Histoires de touristes 3 | février 2014 

Une chronique mensuelle de Olivier Dehoorne

De la construction du touriste

 

 

Le touriste en question, quatre regards pour relire la construction du touriste, ses origines, sur les pas du voyageur naïf en quête d’un ailleurs exotique jusqu’à son avatar contemporain en villégiature dans sa bulle sécurisée… Lorsque le doux esprit de vagabondage des premiers temps sombre joyeusement dans le consumérisme du moment.

Le tourisme, à travers son acte volontaire de déplacement, peut être une invitation à l’humanisme, comme en appelle Edward Saïd, un temps privilégié pour desserrer l’étreinte excessive des chaînes de notre esprit et imaginer l’ouvrir à une réflexion historique et raisonnée, cultiver le sentiment de communauté avec d’autres sociétés et d’autres époques. L’enrichissement matériel de nos genres de vie n’a pas changé les fondements originaux du désir de voyage. L’hypermodernité de l’époque précipite les désirs, les confond, fabrique à loisir autant d’ersatz que nécessaires, trouble les esprits, mais le désir d’ouverture au tout-monde demeure.

Le touriste, entre naïveté et consumérisme, aborde le large champ des possibles, entre fabrication d’une confortable conformité réconfortante et « désapprentissage » de « l’esprit spontané de domination » (Raymond Williams). 

Le touriste en question : il fut un temps…

 

Le voyage, l’esprit du voyageur, dans un monde plus ou moins en paix – pacifique ou pacifié –, à la rencontre de l’autre, précède – et transcende – le touriste entendu dans sa dimension réductrice comme une construction ex-nihilo de la modernisation, portée par les progrès et l’aisance matérielle générés par l’avènement des sociétés industrialisées. D’aucuns se plaisent à concevoir l’état de « touriste » comme le fruit de l’industrialisation et des enrichissements successifs de nos sociétés, de la modernisation à l’hypermodernisation (cf. les travaux de Lipovetsky).

L’état de « touriste » serait alors le résultat d’une relation binaire « produire/travailler – consommer/jouir » qui verrait l’individu ayant amassé une certaine quantité de richesse monétaire, autorisé à jouir, le temps d’un moment improductif, dans un espace extérieur à son quotidien. Il peut user de ce droit librement – légitimement ! –, corrélativement au niveau de richesse qu’il a accumulé, lequel conditionne la durée et la fréquence de ces moments improductifs et les types de consommation possibles. Cette conception repose sur un mode de pensée étriqué et s’inscrit dans une acception utilitariste qui oblitère l’esprit humain de toute la richesse de sa curiosité. Aux origines du mythe, avec ou sans la récompense du travailleur, l’homme est habité par ce désir de pérégrination, fantasmé ou sublimé, entre nature revisitée et exotisme recomposé.

 

La descente des Gorges du Tarn en barque (source : O.D.)

Le temps du doux vagabondage

 

Figures emblématiques du voyage et précurseurs du tourisme contemporain, Stevenson et son âne dans les Cévennes. Tel Walden ou la vie dans les bois, le jeune écrivain marche sur les traces de Henry David Thoreau ; avec un âne pour compagnon, il participe à l’invention du l’art du voyage.

La jouissance dans la solitude, le doux vagabondage dans l’ignorance de la géographie des lieux et des coutumes du pays, à la rencontre de gens, parfois simples et accueillants, parfois frustres et rudes, se faire éconduire par des villageois qui n’entendent pas offrir le gîte à un trimardeur ; répondre à l’Appel des routes malgré les sentiers et les chemins qui embrouillent le voyageur, faute du moindre panneau indicateur, lequel manque inlassablement le fameux site désiré : il ne campera pas sur les rives du lac… Tels sont les expériences partagées par Stevenson, jeune avocat écossais fuyant un destin trop rangé, les promesses d’un quotidien confortable et ordinaire.

