Histoires de touristes 6 | septembre 2015 

Une chronique signée Olivier Dehoorne

Déprime automnale, que reste-t-il de nos vacances ?  

Ou lorsque la friche touristique s’installe.

Les lieux touristiques semblent immuables à l’image de nos souvenirs de vacances… Pourtant, ces lieux ne cessent d’évoluer, de se construire, de se reconstruire, de s’étendre. On aime ainsi vanter les métamorphoses d’un port de pêche quelconque devenu un lieu de rendez-vous estival incontournable, une cité du jeu érigée en plein désert ou encore la transformation de vastes marécages en parc d’attractions… 

 

Mais il est aussi des lieux qui vieillissent, qui souffrent du piétinement excessif et répété des touristes ; des lieux dont des recoins sont abandonnés progressivement à la friche… Des lieux sans métamorphose, des lieux gagnés par les syndromes de la crise touristique : perte de valeur, déclin de l’activité, tarissement des flots de touristes de moins en moins argentés... Il est ici une réalité quotidienne du monde du tourisme qui va à l’encontre d’une croyance développementaliste qui soutient l’idée d’une croissance infinie où la valeur ajoutée ne cesse de s’ajouter à la valeur ajoutée…

 

Et pourtant il y a tant de friches touristiques ignorées — à l’abri des regards et ignorées des analyses sur le tourisme — de par le monde.

 

Florilège de friches touristiques, tel était l’objectif de mes dernières vacances. (photos : O.D.)

Lorsque la friche touristique s’installe…

 

Les explications de la production de friches touristiques sont diverses et peuvent être cumulatives : la guerre et de nouvelles donnes géopolitiques (par exemple l’invasion de « migrants » ou les risques « djihadistes »), la rudesse d’une crise économique, la déstabilisation politique d’un pays, l’accident industriel, les désastres naturels, une crise écologique, une dégradation irrémédiable d’un espace d’intérêt touristique saturé, dégradé, pollué, oublié.

Ces lieux dégradés et autres recoins obscurs du lieu doivent se recomposer, s’imaginer d’autres destins après le tourisme. 

 

Combien de carcasses d’hôtels abandonnées depuis les îles de Polynésie jusqu’aux rivages de la mer des Caraïbes ? Certains hôtels peuvent se vanter d’avoir bien vécu, d’être usés, à l’image de leurs murs délabrés. D’autres crient à l’asphyxie comme ces hôtels de bord de mer englués dans une urbanisation effrénée et chaotique qui rend l’intérêt de la mer dérisoire... 

 

Plus surprenantes sont les jeunes structures hôtelières à peine trentenaires emportées dans la fleur de l’âge : des hôtels dont les constructions sont si fragiles qu’ils donnent l’impression d’être des prototypes d’hôtels jetables érigés rapidement, juste pour saisir une opportunité financière immédiate, à l’heure où l’on ne parle que de « durable ».

 

Les carcasses de ces hôtels abandonnés sont à la charge des différentes collectivités. Ces mêmes institutions publiques qui, hier, finançaient les infrastructures nécessaires à l’installation de ces hôtels internationaux (avec leurs promesses d’emplois et de richesses) sont aujourd’hui responsables de ces friches touristiques : elles doivent « gérer » ces hôtels aux allures de vaisseaux fantômes qui s’installent dans leur paysage. 

 

Dans le meilleur des cas, il peut être envisagé de transformer l’ex-hôtel en foyer médicalisé pour personnes âgées. Mais les adaptations sont couteuses.  Il faut contenir ces bâtiments, les gommer du paysage, au besoin détourner une route et à chaque nouvelle échéance électorale lancer une nouvelle promesse avec un projet de réhabilitation ou de reconstruction de l’hôtel.

 

 

Une vie après le tourisme  

 

 

Au fil du temps, ces hôtels rebuts sont discrètement intégrés dans une vie informelle, investis par une économie parallèle. Lors des premiers mois de fermeture (une fermeture toujours annoncée provisoire, mais qui s’éternise durablement), ce sont d’abord les employés, les ex-employés et tout un microcosme de personnes proches de l’hôtel qui s’invitent. Leurs timides présences des premiers jours deviennent rapidement des interventions musclées : les lampes sont démontées, les portes emportées, les fils et les tuyaux en tout genre arrachés, les vitres brisées… Entre rancœur et quête de revanche, ils se paient sur le tas.

 

 

Puis ce sont les amoureux d’un jour, jeune couple à la belle étoile qui s’offre une chambre dans un ex-palace, vue sur la mer, mais sans le lit. Une natte fait l’affaire. Les rendez-vous nocturnes sont alors répétés et démultipliés. La carcasse de l’hôtel attire également des vagabonds et autres sans-abris. Certains sont de passage, d’autres s’y installent.

