Vu, lu et (dés)approuvé | octobre 2014 

Une chronique mensuelle de Franck Michel

Kratié, bourgade khmère au bord du "grand fleuve"  

« Il faut te dire que j’ai une sacrée chance : je suis un Cambodgien réfugié à Paris. Mais Paris ou ailleurs, que m’importe ? Après l’holocauste de mon peuple, broyé, nivelé, englouti dans la plus fantastique des révolutions, je prie seulement l’Histoire, cette déesse des caprices et de l’absurde, d’avoir pitié de mon âme. »

 

Soth Polin, L'Anarchiste, 2011 (1980)

Le Mékong à Kratié, au nord-est du Cambodge.

Ecrivain talentueux, mais maudit et oublié, Soth Polin est à l’image du Cambodge, ce pays asiatique, héritier du prestigieux empire khmer, situé sur la voie royale d’une histoire tumultueuse, nourrie de rage, de drame, de peur et d’espoir. De sang et de larmes surtout. L’auteur de L’Anarchiste est né en 1943 à Kompong Cham, une importante « cité portuaire » au bord du Mékong, au sud de Kratié, dans un royaume alors placé sous « Protectorat » français à la mode de Vichy. Quelques années plus tard, il eut comme professeur de français un certain Saloth Sâr qui deviendra tristement célèbre plus tard sous le nom de Pol Pot…

 

Polin sera professeur de philosophie tandis que Pol Pot sera génocideur professionnel… Une différence de trajectoire. Et une vie singulière pour cet intellectuel qui aurait pu connaître une destinée plus chanceuse. Seule éclaircie au tableau : il survivra à la tragédie khmère rouge. Du Cambodge aux mains de la république bananière de Lon Nol à la prospère mais artificielle Californie également républicaine, en passant par un épisode parisien où il fut un temps chauffeur de taxi, il voyagera pour survivre, le sort souvent réservé à tous les exilés. Il demeure en tout cas, dans la mémoire collective, l’un des rares écrivains notoires cambodgiens qui aient survécu à la « machine khmère rouge », pour reprendre le terme forgé par Rithy Panh, cet autre brillant survivant du génocide qui, depuis, a dédié sa vie de cinéaste et d’auteur à lutter contre l’oubli…

 

Cette chronique évoque la paisible ville de Kratié (ou Kratieh, ou Kra-chey), connue pour ses fameux dauphins (trop sans doute… car ces dauphins d’Irrawaddy – une espèce menacée – gagneraient à vivre sans trop de pression touristique !), idéalement située sur la rive gauche du Mékong, à mi-chemin entre les villes de Kompong Cham (au sud, sur la route de Phnom Penh) et de Stung Treng (au nord, sur la route du Laos).
Mais comment traiter d’un territoire cambodgien sans revenir un tant soit peu à l’histoire si spécifique de cette partie du monde ?

 

 

Sur ces photos du centre-ville de Kratié, on peut voir un bâtiment colonial en 2010 puis en 2014. En quatre années, la dégradation, due à l’humidité, progresse très rapidement…

Port isolé sur le Mékong, avec ses maisons décaties qui témoignent d’un oubli, voire d’un abandon, Kratié jouit en revanche d’une tranquillité plus qu’appréciable lorsque l’on débarque de Phnom Penh par exemple. De même, l’architecture coloniale est relativement bien préservée, non pas en raison du climat… mais de l’histoire spécifique de la région. Kratié est tombée très tôt, pendant la guerre civile à l’aube des années 1970, aux mains des Khmers rouges. Par conséquent, la ville n’a pas subi de graves combats ou bombardements après 1970.

 

Si la cité n’a pas été défigurée comme tant d’autres, le principal attrait du bourg est la rive récemment aménagée qui accueille le majestueux Mékong. Mais à deux pas du fleuve, on déniche d’autres beaux trésors à peine cachés : la résidence du gouverneur, le Wat Rokarkandal, d’anciennes maisons ou encore le pittoresque marché central

 

 

Au marché central de Kratié.