Reconnu pour ses succès littéraires de L'île au trésor et Le cas étrange du docteur Jekyll et de M. Hyde, Stevenson voyage avec les misérables, partage les conditions des immigrants sur les flots de l’Atlantique jusqu’au pied de la statut de la Liberté (Emigrant amateur, 1880), et la misère, au quotidien, des migrants les plus méprisés à travers les Etats-Unis (La traversée des plaines, 1892), puis ce sont les grands récits des longs voyages dans le Pacifique (Dans les mers du Sud, 1896) où il échoue dans l’un de ces confins oubliés pour mourir à Vailéma, dans l’archipel de Samoa. Le vagabondage éclairé – éclairant – de Stevenson est avant tout l’éloge de l’écoulement du temps, du luxe de la lenteur condamné à disparaitre dans la précipitation de la modernisation triomphante, de la rencontre avec le quotidien frugal et heureux de populations non encore déshumanisées par la frénésie consumériste qui s’annonce...

 

Un autre regard sur les montagnes des Carpates (source : O.D.)

La nature revisitée

 

Du romantisme à la conscience écologique, un autre rapport à la nature se dessine. Elle est magnifique, sublime, grandiose dans ses créations et ses manifestations extrêmes (comme Les sublimes horreurs de Vernet). « Que les chœurs de nos cathédrales sont sourds près du bruit des torrents qui tombent et des vents qui murmurent dans les vallées ! Artiste, qui que tu sois, va voguer sur le lac de Thoune ». Cette noble nature partage l’intime douleur du poète, tel Lamartine sur les rives du lac du Bourget, « Ô lac, rochers muets, grottes, forêts obscures ».

La nature est au cœur d’une expérience personnelle, de l’exaltation des sentiments, de l’individualité. Et le jeune Werther (Goethe), déambulant sa souffrance, est « saisi d’un religieux enthousiasme et comme ravi en extase » lorsqu’il découvre les sources éternelles de la reproduction qui jaillissaient des entrailles de la terre, auguste secret de la création !

La quête du grand air, de la nature et de sa pureté, des grands espaces préservés, s’impose face à l’avancée des hautes cheminées fumantes de la ville. Sciemment ou non, le touriste est fasciné par la perspective de vivre – provisoirement – dans les bois, de voyager au fil de l’eau sur les canaux et les rivières, de respirer avec Thoreau « le sentiment heureux et vivant de la route » au risque de se faire apostropher par les gendarmes tel Stevenson le « trimardeur » ; jouir de la liberté et communier avec la nature, partager d’un pas léger le quotidien frugal d’autochtones, reliques d’un temps révolu, ultimes paysans du Larzac ou secrets indiens retranchés dans une lagune oubliée du Panama.

A la découverte des confins insulaires de la Chine en mer de Chine (source : O.D.)

Du désir d’exotisme à la construction du mythe

 

Tant d’écrits ont analysé cette construction de l’exotisme qui constitue l’un des ressorts fondamentaux des déplacements touristiques. L’essai d’Edward Saïd, L’Orientalisme (1980), est incontournable sur la question. L’objet réel provoque la vision d’un écrivain, d’un poète, d’un artiste, tels Nerval, Baudelaire, Goethe…, qui le restructurent « par leur art et (font) voir ses couleurs, ses lumières, ses peuples grâce à leurs images, leurs rythmes et leurs motifs ». Mais paraphrasant Edward Saïd, nous pouvons dire que l’objet dit « exotique » répond plus à la culture qui le produit qu’à son objet putatif, lui aussi produit par l’Occident.

