Vu, lu et (dés)approuvé | décembre 2014 

Une chronique mensuelle de Franck Michel

Singaraja, grandeur, déclin et renaissance du nord de Bali  

« Je sais déjà toute l’histoire.
Ce n’est plus la peine d’en reparler.
Demain matin, on ira ensemble à la rizière
.
 »

 

Putu Oka Sukanta, Rindu terluka, 2004

Sur cette photo, prise en 2011, une statue équestre d’un héros de l’indépendance semble dominer ce croisement important de la ville où sont en train de défiler les membres d’une famille lors d’une procession funéraire (le blanc étant pour les Balinais la couleur de la mort).

Né à Singaraja, l’écrivain balinais Putu Oka Sukanta a connu pendant dix ans, de 1966 à 1976, les geôles de la dictature militaire. Il rédige aujourd’hui toujours des poèmes et des nouvelles, et travaille notamment, depuis 1978, comme acuponcteur réputé et respecté à Jakarta. Dans ce recueil de treize histoires courtes, rassemblées sous le titre explicite Rindu terlukaLa nostalgie blessée »), l’écrivain traite de la peur, de ceux qui la subissent et de ceux qui l’instaurent, de ceux qui l’instrumentalisent aussi. L’une de ces nouvelles, rédigée en 1990 à Singaraja, s’intitule « Tukang kebon » (« Le jardinier »), c’est d’elle qu’est extraite la citation placée en exergue de cette chronique. Celle-ci plonge le lecteur dans le petit monde de la corruption ordinaire. On y décèle la peur de l’autre, la peur d’agir ou même de penser librement, l’insoutenable pression sociale sur fond de corruption généralisée. Cette nouvelle met ainsi en scène un employé viré par un autre, plus soumis et plus docile à l’endroit du système en place, on y perçoit également une métaphore du désenchantement durant « l’ordre nouveau » – et surtout policier – qui régnait sous la férule du long régime militaro-capitaliste de Suharto (1965-1998).

 

Les deux seules lois qui priment semblent être celle du silence et celle du plus fort. Le non-dit est aussi habituel que le ouï-dire, mais pas aussi courant que le manque de courage et de droiture. Il est vrai qu’en pareille circonstance sortir du troupeau c’est se condamner d’office. Etre un mouton noir exposé publiquement conduit à cette époque à ne pas faire de vieux os…

 

Les écrivains engagés, de Pramoedya Ananta Toer à Putu Oka Sukanta, ont réussi de sauver les leurs au prix fort d’une bonne partie de leur existence passée derrière les barreaux ou sur une île-forteresse oubliée du monde… Au passage, de Putu Oka Sukanta, on peut lire en français Le voyage du poète. Nouvelles et poèmes de l'intranquillité, paru en 2010 aux éditions EFEO-Forum Jakarta-Paris.

Une lecture qui peut se compléter avec bonheur par un roman récent – mêlant références à l’épopée du Mahabharata et renvois à l’histoire tragique de la dictature – qui a fait grand bruit en Indonésie – enfin, je m’entends, dans les cercles intellectuels où la lecture participe au débat public… Le livre s’appelle Amba (2012, traduit en anglais l’année suivante sous le titre The question of Red), et on le doit à une jeune et talentueuse romancière Pamuntjak Laksmi. Cette dernière est l’une des nouvelles représentantes de la génération d’intellectuels engagés en faveur d’une plus grande démocratisation de la société.

 

A la faveur de l’ouverture politique en cours, la vie littéraire indonésienne, notamment animée par de jeunes écrivaines passionnantes – de Ayu Utami à Okky Madasari, en passant par Pamuntjak Laksmi – semble joliment gagner en liberté de ton et de type de sujets abordés jusqu’alors controversés et tabous. Dans leurs écrits, on découvre avec plaisir plus de contestation politique et sociale, et plus de féminisme aussi. Tant mieux. Espérons seulement que cela va durer car rien n’est jamais acquis sur le long terme…

 

Avant le coup d’Etat militaire du 30 septembre 1965, la région nord-balinaise de Buleleng, dont Singaraja fut jadis la capitale, comprenait de nombreux auteurs et poètes, des revues littéraires également, qui, inopinément, furent balayés de coups de mitraillettes et disparurent de la circulation intellectuelle dans l’île de Bali tout comme de l’ensemble de l’archipel indonésien, brusquement passé sous la botte militariste avec le concours des Chicago Boys pour l’économie et de la CIA pour la géopolitique. En ce temps la mode était à l’anticommunisme primaire. L’ennemi du monde, que d’aucuns n’hésitaient pas à nommer « libre », était alors la Chine et pas encore – loin de là même l’idée – l’islamisme radical.