L’histoire de Kratié remonte au moins jusqu’au premier millénaire lorsque l’empire de Chenla dominait la région. A cette période pré-angkorienne, Kratié et ses alentours formaient l’une des régions du royaume les plus densément peuplées. Entre le XVIe et le XIXe siècle plusieurs pagodes ont été construites en ville. Le Protectorat français, mis en place dès 1863, offrira l’occasion d’embellir la cité aux couleurs de la France ou tout au moins de l’agrémenter avec ce jaune si caractéristique des bâtiments coloniaux de l’époque. En 1945, au sortir du lamentable épisode vichyste de la France coloniale, c’est Lon Nol qui occupera le poste de gouverneur de la province de Kratié.

 

Durant la guerre d’Indochine française (1946-1954), et plus encore pendant la guerre du Vietnam qui débordera largement au Cambodge, la ville de Kratié a subi de nombreux bombardements étatsuniens, notamment au cours de l’opération militaire connue sous l’appellation « Operation Menu ». Après la terrible chape de plomb khmère rouge, les Vietnamiens finissent par entrer dans la ville le 30 décembre 1978, inaugurant par là-même une nouvelle ère politique, en quelque sorte toujours en cours !

 

Les privations des temps de guerre appartiennent au passé mais la province de Kratié reste l’une des plus pauvres du pays avec près d’un tiers de la population qui vit avec moins d’un dollar américain par jour. Les trois quarts des habitants vivent de l’agriculture, riziculture comprise, mais ici comme ailleurs au Cambodge les industries du textile (et maintenant de la chaussure) sont en pleine expansion, non sans poser de nouveaux problèmes aux habitants, à commencer par les armées formées de travailleuses dans les usines de vêtements qui entendent donner de la voix pour exprimer leur mécontentement : gestion du travail, salaires, batailles syndicales, logement… et fureur consommatrice !

 

Si de tout temps, le Mékong est à l’origine de crues immenses, c’est aussi le « grand fleuve » – comme le surnomment affectueusement les Cambodgiens – qui est la principale source économique de la zone, avec la pêche et aujourd’hui également… le tourisme. Plusieurs hôtels donnent sur le front du fleuve/mer, offrant aux visiteurs des tables de pique-nique et autres espaces réservés afin de se poser et de se reposer en sirotant une bière du cru tout en admirant le coucher de soleil sur le Mékong.

Des spécialités locales vendues sur le trottoir : des krolan (riz gluant, haricots et lait de coco, le tout cuit dans des petits troncs de bambous) et des nehm (du poisson de rivière, bien épicé, enveloppé dans des feuilles de bananier)

Dans les environs de Kratié, le sentiment d’intemporalité grandit encore davantage, et c’est la vie rurale qui domine et attire les visiteurs du monde entier : celle-ci est par exemple aisément « vivable » dans la petite île directement située en face de Kratié, Koh Trong. Une petite île qui, depuis peu, mise fortement dans l’écotourisme et le développement communautaire, un lieu calme qu’on découvre à vélo, et où tout incite à prendre son temps…

 

A une trentaine de kilomètres au nord de Kratié, une fois dépassé le hameau de Kampi, se dévoile dans la petite ville de Sambor la plus grande pagode de tout le Cambodge : l’impressionnant Wat Sarsar  Mouy Roy (« la pagode aux cent piliers »). A l’origine, celle-ci a été construite tout en bois au XVIe siècle. Presque entièrement détruite par les extrémistes polpotistes, la pagode a été rebâtie depuis et comprend désormais 116 colonnes, dont 3 seulement d’entre elles sont d’origine et en bois.

 

Pagode aux cent colonnes (Wat Sarsar Mouy Roy) à Sambor, au nord de Kratié, sur la route de Stung Treng.

Sous le joug des Khmers rouges, dans cette région de Sambor, les animaux ont parfois souffert le martyr à l’instar des humains : les dauphins de l’Irrawaddy ont ainsi été également exterminés ou « chassés » pour divers trafics… Il est toutefois étrange qu’au moindre problème d’ordre social ou écologique, il est confortable et consensuel, aux yeux des Cambodgiens et parfois des étrangers, d’accuser les Khmers rouges de tous les maux. C’est tentant certes, tellement ils ont du sang sur les mains, mais c’est mesquin et vraiment trop facile ! Car après leurs terribles exactions, puis leur départ précipité, les habitants ont continué – souvent avec la bénédiction des nouveaux dirigeants venus ici pour s’installer – à pêcher avec des explosifs, à poser des filets dans des lieux inappropriés, et à pratiquer d’autres affaires illicites.

