Histoire(s) des voyages | avril 2015 

Une chronique mensuelle de Franck Michel

Voies mythiques

« Notre entrée à Lhassa semble protégée par une sorte de prodige. »

 

Alexandra David-Néel 

Voyage d’une Parisienne à Lhassa, 1927

Pleiku, Vietnam, 2009

Quittant l’univers souterrain du métro parisien pour se destiner aux grands espaces interdits tibétains, Alexandra David-Néel lâche ces propos lorsqu’elle entre à Lhassa en 1924. Un événement qui relève dorénavant du mythe : elle restera à jamais la première femme occidentale à avoir pénétré au cœur de la cité interdite du royaume théocratique tibétain.

 

Esprit libre s’il en est, l’exploratrice voyage à pied et arrive déguisée en mendiante. Un brin rentière puisqu’elle vit aux basques de son généreux mari, surtout éprise du bouddhisme, de culture asiatique et du jeune lama Yongden – qu’elle adoptera ensuite – elle se présente volontiers comme « reporter orientaliste ».

 

Jusqu’à nos jours, son œuvre et son expérience influenceront et jetteront sur les routes d’Asie de nombreux voyageurs en quête de spiritualité et d’aventure humaine. Le voyage et l’anticonformisme conservent.

 

C’est du moins ce que la vie nomade d’Alexandra David-Néel tend à nous démontrer : elle continuera à bourlinguer jusqu’à l’âge de 80 ans et plus ; elle s’éteindra après plus d’un siècle d’existence. Difficile de trouver meilleur exemple pour prouver que voyager c’est vivre avant tout, sans chaînes et sans restrictions, morales et religieuses surtout. 

 

Les voies de la route, contrairement à celles du divin, sont toutes pénétrables. Surtout si l’on voyage à bord de soi-même. Qu’elles soient mythiques, spirituelles ou politiques, les routes font partie de notre paysage quotidien, un paysage qu’elles ont également façonné à leur image, celle d’une modernité impériale qui n’a de cesse de s’user à améliorer la qualité du revêtement routier et la quantité des voies praticables.

 

Sans pour autant s’atteler à repenser le sens de la voie, redéfinir la marche à suivre, et susciter le dialogue entre nature et culture. La route ne peut aller indéfiniment dans tous les sens.

 

Ce n’est pas une direction qu’il s’agit de nommer, mais une (ré)orientation à trouver. À l’instar de la mondialisation, une « autre voie » est sans doute possible, mais il importe préalablement d’explorer les pistes connues. Et souvent reconnues par une industrie touristique aux aguets. 

 

Des États-Unis au Vietnam, la route est longue et l’histoire douloureuse. Des voix beatniks à la piste Hô Chi Minh, la route se met en mots et en musique, et elle n’hésite plus à passer rapidement à l’écran et à l’image. 

 

D’Easy Rider à Apocalypse Now, à partir des années soixante, les chemins de l’errance et le voyage psychédélique trouvent sur leur route la guerre, une sale guerre, celle du Vietnam.

 

Le mythe de la route, loué par les poètes beatniks puis repris par leurs successeurs hippies, se mêle de politique et de philosophie. La route devient aussi contestataire, on part pour revivre, pour expérimenter la vie. Le voyage sur la route – guidé par le livre-culte du même nom – devient un rite de passage pour les adolescents en quête de liberté et de bonheur, fatigués par la société conservatrice et par les modèles de leurs géniteurs. Trop d’ennui et trop de soucis encouragent à partir, à larguer les amarres, à rompre avec les habitudes. Prendre la route – des Indes ou des Amériques – libère des passions trop longtemps inassouvies.

 

À sa manière, Alexandra David-Néel avait déjà ouvert et montré la voie. La route du passé fait également rêver, jusqu’à nos jours, comme par exemple la fameuse Route 66 aux États-Unis, une voie mythique baptisée « Mother Road » qui, entre 1920 et 1960, reliait les 3600 km de Chicago à Los Angeles, et est devenue aujourd’hui un réel rêve oublié.

