Histoires de touristes 4 | mars 2014 

Une chronique mensuelle de Olivier Dehoorne

De la quête d’aventure à la rencontre avec soi-même

 

 

 

En avant pour l’aventure ! 

 

Quitter son appartement au milieu des buildings pour s’installer dans une cabane, entre bananiers et cocotiers, tel un Robinson moderne. « Ô jeunesse ! Quelle force elle a, quelle foi, quelle imagination », le jeune Conrad, du haut de ses vingt-deux ans, prend la mer pour l’Orient. « J’étais content. Je n’aurais renoncé à cette expérience pour rien au monde. Je connaissais des instants d’exultation ». 

 

Contraint en plein océan de quitter sa vieille guimbarde en flamme – la fameuse Judée chargée de charbon –, c’est à bord d’un simple canot qu’il poursuit la traversée en évitant de se faire secourir par un quelconque voilier faisant route vers l’Europe qui le contraindrait à renoncer à son rêve, « à tourner le dos aux portes de l’Orient ».

 

Le mystérieux Orient dont il perçoit la « haute ligne de montagnes, bleues et lointaines au matin, pareilles à une brume légère à midi, muraille de pourpre dentelée au coucher de soleil » ; il pénètre la vaste baie « lisse comme du verre, polie comme la glace, qui miroite dans l’ombre » et se laisse emporter par le « souffle impalpable et enchanteur » d’une « risée faible et tiède, toute chargée d’étranges parfums de fleurs, de bois aromatiques », charmé par « le chuchotement prometteur de mystérieuses délices », « exultant comme un conquérant, incapable de dormir et extasié comme devant une profondeur, une fatale énigme »

Oser quitter son appartement… (source : O.D.)

C’est dans la tradition de l’aventurier voyageur que le touriste aventureux, tel le routard Garland, s’élance dans sa (con)quête de la plage, quelque part en Orient. Le leitmotiv demeure l’évasion dans l’aventure, « dès le moment où je montai dans l’avion, ma vie en Angleterre perdit toute signification. Les signaux de bouclage de ceinture s’allumèrent, les problèmes s’évanouirent ». Et « les problèmes d’accoudoirs devinrent soudain plus importants que les problèmes de cœur. Quand, enfin, l’avion décolla, j’avais oublié jusqu’à l’existence de l’Angleterre »

…pour vivre dans une cabane au milieu des cocotiers (source : O.D.)

Il faut ensuite se lancer dans « l’exploration ». « Du rafting, du trekking. Je veux faire quelque chose d’original, mais tout le monde veut faire quelque chose d’original. Et on se retrouve tous à faire la même chose. Il n’y a pas de… je ne sais pas… d’aventure ». 

 

D’où le fantasme de l’époque, dans ce monde fini, quadrillé, sous surveillance satellitaire, d’un ultime éden, une île oubliée, réservée aux seuls happy few. « Un lagon, caché de la mer et des bateaux qui passent, par un haut rempart de rochers en demi-cercle (…). Du sable blanc et des jardins de coraux qui ni la pêche à la dynamite ni des filets de chalutage n’ont jamais touchés. Des cascades d’eau douces parsèment l’île ; entourées de jungle – pas les forêts de Thaïlande, mais la jungle. Trois voûtes d’arbres superposées, des plantes intactes depuis des milliers d’années, des oiseaux aux couleurs étranges et des singes dans les arbres ».

 

Et c’est dans ce décor rêvé qu’une petite communauté de routards, retranchée dans ce bout du monde, construit son utopie, entre menuiserie primitive et découverte de l’usage du harpon, mais incapable de vivre sans préservatifs et autres appareillages contemporains qui caractérisent nos redoutables sociétés consuméristes. Le désir d’aventure demeure, mais l’aventure est désormais sous contrôle. 

 

 

De la redécouverte du mouvement physique, un autre rapport à soi

 

Le temps des vacances donne l’opportunité, pour qui veut le saisir, d’un moment privilégié d’expérimentation, de prise de conscience de soi, de sa propre matérialité, se déshabiller sous le regard d’autres, partager des semi-nudités – ou plus. 

 

Inscrit dans cet autre décor, sur la plage, face à la mer, entouré par tant de mouvements et de bruits confus produits par ses semblables, l’individu-touriste prend progressivement du recul par rapport à son identité sociale, son utilité – la fameuse fonction qu’il romancera à loisir pour afficher une réussite enviable. Dépourvu de son habituel habillage, il ose, plus ou moins timidement, se laisser entraîner dans le jeu, entre ballon, raquettes, plongeoirs… Ce temps de redécouverte du jeu, du plaisir ludique oublié, éteint, est fondamental.