 

Il faut bien noter que, traditionnellement, les Cambodgiens ne sont pas de fervents admirateurs des dauphins, ce que vient apparemment corroborer une légende populaire locale selon laquelle les dauphins d’eau douce de la région seraient nés de la réincarnation d’une jeune fille déloyale et fourbe qui aurait fini par se suicider en se jetant dans les eaux sacrées du Mékong en portant un bol sur sa tête… Greenpeace ou WWF ont bien du travail au Cambodge ! Comme pour les autres organisations, je ne doute pas qu’ils soient déjà sur les rangs, en bonne position. N’entend-on pas souvent, avec un ton de supériorité qui n’est même plus masqué, qu’au Cambodge « tout est à faire » ? Ou à refaire ?

 

Cela étant dit, il va aussi sans dire que les polpotistes en tout genre ne méritent aucunement la rédemption, compte tenu des pillages des temples ou des destructions écologiques qu’ils ont perpétrés dans tout le pays durant leur « exercice » du pouvoir. D’ailleurs, on en rajoutera une couche ici : les experts de la pêche au Cambodge affirment que, pendant la seconde partie de la décennie 1970, les dauphins du Mékong ont été sacrifiés et massacrés pour leur viande et leur graisse/huile (on estime à environ cinq dauphins tués tous les jours durant la période khmère rouge) On a bien frôlé l’extinction de l’espèce à cette période. 

 

Dans les eaux du Mékong, au niveau de Kampi. 

Aujourd’hui, il resterait moins de 150 dauphins de cette espèce rare et clairement menacée dans toute cette zone du Mékong, une moitié est présente au sud du Laos et l’autre moitié dans les deux régions de Kratié et de Stung Treng. Le tourisme, on pourrait l’espérer, devrait encourager la protection de cette espèce unique au monde que sont les dauphins d’eau douce de l’Irrawaddy. A ce jour, avec un peu de chance, on peut encore les apercevoir : la meilleure période pour espérer voir correctement les dauphins est la saison sèche, notamment entre les mois de mars et de juin. Le lieu sans doute le plus prisé pour voir – ou entrevoir – l’une des plus grandes colonies de ces mammifères marins (un groupe d’environ 25 dauphins) se trouve à Kampi, un hameau situé à une quinzaine de kilomètres au nord de Kratié, et dorénavant un site touristique où l’organisation de l’activité dite « dolphin-watching » est incontestablement bien huilée…

 

Le ministère du tourisme entend profiter de cette manne. Les dauphins attirent une clientèle occidentale et, devant cette prometteuse mais éphémère poule aux œufs d’or, les autorités régionales surfent sur cette vague faussement écotouristique en affichant leur intention, avec des arrière-pensées mercantiles évidentes. Officiellement, la promotion de l’environnement naturel de la région du Mékong est supposée proposer une réelle « alternative à Angkor », le site de très loin le plus visité au Cambodge et aujourd’hui déjà gravement menacé par une sur-fréquentation touristique qui inquiète beaucoup de monde à l’exception notable des autorités – intéressées et affairistes – directement en charge du développement touristique ! Concernant l’explosion des flux touristiques sur les bords du Mékong, on est évidemment très loin du compte... et cela pour le plus grand bonheur des derniers dauphins du Mékong.

 

En 1932, la journaliste Andrée Viollis, féministe convaincue et grand reporter au Petit Parisien, accompagna en Indochine, le ministre des Colonies, Paul Reynaud. Elle est atterrée par ce qu’elle a vu et sans doute compris sur place. De cette expérience forte surgira de sa part un livre majeur, Indochine SOS, paru en 1935. Dans ce travail salutaire, elle critique durement la colonisation française, ses méthodes, ses fondements. Sa raison d’être.