 

Au demeurant, la France possède aussi sa « Route 66 », en l’occurrence la RN 7, une voie mythique nationale, sur laquelle se trouve dès les années 2000, entre autres, un hôtel de tipis en bois et par ailleurs authentique refuge de motards, à l’entrée de Moulins, au nom évocateur de toute une mythologie : le Tomahawk Motel.

 

De Highway 61 Revisited de Bob Dylan à Born to be Wild de Steppenwolf, la route envahit également la musique qui lui rend hommage, que ce soit par l’auto-stop ou les choppers qui traversent l’Amérique en pétaradant… Aujourd’hui, le rassemblement autour de « Burning Man » réinsuffle un esprit « baba cool », certes revisité, mais que certains pensaient déjà avoir enterré.

 

Le film culte Easy Rider (1969), sorti l’année de la mort de Kerouac, retrace le parcours halluciné de l’errance malheureuse de Billy et Wyatt, deux zonards joués à l’écran par Dennis Hopper et Peter Fonda, toxicomanes et marginaux également dans la vie… Leur errance tragique fut à l’image de celle de toutes ces icônes de la musique hippie : J. Joplins, J. Morrison, B. Jones, J. Hendrix, etc. Pendant que les avions américains déversaient sans compter du napalm et de l’agent orange sur les campagnes sud-vietnamiennes, les dirigeants fantoches du Sud s’enrichissaient en assurant le trafic de drogue avec la base arrière (Rest & Recreation et Cie) et le continent nord-américain.

 

Les gigantesques concerts-manifestations de Woodstock et d’Altamont suivront de près le bombardement de Khe Sanh qui, après l’offensive du Têt au début de l’année 1968 par les forces vietnamiennes, a failli sonner le glas de l’armée américaine. Alors qu’il ne s’agira que d’un sursis… Tout en annonçant la mort de l’Oncle Hô, la fin de l’été 1969 marque en effet également la fin d’une époque, la dernière étape de la longue marche des baby-boomers. Jean-Marc Bel, dans En route vers Woodstock (1999), établit le portrait de cette génération légendaire, mais éclatée, remarquant que 500 000 jeunes Américains se perdaient dans le bourbier vietnamien tandis que 500 000 autres se rassemblaient à Woodstock pour trois jours de musique pour la paix. 

 

Du trip, voyage psychédélique, à la guerre et à la traque des « Viets » sur la piste Hô Chi Minh, le chemin n’était souvent pas long.

 

En 1966, Alain Dister parcourt les routes américaines pour comprendre puis informer les Français du mouvement hippie en pleine effervescence de l’autre côté de l’Atlantique. Son témoignage (O ! Hippie Days, 2001) contribuera à ce que d’autres tentent l’aventure de la route, de l’auto-stop, de la drogue, de l’errance volontaire ; il se fait également l’écho de la contestation anti-guerre qui gronde. Sous les pavés, avant la plage, il y a la route, car c’est bien elle qui a pavé le chemin qui mène à la plage en cette période de rébellion !

 

Revenons un instant sur la figure mythique de la route, de celui qui l’a portée au-devant de la scène, d’abord littéraire, mais aussi médiatique : Kerouac. Du vagabond solitaire à l’ange de la désolation, en passant par le clochard céleste, son empreinte sur la route et dans la littérature est restée pour ainsi dire indemne.

 

L’ouvrage culte de Jack Kerouac, Sur la route, devient dès sa parution en 1957 le symbole de la liberté, le porte-drapeau de la contestation et de la révolte anti-bourgeoise. Une course à la vie qui se déroule sur la route, contre une course à l’argent qui génère la société de consommation.

 

Il s’agit en fait du choix d’une forme de nomadisme actif et militant contre une sédentarité, oppressante et conservatrice, forcément passive.

 

C’est l’époque où l’on écoutait, comme pour combattre ou oublier les affres de la guerre au Vietnam, On the road again de Canned Heat ou Route 66 des Rolling Stones, « les pierres qui roulent ». Le temps aussi où l’on se pressait aux rassemblements contestataires pour exprimer ses désaccords. Parfois, on désertait et on partait au Mexique ou vers la lointaine Asie pour redonner un sens à sa vie.