 

Le touriste est d’abord un individu qui se déplace pour satisfaire son plaisir, conscient, inconscient. La réappropriation du droit de jouer, les retrouvailles avec les sensations de son corps, dans un cadre moins normatif, celui du mouvement physique ludique plutôt que l’habituelle consécration de la performance sportive qui exclut le moins compétent. 

Redécouvrir le goût du jeu (source : O.D.)

C’est le réveil du goût du jeu, des retrouvailles avec son corps, sans trop d’artifices. Un jeu sportif en toute décontraction, sans obligation de résultat, tout au plus une compétition ludique dont les règles évoluent volontiers au fil de la partie, lorsque la contestation et la triche font partie de ce plaisir de jouer, d’exister par rapport aux autres, avec les autres.

 

Retrouver les sensations d’un ballon de volley-ball avec des semblables, eux aussi échoués dans un village de vacances, oser se lancer dans une partie de ballon et trébucher dans le sable sous les rires et les sarcasmes de camarades de jeu occasionnels… Oser reprendre le goût de jouer, sans encadrement, sans arbitre, juste pour le plaisir du jeu… C’est là un bien grand danger qui pourrait perturber plus d’un citoyen-travailleur lors de ses retrouvailles avec le cadre du quotidien routinier. 

 

Un temps privilégié, intime au milieu d’anonymes occasionnels, de retrouvailles avec sa propre plastique, son volume corporel, conforme ou éloigné des termes de l’esthétique du moment ; le fameux corps qu’il faudrait avoir, entre normalité et (im)perfection au regard des canons de la beauté, pour tendre vers l’idéal de « mannequinisation » des corps. Comment sculpter son corps pour chatouiller l’espoir d’atteindre le corps robotique parfait tel celui de Ronaldo reproduit à l’identique dans les jeux virtuels, toucher la perfection dans la spécialisation du corps pour courir derrière un ballon et frapper très fort dans le ballon.

 

Chaque touriste qui redécouvre l’usage du ballon sur un bord de plage est un peu Ronaldo dans sa tête s’il le souhaite. Il joue, se fait plaisir, entrevoit le plaisir du dribble (avec un enfant) et de marquer un but ! Telles sont les aventures et les plaisirs du touriste.  

 

 

Retrouver le goût du jeu au risque d’une émancipation

 

Le réveil des corps, un moment privilégié de prise de conscience de son corps, sous le double prisme, d’une part, celui des valeurs et des jugements aliénants de l’idéologie dominante où prime la quête de perfection dans la performance, et, d’autre part, celui d’une lecture intime de l’inéluctable obsolescence de l’homme dont le vieillissement, la flétrissure, l’alourdissement, le grippage des articulations sont autant de signaux difficiles à ignorer dans son intimité.

 

La médicalisation et la chirurgie touchent à leurs limites en matière d’artifice lorsque sur le bord de la piscine, essoufflé et affaibli, l’individu entend résonner en son for intérieur les limites physiques de son corps, solitaire au milieu des autres.

Se construire sa propre expérience du monde (source : O.D.)

La distance, finalement à travers le déplacement du touriste, le plus important n’est pas le lieu dans lequel il arrive, mais le lieu coutumier qu’il quitte temporairement. La distance physique est susceptible de donner un nouveau souffle, de retrouver des sensations oubliées, perdues, étouffées sous la masse des contraintes et autres pressions quotidiennes, entre vitesse, précipitation et automatismes conformes.  

 

Dans ce lieu de vacances, s’ouvre alors le large spectre de l’imaginaire, de l’interprétation subjective, suggérée, mais aussi faite de tâtonnements personnels tel un aveugle dépourvu de sens qui s’ouvrirait au monde. C’est le règne de l’imaginaire, un temps privilégié où se bousculent les souvenirs d’autres vies abandonnées et les ultimes fantasmes d’un autre avenir possible. Un temps particulier de confrontation avec d’autres, semblables, dont certains campent sur leurs ultimes assurances et d’autres s’évadent volontiers vers n’importe quel espoir d’autre quotidien. Ce temps privilégié peut aussi devenir l’occasion d’une silencieuse (et lourde) confrontation avec soi-même.

 

C’est dans cette configuration qu’il faut saisir le processus d’infantilisation, la douce infantilisation qui alimente les fameuses légèretés et insouciances si caractéristiques du touriste. L’infantilisation qui joue sur l’émotion, l’émotivité comme comportement/réaction superficielle en toute circonstance ; l’infantilisation est aussi un état de grande vulnérabilité, donc un formidable levier pour guider les pas du touriste à travers l’espace de consommation privilégié que lui ont conçu les industriels du tourisme.