 

« Vous pouvez me croire, dit-il. J'ai vécu, moi, comme employé des plantations. A Kratié, là-bas, au Cambodge, à Thudaumot, à Phu-Quoc... J'ai vu ces malheureux paysans du Tonkin, si sobres, si vaillants, arriver joyeux sous la conduite de leurs bandits de cais, avec l'espoir de manger à leur faim, de rapporter quelques sous dans leurs villages. Au bout de trois ou quatre ans, ce ne sont plus que des loques : la malaria, le béribéri ! Ils essaient de marcher sur leurs jambes enflées d'œdèmes, rongées, traversées par une espèce de sale insecte, le san-quang ; leur rendement diminue-t-il avec leurs forces ou protestent-ils contre trop de misère ? Les cais les attachent à des troncs d'arbres, des piloris, où ils restent tout le jour à jeun, après avoir fait connaissance des rotins, des cadouilles, qui font saigner la peau flasque de leurs pauvres carcasses. (…) Le matin, à l'aube, quand la jaligue les tient collés à leur bat-flanc, où ils ont essayé de dormir malgré les moustiques qui tuent, on vient les chasser des tanières où ils sont entassés, comme on ne chasse pas des troupeaux de l'étable. (…) A midi comme au soir, quand on leur distribue leur ration de riz souvent allégée d'une centaine de grammes, ils doivent d'abord préparer le repas des cais et, la dernière bouchée avalée, se remettre à la corvée, même couverts de plaies à mouches, même grelottants de fièvre. Tout cela pour 1 franc 20 à 2 francs par jour qu'ils ne touchent jamais entièrement à cause des retenues, des amendes, des achats. (…) Leur correspondance est lue, traduite et souvent supprimée. Peu de nouvelles de leurs familles. La plupart ne la revoient jamais ou, s'ils regagnent leur village, ce sont de véritables épaves, sans argent et sans forces, qui reviennent pour mourir ; mais auparavant, ils sèment autour d'eux des germes de maladie, de révolte, de haine... C'est comme ça qu'on prépare les révolutions ».

 

Les révolutions auront lieu, certaines aboutiront, bon gré mal gré (Vietnam), d’autres échoueront et sombreront dans le génocide de tout un peuple (Cambodge)…
 

Vestige repeint au goût du jour? 

Si l’on en croit Louis Cros, dans son Indochine française pour tous (1930), il y avait en tout et pour tout 40 colons français résidant à Kratié en 1926 et seulement 1515 Français installés cette même année au Cambodge.

 

En 2014, le nombre de Français établis dans le royaume ne serait, officiellement du moins, que trois fois plus élevé. Avec une différence toutefois de taille : le Cambodge n’est plus sous le régime du « protectorat » français… Et les Français installés actuellement ne sont plus des colons mais de simples quêteurs de paradis… et d’emplois.

 

A moins qu’ils ne soient arrivés dans les bagages des milliers d’ONG qui officient ici dans le but d’améliorer le quotidien des autochtones (parfois) ou de se donner bonne conscience (souvent). Ne nous leurrons pas à ce sujet : lorsque l’aide d’urgence, légitime et indispensable, est remplacé au pied levé – souvent dans le seul but, pour telle ou telle ONG, de simplement « rester » sur place, bref rempiler ou occuper une niche – par le développement durable, aux contours pour le moins flous, il faut sérieusement commencer à s’inquiéter… Car si les temps changent, du colon à l’expat, les mêmes comportements perdurent. Pas systématiquement mais trop souvent. De l’un à l’autre, il n’y a que l’époque qui change, et le mot. Pas les maux. Tout en sachant qu’il y a toujours eu, hier une minorité de colons visionnaires et respectueux, aujourd’hui des expatriés remarquables et ouverts sur le monde qui les entoure !

 

Le Mékong vu des hauteurs de Kratié.

Géographiquement, Kratié est légèrement plus proche de Hô Chi Minh Ville (ex-Saigon) que de Phnom Penh, une proximité qui explique sans doute aussi une ouverture culturelle, ethnique et… historique assez importante, n’en déplaise aux tenants trop nombreux et toujours insupportables de ladite « pureté de la race khmère », qu’ils soient d’ailleurs Cambodgiens ou Occidentaux. Kratié est depuis belle lurette un carrefour, un lieu de rendez-vous de tout un panel d’ethnies et de croyances dispersées dans l’ensemble de la région, au-delà de toute frontière nationale, régionale, ethnique ou mentale !