 

Avec la Beat Generation, c’est le commencement d’un long cheminement vers un changement de société à la destinée bien incertaine, une tâche délicate dans un pays puritain et alors en proie au maccarthysme. Comme le remarque dans La Beat Generation (1997) Alain Dister, familier du mouvement, la vie new-yorkaise des beatniks ne fut pas sans rappeler celle des existentialistes à Saint-Germain-des-Près à la même époque : sauf que l’errance et la drogue emporteront les premiers beaucoup plus loin : « Comment ne pas songer à Rimbaud et à son apologie du “dérèglement de tous les sens”… », notait alors Alain Dister.

 

L’expérience et la pratique de la route américaine ont fait prendre conscience à Kerouac et à ses amis, plutôt timidement – mais cela influencera plus fortement la génération suivante –, des réalités politiques et sociales de l’Amérique profonde.

 

Récit avant tout d’une errance à travers l’Amérique, Sur la route (1957) reste le texte fondateur de la Beat Generation et une ode à la liberté : « Voici le monde ! Nous pouvons aller directement en Amérique du Sud, si la route y va. (…) Et la route ne diffère pas de la route américaine, s’écria Dean, à l’exception d’une chose unique et démentielle, comme tu peux le remarquer, ici à droite, les bornes milliaires ont des inscriptions en kilomètres et elles cliquettent la distance qui nous sépare de Mexico. (…) Nous sommes finalement arrivés au paradis ? Ça ne pourrait être plus paisible, ça ne pourrait être plus grandiose, ça ne pourrait être autrement ».

 

Le mythe est né et les départs à l’aventure se multiplient. Cela jusqu’à nos jours, comme l’atteste par exemple la sortie en salle, en 2012, du film Sur la route, de Walter Salles. On ne prend pourtant plus la route en 2015 comme on le faisait en 1950…

 

À chaque période historique ses changements notables. Fils d’ouvrier, Kerouac se rattache aussi à la tradition folk du voyage américain, hérité de Woody Guthrie, voire d’un Jack London.

 

L’époque a simplement changé : on n’est plus fils du loup, mais fils de la route.

 

Et sur la route, on trouve de tout pour tous les goûts.

 

Après l’implantation du bouddhisme zen sur la côte ouest des États-Unis, à la fin des années cinquante, le mouvement beatnik devient un rien mystique : « “Sur la route” peut ainsi être lu dans un sens bouddhiste : comme le chemin qui mène vers soi », et Alain Dister d’ajouter que les références religieuses commencent à s’imposer ou à inspirer le mouvement : « Jack Kerouac y apparaît comme un catholique bouddhiste en quête de rédemption lumineuse, Allen Ginsberg comme un juif bouddhiste élégiaque et prophétique… La route les amène parfois à remonter vers la source de cette spiritualité ». D’où les voyages plus exotiques, au Japon ou surtout en Inde.

 

Que reste-t-il aujourd’hui de l’héritage beatnik, s’interroge Alain Dister (1997) : « Les Beats seraient toujours aussi mal reçus dans des salons littéraires gangrenés par les adeptes du “politiquement correct”, cette véritable censure des mœurs et du langage (…). Le monde a pourtant besoin de gens comme eux, de ces révoltés pacifiques, clochards célestes, poètes hallucinés, étrangers au formatage généralisé de la société cybernétique ». Après la centralité de la route dans l’œuvre de Kerouac – cette « route muette et sans voix » comme il la nomme lui-même – la génération béate se voit remplacée par la génération baba, de plus en plus speed, dans la drogue comme sur la route.

 

Faire la route est devenu le leitmotiv des Sixties et plus encore des Seventies. On se souvient de Bob Seger disant « je me tire à Katmandou » ou de la couverture du magazine Actuel, « Tout au bout de la route », invitant ses lecteurs à emprunter les chemins de l’Orient lointain. Le résultat donnera « Freak Street » dans la capitale népalaise, et bien d’autres sanctuaires hippies du même genre.