 

La friche touristique devient une zone de tolérance, hors du temps, loin des yeux. Un lieu interlope, aux opportunités multiples dans le monde la nuit, qui attire les activités illicites : les trafiquants de drogue apprécient particulièrement l’accès direct sur la mer de ces enclaves obscures qui deviennent un lieu de déchargement et de distribution de la drogue. Ils contrôlent discrètement ce lieu qu’ils utilisent ponctuellement. L’ex-hôtel s’éveille dans la nuit.

Un monde interlope investit la friche touristique. (photo : O.D.)

Les travaux commenceront en février 2013 (photographie prise en 2015) : des promesses d’une échéance électorale à l’autre, la friche s’installe. (photo : O.D.)

Le tourisme de friches touristiques (ou « tourism brownfield »)

comme nouvelle expérience touristique

 

 

Après un demi-siècle de développement touristique constant et une prodigieuse accélération de l’urbanisation touristique des rivages continentaux et insulaires au cours des dernières décennies, il est désormais possible de consacrer une expérience touristique à l’exploration de friches touristiques.  

 

Certains font du tourisme de guerre en quête de sensations fortes, d’autres du « dark tourism » ou « tourisme de la désolation », des ruines de Tchernobyl à la muséification des restes d’une ville détruite par un tremblement de terre en Chine. Les précurseurs du moment investissent le champ du tourisme de friches touristiques.  

 

Au départ, cela commence un peu par hasard : on souhaite renouveler une réservation dans un hôtel fréquenté par le passé et, surprise, l’établissement n’existe plus. Poussant la curiosité, le vacancier décide de revoir « son » hôtel. Sa découverte est riche en émotions : ses confortables souvenirs sont bousculés par l’image de délabrement de l’espace qu’il découvre ; une ruine qui renvoie à l’image d’un champ de bataille irrationnel. 

 

De là nait l’idée de poursuivre l’excitante expérience : au lieu de suivre les itinéraires balisés qui mènent au musée lui vient l’idée malicieuse de partir en quête des friches touristiques. Il se laisser guider par son intuition et une certaine expérience touristique : il cherche ce qui ne se voit pas au premier abord. Son attention porte sur les recoins mal éclairés, les itinéraires interdits ou interrompus, les embroussaillements végétaux inhabituels, les anomalies du décor touristique. 

 

Lorsque le touriste parcourt ses souvenirs touristiques au milieu des friches touristiques. (photo : O.D.)

Chambre avec vue sur mer. (photo : O.D.)

Les restes de la salle de restauration. (photo : O.D.)

Que sont nos vacances devenues ? 

 

 

Parcourir dix après, main dans la main, ou avec sa solitude comme unique compagne, l’hôtel en friche d’un amour de vingt ans terrassé, suivre désespérément le fil d’un littoral en quête d’une plage qui n’appartient plus qu’aux souvenirs… La tristesse et la force d’un souvenir à jamais révolu ; le plaisir silencieux, intense, d’avoir vécu des moments de bonheur dans un lieu qui n’existe plus ; la démonstration d’une conviction intime : le paradis s’arrête avec moi, après il est trop tard…

2005 et 2015 : L’évolution du littoral sud-est de la Martinique (Sainte-Anne) entre l’érosion de la plage et la décomposition des algues sargasses, avec une odeur d’hydrogène sulfuré. (photos : O.D.)

J’eus subrepticement l’envie de refaire un tour de Jet Ski pour revoir le rocher du diamant, mais dans la solitude du lieu, mon désir d’antan s’est éteint. (photo : O.D.)

 

 

Des embroussaillements inhabituels avec une cacophonie végétale qui résulte d’une lutte sans merci entre les espèces ornementales importées (qui participent à la construction des paysages des cartes postales des lieux touristiques communs) et des espèces endogènes qui profitent de l’état de friche touristique pour reprendre leur droit sur leurs terres. (photo : O.D.)

 

 

J’avais apprécié ces promenades en buggy, d’où l’idée de m’en offrir un… Et quelle ne fut ma joie lorsqu’à mon retour, je découvris que le loueur m’en avait mis une demi-douzaine de côté ! [Je les ai mises en vente sur un site d’enchères en ligne]. (photo : O.D.)

 

 

… j’y étais ! (photo : O.D.)

 

Olivier Dehoorne est géographe, enseignant-chercheur à l'Université des Antilles (FWI) et à  Southwest University for Nationalities (Chengdu, Chine) et éditeur de la revue Études Caribéennes.