 

Il faudra aux Indonésiens se taire et/ou patienter pendant trente-deux longues années avant de sortir enfin de cette sombre période. La chute du dictateur et de son régime se firent finalement en douceur, tout comme la transition politique d’une quinzaine d’années… A l’automne 2014, avec le nouveau président élu, Joko Widodo, une nouvelle ère est peut-être, enfin, en gestation. Revenons, en attendant quelques espoirs politiques se concrétiser, sur le destin singulier de Singaraja, ancienne capitale régionale de Bali, entre grandeur passée et renaissance annoncée.

 

Défilé le jour de la fête nationale, ici à Singaraja, le 17 août 2007. Si l’esprit nationaliste est garanti, il y a également au programme des festivités culturelles et des accoutrements plus loufoques, une procession de char qui rappelle vaguement le temps royal de Majapahit sinon de l’épopée du Mahabharata, et même une démonstration de sepak takraw, ce jeu de ballon typiquement originaire du sud-est asiatique.

Ancien grand port et ville d’histoire mouvementée riche multiples brassages culturels et religieux, Singaraja porte toujours les lointains stigmates de son passé, avec ses échoppes chinoises et son impressionnant temple chinois en bord de mer, ses grandes avenues et autres vestiges de résidences typiques de l’époque coloniale hollandaise, et ses mosquées, anciennes et nouvelles, témoignant du passage des marins et des commerçants arabes et indiens musulmans, mais aussi de leurs descendants et des nouveaux arrivants de Java, de Madura, de Sulawesi et de Lombok, notamment. On est bien à Bali mais aussi – et surtout – en Indonésie. Evidemment, le touriste mû par un désir soudain d’exotisme à la sauce hindoue-balinaise, ne s’arrêtera pas prioritairement à Singaraja. Mais, presque à coup sûr, il y a passera à toute vitesse car la cité n’est pas seulement celle du roi-lion mais aussi celle de tous les croisements. Routiers compris.

 

Depuis le Xe siècle, les marchands asiatiques échangent et trafiquent un peu de tout dans ce port commercial jadis très actif : des armes, de l’opium, du bétail, de la nourriture et déjà de l’artisanat, sans oublier… des esclaves. Les différentes communautés cohabitent tant bien que mal, hier comme aujourd’hui d’ailleurs (depuis 1998, des émeutes interreligieuses plutôt qu’ethniques, avec à la clé souvent des incendies de boutiques appartenant à des Sino-Indonésiens, font épisodiquement la « une » des infos régionales)…

 

En 2013, deux campagnes d’affichage au centre-ville de Singaraja : la première pour une opération séduction rondement menée par la police… ou comment expliquer aux motocyclistes balinais les incomparables vertus du port du casque ! La seconde fait l’éloge du sourire dans le but de mieux promouvoir la région de Buleleng…

Un passé prestigieux et le raja Jelantik,

figure tutélaire d’une région atypique

 

 

La région (kabupaten) de Buleleng, au nord de Bali, est tributaire d’une histoire singulière. C’est en effet à Singaraja – principale ville de la région et de toute l’île pendant la période coloniale – que débarquèrent les marchands, les colons, les soldats… et les premiers touristes. Au sud, Kuta n’était alors qu’un modeste village de pêche, totalement inconnu des rares visiteurs s’aventurant à Bali. L’ancien royaume de Buleleng apparaît comme coupé par une barrière naturelle formée par les volcans du centre, une spécificité qui contribue aujourd’hui à un certain isolement, comparé au dynamisme et à la pollution désormais emblématiques du sud.