 

Avec Saur Duong Phuoc, une Cambodgienne nommée Bonheur, Ida Simon-Barouh signe un poignant récit/témoignage qui remet un peu les points sur les « i » tout en brossant un tableau de la vie quotidienne à Kratié avant la descente aux enfers des années 1970. Née en 1941 à Kratié, Phuoc s’est dès l’enfance toujours sentie naturellement cambodgienne. Elle possède pourtant un bel éventail d’aïeux chinois, vietnamiens et même philippins. Au fil du temps et des alliances contractées, tous se sont mêlés au Cambodge grâce aux valeurs fondamentales qui soudent de facto l’identité cambodgienne en perpétuelle gestation : culte des ancêtres, génies protecteurs, bouddhisme theravâda, fêtes populaires et locales (notamment le nouvel an khmer et le pchum ben ou fête des morts), mythes et légendes régionales, etc.

 

Mais le métissage et l’ouverture aux autres, à commencer avec les voisins, de palier ou de pays, ne sont pas toujours, loin de là, des vertus khmères. L’histoire l’a suffisamment démontré. Ainsi, en 1970, Phuoc réside à Phnom Penh avec d’autres membres de sa famille, et les ennuis commencent lorsque la clique nationaliste et corrompue de Lon Nol entre en action et décide « d’éliminer » (déjà, le terme qui reviendra tragiquement par la suite) les Vietnamiens, stigmatisés et érigés en « ennemis héréditaires » par les nouvelles autorités nettement pro-américaines. Son patron de l’hôpital où elle travaille va heureusement l’aider avant qu’il ne devienne un peu plus tard un chef khmer rouge…

 

Des geeks dans la sylve urbaine et de très jeunes travailleurs à l'arrière d'une remorque...

Les autres membres de la famille de Phuoc, restés à Kratié, sont de leur côté soumis au rude pouvoir des communistes vietnamiens qui administrent directement, dès le début des années 1970, cette partie orientale du Cambodge… En 1972, Phuoc a la bonne idée de rejoindre son mari en France. A partir du milieu de la décennie et de sa base arrière qui est la ville de Rennes en Bretagne, Phuoc et ses amis aident les réfugiés cambodgiens qui ont réussi à fuir la terreur khmère rouge. Mais, à nouveau, certains exilés se méfient de Phuoc, cette mystérieuse cambodgienne d’ascendance vietnamienne…

 

Dans l’épreuve de l’exil, les mauvais réflexes perdurent, voire renaissent. Sur le terrain cambodgien, à Kratié, les Vietnamiens ont passé dès 1973 le relai de l’administration de leur « zone libérée »  aux Khmers Rouges. Dès ce moment, bien avant le 17 avril 1975, des populations locales terrorisées ont massivement fui vers le Vietnam voisin (cf. Ida Simon-Barouh, Saur Duong Phuoc, une Cambodgienne nommée Bonheur. Du pays natal à la France : une histoire d’ethnicité plurielle, 2004).

 

De nos jours, Chams, Chinois et Vietnamiens résident assez massivement dans la province très rurale de Kratié où l’on dénombre également la présence relativement importante de sept groupes issus des minorités ethniques : Phnorng, Kouy, Mil, Khonh, Kraol, Steang et Thamoun. Un territoire potentiellement riche de ses identités plurielles qui n’attendent qu’à être valorisées sinon partagées. Avant tout, elles demandent à être respectées. 

 

Deux portraits d'enfants rencontrés dans les pagodes de Kratié.

Dans son célèbre Voyage d’exploration en Indochine, publié une première fois en 1873, Francis Garnier, l’un des membres de l’expédition de la « Mission d’exploration du Mékong, 1866-1868 », raconte la genèse de l’implantation française dans la péninsule indochinoise. Ce récit d’aventure vécue est aussi un précieux témoignage sur la vision française d’une Asie lointaine, en proie à la colonisation et à l’exploitation, mais encore largement méconnue.

 

On apprend dans ce récit palpitant que « la canonnière 27 arriva le 9 juillet devant Cratieh, village cambodgien situé sur la rive gauche du fleuve. A son extrémité sud se trouve une résidence royale dans laquelle nous nous installâmes, en attendant que les barques demandées au gouverneur de la province de Samboc-Sombor fussent prêtes pour la continuation de notre voyage ». A partir de Sambor, en effet, le Mékong commence à n’en faire qu’à sa tête, et les rapides empêchent la canonnière de poursuivre sa voie, malgré le souhait manifeste du commandant Doudart de Lagrée, patron de l’expédition. Mais la nature est parfois plus forte que la technique, d’autant plus que nous sommes encore au milieu du XIXe siècle…

 

