Histoire(s) des voyages | février 2015 

Une chronique mensuelle de Franck Michel

Aux sources du voyage

« Le travail, les loisirs, la vie religieuse se déroulent dans un champ clos de cinq kilomètres environ. Et cela vaut même pour les jeunes. L’activité professionnelle semble intervenir dans la longueur du déplacement. 2% des laboureurs seulement se hasardent au-delà de 30kilomètres. Le pourcentage s’élève à 10% pour les gens de métier, et surtout à 28% pour les hommes d’armes et à 17% pour les clercs. Il n’est nullement surprenant de trouver une mobilité plus grande chez l’homme de guerre que chez le laboureur. »

 

Jean Verdon, Voyager au Moyen Age, 2003

 

 

Inde, 2010

Spécialiste de l’époque médiévale, l’historien Jean Verdon revient sur les pas des voyageurs du Moyen Age européen, démontrant que contrairement à une idée reçue on se déplaçait beaucoup à cette période de notre histoire. Certes, on n’allait pas très loin au niveau des distances parcourues, le danger rimait avec l’ailleurs, sans oublier le risque constant de se perdre sur un mauvais chemin, comme le rappelait Daniel Roche, dans cet autre livre majeur sur le voyage à l’époque moderne, Humeurs vagabondes (2003).

 

Le Moyen Age avait beau être moderne, il n’a rien inventé, en dépit des cruelles découvertes qu’on a trop vite jugées « grandes » et qui annonçaient la période suivante, celle d'une conquête brutale et d'un partage inégal des richesses réparties sur le globe. Celle qui allait dessiner les contours d’un Nouveau Monde. Celle d’un Montaigne bourlingueur qui pointe déjà son nez et trempe sa plume. Celle enfin d’une Renaissance inespérée qui passe aussi, sinon surtout, par un autre regard porté sur les cultures « exotiques » et en tout cas différentes.

 

Evidemment, comme jadis et sous d’autres formes pendant l’Antiquité, entre l’An Mil et la Révolution française, et même jusqu’à la désastreuse campagne de Russie d’un Napoléon va-t’en guerre, voyager est du ressort de ce que j’ai appelé, dans En route pour l’Asie (2001), les 3 « M » – Missionnaires, Militaires, Marchands – qui du fait de leurs intrusions remarquées et redoutées forgeront durablement l’ordre et le désordre des pérégrinations mondiales. Plus haut, Jean Verdon évoque précisément cette emprise, à l’aide de pourcentages forcément fantaisistes mais qui ont le mérite d’indiquer le sens et l’essence du voyage médiéval. Il souligne aussi que la mobilité médiévale ne se résumait en rien aux pèlerinages et croisades, les chemineaux d’alors formaient un foule composite de voyageurs : administrateurs, messagers, souverains, marchands, étudiants, croyants, paysans, artisans, percepteurs, vagabonds… On voyageait déjà beaucoup pour chercher… du travail ou une épouse ! Pas sûr que, un demi-millénaire plus tard, la situation ait énormément changée…

 

Mais bon poids et mauvaise mesure, toute l’architecture de la mobilité planétaire est déjà présente, en effet, avec les trois piliers que sont l’Eglise, l’Etat et le Marché. Autrement dit, l’évangélisation, l’occupation par les armées, le commerce et les affaires… Les mots vulgaires en « ismes », à commencer par colonialisme et impérialisme, pourront se jeter dans la brèche, en attendant le communisme et le fascisme (et leurs aboutissements ultimes, le stalinisme et le nazisme), et toujours le consumérisme et le capitalisme des XXe et XXIe siècles (les deux seuls qui traverseront toutes les époques jusqu’à polluer et sur-occuper notre présent quotidien), avec le voyage organisé, cet autre nom pour désigner le tourisme de masse, venus couronner l’ensemble de la planète Trip.

 

Dans ce contexte, le capitalisme a un besoin impétueux de communication et le trip d’advisers, de conseillers… Les routards c’est pour plus tard, et les touristes ne prendront pas autant de risques que leurs prédécesseurs, même s’ils étaient alors plus aristocratiques. La démocratisation du voyage est aussi passée par là.

 

Dans la confusion issue de la fusion entre tourisme et capitalisme, le client a d’abord besoin de confort et de sécurité, et s’il s’embarque volontiers pour une croisière pacifique il n’a guère envie de braver l’Atlantique en caravelle. Autre temps, autre réalité : le mauvais temps est de nos jours plus politique que géographique. L’aventure d’antan se lit dans les livres, celle d’aujourd’hui s’élit sur les plateaux télé, l’égo ayant depuis belle lurette supplanté la bravoure. Il existe pourtant de beaux restes de cet esprit du voyage aujourd’hui si mal en point où le besoin de courage se mêlait jovialement au désir de rencontre. Où l’envie de connaître et de comprendre se complète avec celle de partager et d’échanger.