 

Historiquement, le nord se distingue drastiquement du sud et du reste de l’île. Buleleng développa plus tôt des contacts avec l’extérieur – Java mais aussi la Chine, l’Inde et l’Occident – et on a retrouvé (à Pacung) des tessons de poterie vieux de plus de deux mille ans. Puis, dès le VIIIe siècle de notre ère, le bouddhisme et l’hindouisme font ici leurs premières apparitions notables ; un stupa bouddhique localisé à Kalibukbuk (à quelques kilomètres à l’ouest de Singaraja) attesterait aussi de cet ancien héritage, tant culturel, politique que religieux.

 

A partir du XVIe siècle, par l’entremise ou plutôt la mainmise de l’islam et des sultanats javanais, les colons et les marchands en provenance des îles voisines arrivèrent progressivement s’établir plus ou moins durablement sur ce littoral.

 

 

En août 2014, la seconde édition du Buleleng Festival s’est déroulée dans la principale artère de Singaraja. On voit ici le logo et l’affiche promotionnelle, et sur la seconde photo, on peut apercevoir le bupati (préfet) de la région entouré des membres du groupe de rock balinais Lolot, en concert à l’occasion de ce festival.

Quant à l’expression « roi-lion » (singaraja), elle renvoie au nom d’une place construite en 1604 par le Raja Panji Sakti. Celui-ci occupe un rôle essentiel dans la genèse de la ville. En tant que royaume, Buleleng a été fondé par Gusti Panji Sakti, souverain local qui gouverna plus ou moins cette région de 1660 à 1700. Il représente aujourd’hui l’ancêtre héroïque et fondateur de la cite. Ce roi historique, quoiqu’un rien mythique, est également connu comme le Raja qui a étendu le royaume de Buleleng jusqu’à la région de Blambangan à Java Est, une zone traditionnelle de résistance hindoue en terre javano-musulmane. Mais, tout pouvoir ayant une fin, durant la seconde partie du XVIIIe siècle, Buleleng subit un net déclin sous la coupe de ses successeurs, et intègre le royaume est-balinais de Karangasem, même s’il sera gouverné de manière assez autonome de 1806 à 1849.

 

Appelé en indonésien Tugu Singa Amabara Raja, le lion est inscrit sur les armoiries du royaume de Buleleng et symbolize l’esprit supposé vif et dynamique des habitants de Singaraja. Au centre de la cité, l’actuel bureau du préfet (bupati) indonésien était autrefois celui du gouverneur (resident) hollandais. Après 1950, alors que Singaraja allait être pendant une courte décennie la capitale de Nusa Tenggara, cette grande maison hébergeait – en bonne logique – l’équipe du gouverneur indonésien tout juste mis en place.

 

En 1958, Nusa Tenggara est divisée en trois provinces (Bali, Nusa Tenggara Timur, Nusa Tenggara Barat). La capitale balinaise a déménagé de Singaraja à Denpasar, ce « grand marché » du sud plein de promesses, tout un programme… aujourd’hui devenu réalité. La belle demeure officielle, après avoir été un quartier général militaire, a été reconvertie en hôtel Singaraja en 1977, puis en bureau municipal depuis 1982.

 

Les deux filles du raja de Buleleng, Jelantik (photo d’archives, source Internet).

Retour dans l’enfer de l’année 1846. Cette année marque un tournant majeur dans l’histoire régionale et même nationale. À cette date, les Hollandais tentent une première invasion de Bali. En vain. Mais ils reviendront en force. A l’issue de la Seconde Guerre mondiale – durant laquelle Singaraja fut un moment le quartier général des forces japonaises en Indonésie – les colonisateurs bataves tentent un comeback. Effectivement, dès la défaite nippone consommée, à l’automne 1945, les Hollandais vont tenter de faire de Singaraja un centre régional de leur administration coloniale. La possession de Buleleng survient un demi-siècle après la relative mise au pas des royaumes balinais méridionaux.

 

De nos jours, de Singaraja à Munduk ou un peu partout le long de la côte, des vestiges de l’époque coloniale – maisons, villas ou palais à l’architecture européenne – ainsi que des boutiques typiquement chinoises sans oublier des mosquées plus ou moins anciennes, jalonnent le paysage urbain ou rural. Avec l’avènement de l’indépendance, Denpasar sera la capitale régionale et le sud deviendra dès les années 1960 le principal port d’entrée à Bali : en 1969, le dictateur est installé à Jakarta et la messe est dite pour le destin de Singaraja, puisque l’ouverture de l’aéroport de Tuban, à deux pas de la plage de Kuta dans le sud, contribuera à replonger Singaraja et ses environs dans une nouvelle forme d’isolement. De tranquillité diront d’autres, sans doute plus avisés.