Huit barques sommaires sont mises à disposition des aventuriers après quelques jours passés à Kratié. Ils quitteront la zone de Kratié pour le nord, direction Strung Treng, le 13 juillet. Ce court répit dans le voyage a sans doute permis à Francis Garnier de découvrir la tranquille bourgade de Kratié qu’il décrit comme suit : « Cratieh est un petit village de quatre à cinq cents âmes où n’apparaît aucune espèce de mouvement commercial. Les cases, proprement construites, se disséminent sur une grande longueur le long de la rive, s’entourant de quelques arbres fruitiers et de quelques petits jardins. Derrière l’étroite bande qu’elles occupent au sommet de la berge du fleuve, le terrain s’abaisse rapidement et l’on ne rencontre plus au-delà que quelques pauvres cultures de riz éparpillées dans la plaine. Rien ne donne une idée plus triste de l’incurie et de l’indolence du Cambodgien que la vue de ces petits carrés de riz, perdus au milieu de fertiles terrains restés en friche alors que ni les bras ni les bestiaux ne manquent pour les cultiver ».

 

Les observations faites par Francis Garnier reflètent parfaitement la vision occidentale à la fois du travail et d’une Asie mal comprise, un continent qu’il faut impérativement aider à se développer. Quelques années plus tard, de Jules Ferry à Victor Hugo, chacun entonnera à sa manière la ritournelle autour de l’indispensable « mission civilisatrice de la France ».

 

Lisons la suite du récit de Garnier : « Ce qui est nécessaire à sa consommation, mais rien de plus, telle est la limite que le Cambodgien paraît presque partout donner à son travail. Aussi, au milieu d’éléments de richesse qui n’attendent qu’une main qui les féconde, au milieu du pays le plus admirablement favorisé de la nature, reste-t-il pauvre et misérable, repoussant par paresse ou par découragement le bien-être et la fortune qui lui tendent la main : triste résultat d’un système de gouvernement qui tue ce riche et malheureux pays ».

 

Des propos qui seront ressassés au fil du temps et pas seulement durant celui de la colonisation. A côté de ces jugements typiques de la part de ceux que Claude Farrère appellera quelques décennies plus tard les « Civilisés », il y a d’autres observations, remarquables, et qui semblent attester d’une bonne connaissance du terrain asiatique, khmer tout spécialement. Des descriptions et des notes de terrain qui pourraient fort bien être énoncées 150 ans plus tard. Aujourd’hui.

 

En voici un bref extrait : « L’intermédiaire du mandarin en tout et pour tout, en faisant toujours à celui-ci la part du lion dans les bénéfices, a tué toute initiative. Le roi et quelques autres grands personnages paraissent être les seuls propriétaires et les seuls commerçants de tout le royaume. Les goûts dispendieux du roi, beaucoup accrus depuis son contact avec les Européens, laissent sa caisse toujours vide et il a été obligé d’affermer une à une toutes les branches de l’impôt et du revenu public ». Des observations qu’on ne peut que conseiller de méditer pour tous les sbires de Hun Sen et les autres revanchards ou prétendants aux affaires issus du clan de Sam Rainsy, sans oublier les membres de la famille royale au grand complet !

 

La maison du gouverneur, autrefois celle du "Résident" colonial.
Le Wat Rokakandal, au sud de la cité, datant du XIXe siècle.

 

Revenons à l’écrit de Francis Garnier qui, dans ces années 1860, n’hésite pas à s’interroger sur le bien-fondé de la présence française dans cette contrée, tout en ne perdant pas le nord dès qu’il s’agit de la mise en œuvre de la mission colonisatrice : « Sans doute le protectorat français ne doit pas s’immiscer dans les affaires du Cambodge qu’avec précautions et ménagements ; mais si l’on veut que ce protectorat ait pour notre commerce et notre influence les résultats qu’on est en droit d’en attendre, si l’on tient à ramener l’activité dans cette belle et fertile zone du Cambodge supérieur, il sera indispensable d’indiquer nettement, d’imposer même, au gouvernement cambodgien des réformes administratives. En l’état actuel des choses, l’appui des Français, en augmentant les forces de ce gouvernement, ne devient pour lui qu’un moyen d’exaction de plus, qu’un encouragement à augmenter ses exigences vis-à-vis des populations : au lieu d’être pour le pays une cause de développement et de progrès, notre protectorat en amène peu à peu l’épuisement et la ruine ». Voilà un constat toujours intéressant à analyser !