Les souvenirs narrés par Vicky Baum dans la préface de son livre Sang et volupté à Bali permettent de saisir le contexte de la construction de cette attirance pour ce lointain ailleurs, « en un temps où l’Europe avait de plus graves soucis [1916] et où l’on ne savait pas grand-chose de l’existence d’une petite île nommée Bali (…) le hasard mit entre mes mains quelques photographies admirables. Un de mes amis les avait reçues d’un correspondant qui exerçait la médecine à Bali. Ces images firent sur moi une impression si forte que je le suppliai de me les donner. Chaque fois que les calamités auxquelles ma génération a été exposée – guerre, révolution, inflation, émigration – devenait trop insupportables, je me réfugiais auprès de ces hommes, de ces animaux et de ces paysages. Une curieuse relation s’établit entre ces photographies et moi : comme si j’avais connu ces hommes personnellement, comme si j’avais parcouru moi-même les rues de ces villages, comme si j’avais franchi les seuils de ces temples… ». Et ce n’est que dix-neuf ans plus tard que Vicky Baum entreprit son premier voyage à Bali : « cette première visite combla un désir ancien, sans y mêler l’ombre d’une déception (…). Je pus voir Bali, inaltérée, non la périphérie modernisée et décolorée dont les touristes se contentent d’ordinaire ». Le premier voyage invita au second et c’est ainsi que prit naissance, entre témoignages, vécu et romance, son ouvrage couronné de succès qui, à son tour, allait nourrir moult imaginaires et fantasmes toujours vivaces un siècle plus tard.

Lorsque la conquête coloniale de Bali fut achevée et la violence de l’histoire évacuée – rappelons les expéditions punitives et les importants massacres lors des suicides collectifs connus sous le nom de puputanla fin », terme orthographié « poupoutan » par Baum), vint le temps de la construction des mythes. Comme de nombreux voyageurs et artistes-écrivains-voyageurs, Vicky Baum y participe à sa mesure, soulignant « l’admirable œuvre colonisatrice » accomplie par les Hollandais. « Nul part au monde on ne trouverait sans doute des indigènes menant sous la souveraineté des blancs une vie aussi heureuse, aussi libre, aussi peu altérée qu’à Bali (…) je suis tentée de penser (…) que le sacrifice fait jadis par tant de Balinais avait un sens profond et qu’il a enseigné aux Hollandais à gouverner ce peuple d’insulaires doux et orgueilleux avec la prudence dont ils font preuve, et à nous conserver ainsi en Bali le paradis que cette île est restée ». C’est ainsi que se dessine le destin de Bali, l’île touristique paradisiaque où tout s’annonce pour le mieux dans le meilleur des mondes.

De la relecture de la nature à la construction de l’ailleurs, l’intérêt touristique (et donc la valeur touristique d’un objet) relève de la culture qui le produit. Il n’y a pas un discours véridique sur cet ailleurs qui ne doit pas non plus être réfuté en bloc comme un amas de mythes, de mensonges et de naïvetés romancés. Il faut déplacer le miroir, inverser le sens des informations que contiennent cette vision avec ses stéréotypes constamment renforcés. En fait, ces représentations permettent de comprendre les fondements socio-politiques et les logiques des dominations économico-culturelles de ceux qui véhiculent ces certitudes, s’en nourrissent et les nourrissent individuellement et collectivement. L’exotisme, le désir d’ailleurs, le paradis touristique sont autant de précieuses sources d’informations pour étudier les sociétés les plus riches, leurs valeurs, leur représentation de l’Autre, la projection de leur puissance sur le monde et les autres.

D’où la difficulté pour une lointaine contrée dite « exotique » de mettre en valeur « ses ressources touristiques » conformément au désir de ce visiteur-consommateur. Elle est prise au dépourvu face à des représentations et attraits « exotiques » qui lui sont imposés de l’extérieur ; elle peut les comprendre partiellement ou décider de les refuser, de les ignorer, se définir dans un autre projet de développement avec d’autres valeurs…
D’où le fameux « refus » d’accueillir l’autre qui est alors fustigé dans l’abondante littérature consacrée à la question et, corrélativement, la facilité avec laquelle des agences de voyages et autres entreprises globalisées pourront élaborer les « bons produits » pour répondre aux attentes de leurs clientèles. Finalement, quoi de plus normal puisqu’ils partagent un même système de valeurs, de représentations du monde et de rapports à l’autre.