 

Dans Sur ma route, le triangle d’or mythique de la Beat génération – Cassady-Kerouac-Ginsberg – est passé au crible par l’épouse même de Neal Cassady qui, au passage, pourfend le mythe de l’intérieur, brossant le portrait d’une bandes d’amis, certes talentueux sur le plan littéraire, mais plutôt paumés et durs à vivre au quotidien…

 

Finalement, les hippies rejoindront les beatniks sur la route des illusions, et parfois des désillusions : « La Route des beats était celle du blues et des paumés, de la “génération foutue”, des White Negroes de Norman Mailer. Le Voyage hippie voudra d’abord être celui des prophètes et de l’utopie. Ça ne les empêchera pas de souvent, très souvent, se croiser », écrivent J.-P. Bouyxou et P. Delannoy, dans L’aventure hippie (2000). Mais de nos jours, où sont passées les belles illusions ? Ne restent donc que les désillusions ?

 

Pas mal des illusions se sont évaporées !

 

Il reste toutefois les dérives du tourisme baba cool : les îles Baléares défigurées, Marrakech au Maroc, Goa en Inde, Katmandou au Népal ou Kuta à Bali, pour les plus jeunes héritiers Vang Vieng au Laos, autant de places fortes touristiques quelque peu abusées par des Occidentaux plus en mal d’eux-mêmes que soucieux d’une réelle ouverture aux autres. Cela dure depuis quatre bonnes décennies.

 

À Goa en Inde, je me souviens de la colère des habitants contre ce qu’il restait des hippies. À Bangkok ou plus encore à Kuta, la situation est parfois amusante, notamment lorsque les populations locales se déplacent – à Kuta, par exemple, mais c’était avant l’attentat très meurtrier d’octobre 2002 – pour observer « ces drôles d’Occidentaux, déguisés, tatoués, à moitié nus, ces hippies un peu déboussolés » qui se baladent dans la rue Legian, après s’être prélassés sur la plage, pour ensuite finir la soirée à la pizzeria ou au Mc Donald du coin… Étrange évolution routarde et un mythe réduit en miettes ! Surtout que de nos jours ce folklore a été remplacé par la méfiance et parfois le rejet. De l’Occident. De sa perversion supposée et pointée du doigt à la moindre occasion, comme en 2014 lorsqu’un couple de jeunes touristes est-européens a été pris sur le fait… en train de faire l’amour dans un temple hindou quelque part dans la campagne balinaise. On sait aujourd’hui ce qu’il en coûte de s’attaquer au sacré… Partout sur la planète.

 

Le mythe du voyage se confond parfois avec celui de la route, avec le rêve d’un monde meilleur, d’un ailleurs plus excitant, de rencontres plus authentiques. Le voyage alternatif, de concert avec la vague écologique – certes toujours mise en retrait dès que les impératifs géopolitiques ou guerriers reprennent le dessus dans l’actualité ! – et l’attrait pour d’autres cultures, participe à perpétuer une vision romantique de la route, concourt à la transmission dudit message libertaire qu’elle est censée véhiculer.

 

Une forme de rousseauisme contemporain, perçue comme un possible renouveau de la critique romantique de la civilisation industrielle moderne, reste à l’œuvre, malgré les prophètes de malheur qui puisent, aujourd’hui plus qu’hier, leur haine des libertés en général et des idées de 68 en particulier, dans le stock d’idées réactionnaires qu’on ressort toujours quand plus rien ne va… Mais les jeux ne sont pas encore faits. L’ordre fasciste, noir, brun ou vert – le rouge n’est plus à l’ordre du jour – est à nos portes, pas encore dans nos maisons. 

 

La route, en cas de catastrophe, est le dernier recours, le premier détour, le meilleur secours. Mais elle n’est pas une fin en soi. Si elle fait rêver, il ne faut être dupe quant à sa réalité crue.

 

Celles et ceux qui restent sur le bord des routes ne connaissent pas les joies du joyeux bourlingueur volontaire, ils ne connaîtront que la déroute.

 

Si la route est tellement romantique dans nos esprits, qui ont besoin d’air et de dépaysement, c’est également parce que son image et sa perception, sur petits et grands écrans, ont considérablement contribué à sa « romantisation », quelque part entre fascination et répulsion. Loin des éclopés du bitume et des laissés-pour-compte.

 

Gardons-nous de ne pas transformer le mythe en dogme, de ne pas rendre la liberté de circuler toujours plus aléatoire aux autres, à nous, à tous.

Far West américain, 1987