 

 

Moment de détente et de flânerie avec vue sur le Mékong, ces deux clichés ont été pris en 2010.

L’historien américain Ben Kiernan, éminent spécialiste du régime khmer rouge, analyse dans The Pol Pot régime. Race, Power and Genocide in Cambodia under the Kmer Rouge, 1975-1979, comment le processus révolutionnaire est rapidement devenu génocidaire dans un Cambodge en ébullition. L’auteur décrypte les origines de cette violence inouïe, l’idéologie totalitaire et le racisme inhérent au régime khmer rouge qui a poussé jusqu’à l’extrême son application de l’utopie meurtrière.

 

En fin d’ouvrage, dans les pages qu’il consacre aux derniers jours du régime (fin décembre 1978, début janvier 1979) alors traqué par les forces vietnamiennes qui à la fois libèrent et envahissent un pays misérable et déboussolé en pleine débâcle, Ben Kiernan évoque la vaste opération militaire vietnamienne, joliment nommée « l’épanouissement des lotus » (la stratégie guerrière n’exclurait pas la poésie ? cela reste grandement à prouver…) qui consiste à attaquer le Cambodge par l’est : soutenus par d’intenses bombardements aériens, 150 000 Vietnamiens et 15 000 insurgés cambodgiens traversent la frontière et avancent rapidement au nord-est de ce qui est encore le Kampuchea dit démocratique.

 

Le 30 décembre 1978, les Vietnamiens prennent la ville de Kratié et s’installent dans la province éponyme. Phnom Penh ne sera conquise/libérée qu’une semaine plus tard.

 

L’embarcadère pour traverser la rive et aller en face de Kratié, sur l’île de Koh Trong. La mosquée d’un village cham à quelques kilomètres su sud de Kratié. Les Chams ont payé un très lourd tribut pendant les années de terreur khmère rouge.

Kratié a cette particularité d’avoir été la première cité sous domination khmère rouge dès le début des années 1970 et aussi, moins d’une décennie plus tard, la première ville à s’être vue (enfin) débarrassée de ces mêmes Khmers rouges…

 

En 2010, le documentaire « About my father », réalisé par Guillaume-Suon Petit, raconte le combat d’une partie civile pour connaître la vérité sur la mort du père de Sunthary Phung-Guth à Tuol Sleng/S21, avant, pendant et en dehors du procès de Duch. Ce film, aidé par la Fondation Soros et le Centre de ressources audiovisuelles Bophana, a été présenté dans la salle d’audience du tribunal en janvier 2010 à plus de 300 villageois de Svay Rieng venus avec les bus des CETC visiter le musée Tuol Sleng puis les Chambres extraordinaires.

 

Au procès contre Duch, Sunthary Phung-Guth, dont elle est partie civile, attend des informations de l’ancien directeur khmer rouge de S21, mais aussi des anciens dirigeants comme Ieng Sary que ses parents connaissaient. En mémoire de son père, Phung Ton, éminent professeur de droit et recteur de l’Université de Phnom Penh, mort sous la torture à S21 en juillet 1977 après six mois de détention, elle souhaite savoir, comprendre pour enfin parvenir à faire le deuil familial. Le réalisateur Guillaume-Suon Petit retrace à la caméra les souvenirs personnels et douloureux de Sunthary Phung-Guth durant cette période noire de l’histoire du Cambodge.

 

En puisant dans son passé, Sunthary Phung-Guth retourne dans la province de Kratié où elle a été envoyée par les Khmers rouges. En visionnant les archives filmées, elle reconnaît un barrage et la digue de ses cauchemars. « Une femme l’accompagne, une ancienne cadre khmère rouge de la région, qui lui révèle les consignes de l’Angkar à l’époque : ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient des ‘17 Avril’, ceux qui venaient de la ville… La pilule est amère pour Sunthary Phung-Guth mais sa propre souffrance passe au second plan. Ce qui la mine n’est pas son vécu à elle mais la disparition de son père », peut-on lire sur la page internet consacrée au procès des Khmers rouges (Carnets d’un tribunal au jour le jour, 19 janvier 2010).

