiés ne découvrent pas seulement de nouveaux paysages, mais aussi de nouvelles idées, pratiques et mœurs, philosophies et politiques, religieuses aussi, et ils s’avéreront susceptibles d’offrir une nouvelle jeunesse à ce continent sinon condamné… Y aurait-il seulement des acteurs politiques assez courageux et lucides pour constater ces faits, en débattre, rassembler autour de ces nouveaux idéaux de fraternité, et tenter de les faire accepter aux citoyens ?

 

Pour sortir de l’impasse, il y a d’emblée trois peurs qu’il importe de laisser définitivement aux vestiaires : la peur des autres et des étrangers (ils sont nos frères et nos amis, vivons avec eux et construisons ensemble l’avenir), la peur des extrémistes et des fachos (le Front national, tout comme Daech, pour ne prendre que deux exemples, ne doivent pas nous faire courber l’échine, mais nous inciter à défendre nos idées et nos valeurs, et donc à résister sous toutes les formes à ces anciens et nouveaux barbares), la peur du modèle libéral dominant et des pressions de la finance internationale (l’alternative au capitalisme est indispensable, et cela passe par un changement radical de modèle économique et par un refus net de laisser les banques décider du sort des Européens, bref il convient d’entrer là aussi en résistance).

 

Une chance pour le Vieux continent

 

Les réfugiés sont une chance pour l’Europe, pour qu’elle survive, et même pour qu’elle puisse exister et vivre autrement. Aussi, les deux dernières peurs – entretenues par ce que j’ai appelé ailleurs les trois nouveaux fascismes (vert, brun et or) – pourront d’autant mieux être combattues avec l’aide et le soutien massif des réfugiés, immigrés, étrangers, exilés, expatriés, etc., qui ensemble bâtiront avec les Européens d’origine, ouverts de cœur et d’esprit, un nouveau continent qui ne sera alors plus vieux, mais dynamique. L’effort est colossal, j’en conviens, mais à mon sens, la survie de l’Europe – et d’une belle Europe à teneur humaniste  – est à ce prix. Et cette longue bataille en vaut la peine, elle commence dorénavant avec l’accueil que nous allons réserver et offrir aux réfugiés.

 

Des discours, il faudra vite passer aux actes. À commencer par repenser l’Europe de Schengen (totalisant 26 États, mais l’Irlande et le Royaume-Uni, intégrés dans l’UE, n’ont pas signé la convention de Schengen), et redéfinir la place et le rôle de chacun des 28 membres de l’Union européenne (par ailleurs, il y a 19 États membres dans la zone euro). Au-delà des institutions, il y a les citoyens européens, et le futur du continent dépendra de leur capacité d’ouverture et de leur volonté d’aller de l’avant. L’avenir n’appartient pas à celui qui se lève tôt, mais à celui qui sait tendre la main et écouter son voisin. Ce n’est pas la sécurité qui préservera notre monde, mais l’altruisme qui le sauvera en le régénérant. L’Europe, enfin courageuse et à cheval sur ses principes, pourrait s’ériger en exemple pour les autres continents et devenir un laboratoire de ce nouvel humanisme en gestation.

 

La vague actuelle de populisme aidant, les réfugiés/migrants sont accusés, à tort évidemment, de pratiquer un « tourisme social » dès qu’ils foulent, parfois au péril de leur vie, le sol sacré européen. Pourtant, une fois sur place, les immigrants représentent moins de 5% des bénéficiaires des aides sociales. C’est donc de l’enfumage médiatique et politique orchestré par des gens irresponsables et cyniques. En outre, l’Europe a plus que jamais besoin de jeunes… surtout pour payer les retraites des autochtones, mais aussi pour effectuer tous les travaux durs et ingrats, s’occuper des personnes âgées, etc., et ce n’est pas un scoop d’affirmer que l’immigration représente un indéniable et précieux potentiel économique pour l’Europe.

 

De multiples études, de sociologues comme Catherine Wihtol de Wenden par exemple, confirment le fait que l’immigration rapporte plus qu’elle ne coûte. C’est une évidence. Mais dans un pays frileux comme la France, où le Front national semble orienter sinon dicter la politique officielle en matière d’immigration, cette évidence est déniée pour de sordides stratégies électoralistes. Voilà vingt ans que le fascisme doux gangrène toute l’évolution politique de notre vieux pays ; certes la révolution qui verrait un grand soir surgir de terre (sous les pavés ?) est morte, mais pas enterrée, mais ce n’est pas une raison pour remplacer la fin des utopies progressistes par le rêve réac d’une nouvelle « révolution nationale » aux accents pétainistes.

 

On ne naît (en principe) pas réfugié, on le devient. Fable perse, extraite des Mille et une nuits, les aventures rocambolesques de Sindbad le marin sont dans la tête des nombreux réfugiés aujourd’hui sur les routes de l’exil : « S'il n'y avait pas de douceur dans l'attachement que l'on porte à sa patrie, les pays funestes seraient depuis longtemps des ruines inhabitées. (…) Sache que j'ai subi tant d'infortunes, que j'ai eu à supporter tant de souffrances que me voilà réduit à n'avoir plus de confiance en mon jugement... que je me sens même incapable de me fier à ma propre opinion ! »

 

Ces mots résonnent d’une cruelle actualité. Si les réfugiés sont parfois – trop rarement – rescapés, les ultimes naufragés ne sont pas uniquement les survivants, véritables héros/héritiers de Sindbad le marin, mais également les Européens qui ne savent plus comment gérer une situation qui est tout sauf facile. Il ne faut pas se leurrer : les réfugiés qui sont en ce moment sur la route des Balkans ou entassés sur des barques au large de la Méditerranée sont très peu nombreux par rapport à ceux qui viendront dans quelques mois… Ils sont l’avenir de l’Europe. Ils sont notre destin commun. Les réfugiés sont notre espoir – le dernier peut-être – de voir des lendemains meilleurs.

 

La survie de l’Europe, l’émergence d’une autre Europe, plus humaine et plus sociale, dépendra de notre capacité à accueillir dignement un grand nombre de réfugiés, à dépasser les limites, les quotas, les statistiques, les préjugés.

 

Les peurs surtout.

 

Panneau de signalisation mentionnant la cité de Tombouctou, à Zagora, sud du Maroc (photo de 1987). Cette ville du nord du Mali, au riche patrimoine culturel, est depuis ces dernières années en proie à la guerre civile et à la menace islamiste. En 2015, si loin du Mali, un « Collectif Tombouctou » s’occupe d’améliorer le sort des migrants en détresse et survivants tant mal que bien sous le pont de Tombouctou… à Paris. Rien à voir non plus ou presque avec le panneau, mais la cité chère à René Caillé et surnommé la ville des 333 saints, se nomme en fait « Timbuktu »… qui est aussi le titre du superbe film de Abderrahmane Sissako, sorti en 2014. A voir et à revoir sans modération.

Franck Michel vit à Strasbourg et à Bali. Il est anthropologue et enseignant. Il est l'un des spécialistes de la «route», du voyage, du tourisme.

Il a déjà publié plusieurs livres sur ces thèmes. 

Il est par ailleurs co-fondateur et co-directeur de « La croisée des routes ».