 

Il y eut le « grand tour » au XVIIIe siècle, il y a encore « Erasmus » au début de XXIe siècle. Une excellente nouvelle sur le front des mobilités contemporaines. L’Europe déliquescente actuelle aurait tout à gagner à s’ouvrir davantage plutôt qu’à se replier. Et le voyage – qu’il soit d’études, d’affaires, d’agrément – il contribue à cet élargissement voire à cet engouement : mieux se connaître, c’est mieux s’accepter ; bien se reconnaître, c’est accepter de vivre côte à côte, bref mieux « vivre-ensemble », pour reprendre l’antienne dont les médias nous gavent à longueur de journaux télévisés et de cours de morale populaire.

 

Il demeure qu’en allant à la rencontre de nos étrangers proches ou lointains pour de bonnes raisons, on diminuera peut-être les chances de partir au loin – en Syrie, en Irak, au Pakistan, par exemple – pour de mauvaises raisons… Le voyage comme antidote à l’intolérance est une réalité, il reste maintenant à la mettre en pratique.

 

A l’origine de notre univers du voyage, il y a les grands explorateurs et les autres aventuriers si chers à notre enfance singulière tout comme à notre histoire commune. De Marco Polo à Ibn Battûta, de Segalen à David-Néel, ou encore d’Ulysse à Avatar, les récits et les mythes liés au voyage ne manquent pas. Même sans avoir lus les ouvrages référents, tout le monde ou presque a entendu parler de la Boudeuse de Bougainville naviguant sur les mers lointaines, de la cité de Tombouctou dépeinte par René Caillé, du désert revisité par Théodore Monod, de l’ex-Yougoslavie traversée par Nicolas Bouvier, etc. Les chemins qu’empruntent les femmes et les hommes depuis l’aube des temps sont multiples et animés d’intentions plus diverses les unes que les autres. On adopte, on adapte, on s’adapte.

 

Logiquement, l’épreuve du voyage ne bonifie pas forcément tous ceux qui s’y adonnent, ça serait trop beau ! Certains éclopés des tropiques reviennent de leur bad trip complètement reformatés ou endoctrinés, d’autres (ré)confortés dans leurs douteuses certitudes…

 

Pour doucement terminer comme j’ai commencé, avec une citation de Jean Verdon, voici ce qu’il a écrit sur la leçon à tirer des tribulations médiévales de quelques intrépides explorateurs, précurseurs des exploiteurs venus ensuite dans leur sillage : « En fin de compte, les voyages ont amené les explorateurs, ou tout au moins certains d’entre eux, à une remise en question, car ils ont constaté qu’une grande partie des habitants de la terre ne connaissent pas le Christ et que les Européens ne sont pas au centre du monde ». Il faut un début à tout.

 

L’histoire nous démontre qu’il faut du temps pour avancer, progresser, apprendre et comprendre. De la croix on est passé au croissant, et du Messie au Madhi. On attend l’indispensable « remise en question », elle tarde en ce moment à venir mais elle viendra c’est certain, car l’histoire – contrairement au monothéisme, quel qu’il soit – n’est pas figée. Ce qui était vrai pour les explorateurs d’autrefois l’est tout autant pour les combattants d’aujourd’hui. Ce qui était vrai pour le Christ à l’époque du Moyen Age finissant, l’est évidemment aussi pour tous les autres prophètes – et notre monde privé de repères n’en manque pas ! – qui nous empêchent, en ce début de XXIe siècle gangrené par le retour à l’obscurantisme religieux, de panser les plaies ouvertes de la foi, de penser des lendemains plus enchanteurs et simplement plus humains.

 

Mais l’essentiel est de partir, de s’en aller, de s’échapper, de s’évader… et les voyageurs authentiques ne savent jamais ni où ni quand ils arrivent à destination. Là réside la force de tout voyage. Encore et toujours la « remise en cause »… Les écrits laissent des traces du voyage que celles des pas foulés sur place ont depuis longtemps effacés. Si lire permet de revivre, voyager c’est vivre de facto.

 

Les deux actes combinés – lire & voyager – avancent de concert. Et la transcendance – en chinois, par exemple, les pictogrammes désignant la transcendance et la délivrance sont étroitement liés à l’idée même du voyage à pied – qui découle de ce savant assemblage prouve que la lecture, jointe au vécu de l’ailleurs et au contact de l’autre, nous apprend quelque chose de fondamental sur la vie, les autres et, last but not least, sur nous-mêmes.

 

Aux sources du voyage, de tout voyage à échelle humaine, pour ces êtres épris de désir que nous sommes, il y a avant tout une forme de refus de la mort et de consécration de la vie.

Bolivie, 1988