 

Logiquement, le film-documentaire « About my father » se poursuit sur S21 et l’histoire du détenu n°17, Phung Ton, ce père-professeur qui jadis comptait parmi ses élèves un certain Duch. Résolument inscrit dans la lignée du film de Rithy Panh, « S21 la machine de mort khmère rouge », ce documentaire revendique la filiation : « Sunthary Phung-Guth m’avait confié avoir entamé ses recherches et constitué un dossier sur son père après avoir vu ‘S21′, explique Rithy Panh. Je vois le film de Guillaume-Suon comme une prolongation, sur un autre plan, du travail entamé dans ‘S21′. Il a travaillé presque un an en parallèle du procès, il s’est plongé dans l’histoire de son pays et dans celle de Sunthary. Qu’un jeune cinéaste cambodgien porte ce projet avec une équipe cambodgienne de sa génération, cela signifie pour moi une chose essentielle : une transmission est en cours ».

 

Une belle mais petite goutte d’espoir dans un océan d’histoire malheureuse. C’est une avancée certaine cependant qui semble contredire ce terrible proverbe khmer, cité dans L’élimination de Rithy Panh : « La vérité est un poison ». Il existe, ici comme ailleurs, des traditions barbares et des proverbes malsains qu’il conviendrait « d’éliminer » aussi, même si – on le concédera – le terme est profondément odieux…

 

 

Ecotourisme, pêche et ruralité. La vie est un long fleuve tranquille sur l’île de Koh Trong.

Inévitablement, on ne peut éviter de s’interroger sur l’avenir de la nouvelle génération de Cambodgiens qui semble majoritairement jetée corps et âme dans un consumérisme frénétique, et sans doute suicidaire à terme.

 

En 1980, dans un Cambodge tout juste libéré par le frère/voisin ennemi vietnamien (car, qu’on le veuille ou pas, le royaume khmer fut bel et bien « libéré » par le Vietnam en janvier 1979, même si le terme fait débat, tandis que les Etats-Unis et la Chine ont toujours soutenu, peu ou prou, les Khmers rouges, suivant le vieil et cynique adage qui dit que « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » ; cela dit, après la libération est très vite venu le temps de l’occupation vietnamienne, jusqu’à nos jours en quelque sorte…), Soth Polin écrivait ces mots qui résonnent toujours d’une terrible actualité en 2014 : « (…) un diplôme au Cambodge cela sert à crocheter de jolies épouses entretenues délicatement dans la serre des familles aisées. Une trinité tristement célèbre fait des ravages dans notre élite, une élite particulièrement spéculative et non créatrice : ‘Louy lékh muoy, kanduoy lékh pi, parti lékh bei’ (‘L’argent est la priorité des priorités, le sexe la seconde, le parti la troisième’). C’est dégoûtant et vulgaire ».

 

Aujourd’hui, certes davantage dans les rues bondées de Phnom Penh que dans les ruelles encore désertes de Kratié, des « filles et fils de… », au volant de 4x4 fringants neufs et suréquipés de smartphones et autres outils numériques des plus sophistiqués, prennent un malin plaisir à parader en ville au risque d’écraser d’infâme éléments de la populace ! Des faits divers macabres rendent régulièrement compte de riches locaux ayant tué ou blessé des piétons, cyclistes, motards ou conducteurs de tuk-tuk (que les Cambodgiens préfèrent appeler officiellement remork-moto, pour se distinguer des Thaïlandais), avant que les fauchards fuient à toute blinde la scène du crime avec le plus grand mépris pour les victimes affalées sur le bitume…

 

C’est un peu comme ce passé qui ne passe pas, il semble constamment ré-émerger sous d’autres atours, ici ou là. Un pays sans justice véritable aboutit inévitablement à ce genre de constat. D’ailleurs, essayez donc de faire un constat suite à un accident au Cambodge ! Nul besoin d’enfreindre la loi, souvent elle n’existe pas, aussi se passer de la loi fait office de loi naturelle. Mais les choses évoluent lentement, ainsi même le port obligatoire du casque à l’arrière est à l’étude.

 

On remarquera cependant que Kratié n’est pas la capitale : tout y est plus calme et la vie s’y déroule à une échelle bien plus humaine. On y roule plus facilement sans casque aussi…

 


Franck Michel

Des enfants et des bonzes, bien installés dans l’enceinte du Wat Serey Santhor Vong, au centre de Kratié.