 

Il reste que cette longue histoire particulière aura forgé un esprit de résistance indéniable aux « gens du nord ». Leur réputation, galvaudée ou non, est d’être plus ouverts, directs, parfois arrogants et fiers, mais aussi plus progressistes et égalitaires. Effectivement, la rigidité du système de castes semble être dans cette région – où les idées marxistes ont à un moment connu leur petite heure de gloire, sur le plan littéraire et intellectuel surtout – nettement moins effective. D’ailleurs, les musulmans – voyant dans ce coin de Bali une assez généreuse terre d’accueil – arrivent des autres îles et essaient, depuis quarante ans, d’y recréer une vie plus prospère. Une visite des marchés de Singaraja démontrent que beaucoup d’entre eux ont parfaitement réussi leur métamorphose. Commerciale d’abord. Mais, cahin-caha, d’autres habitants tentent de se frayer un chemin vers le bonheur capitaliste dans sa version balinaise, en portant sur leur dos ni rocher ni croix ni swastika, mais un croissant qu’ils espèrent fertile.

 

Aux abords du marché central, l’une des très rares boutiques faisant office de « librairie », et un stand de fruits frais, beaucoup moins surprenant, même si le prix de nombreux fruits locaux reste très élevé pour les habitants.

Cette ouverture tous azimuts vers le large augure aussi d’arts syncrétiques, comme on peut le constater dans la musique rituelle balinaise (ou l’usage par exemple du bambou est essentiel), dans les danses sacrées (wayang wong, baris gede, et surtout le trop populaire joged, danse parfois émoustillée et aguichante, controversée par les temps qui courent, mais néanmoins incontournable pour nombre de cérémonies traditionnelles et même religieuses). Dans le même esprit, dans sa partie nord-est surtout, la région regorge également d’une série de temples hindous aux sculptures étranges sinon mystérieuses. Pas de lieux sacrés sans rites ni mythes...

 

Si à Buleleng il existe un authentique héros local – et national depuis 1993 – dont la mémoire reste vive, c’est bien Gusti Ketut Jelantik. Au milieu du XIXe siècle, ce fin stratège et guerrier intrépide aura fait de son mieux pour refouler les invasions hollandaises successives. Passant à la vitesse supérieure vers 1845, les colonisateurs souhaitent alors exploiter directement le territoire balinais, et pour ce faire, il fallait d’abord entièrement le contrôler, ce qui était loin d’être le cas. Un prétexte mettra le feu aux poudres : les épaves des bateaux naufragés. En 1846, les Hollandais profitent de l’occasion pour accuser le Raja de Buleleng de piller l’épave de l’un de leurs navires. De ce prétexte bidon découle la première réelle intervention armée dans le nord de l’île. Combien de conflits nés sur des leurres ?

 

Les Nord-Balinais n’entendent cependant pas en rester là. Ils s’unissent derrière leurs princes qui pour une fois se sont mis d’accord, tous rassemblés sous la bannière de Gusti Ketut Jelantik (appelé aussi Gusti Ktut Djilantik ou, officiellement, I Gusti Ngurah Ketut Jelantik). On raconte, dans les livres comme dans les environs de Sawan et de Jagaraga, que les troupes balinaises furent légendaires et courageuses, car les soldats seulement armés de kriss, dagues et lances, étaient toutefois plus ingénieux que leurs homologues européens.

 

Sous le commandement de Jelantik, ils creusent des fosses et construisent d’immenses pièges remplis de pieux pointus, aussi mortels qu’efficaces. Les Balinais remportent deux victoires, en 1846 et 1848, mais la catastrophe militaire survient en 1849, à Jagaraga. Aujourd’hui encore, à quelques kilomètres de Singaraja, en partant vers la montagne, le temple du village de Jagaraga témoigne, par le biais d’une bande dessinée fixée dans la pierre, sorte de fresque murale et mémorielle, de l’histoire douloureuse de Buleleng. Pertes innombrables, destructions de temples et d’habitations, le bilan est lourd pour les autochtones.

 

Mais Gusti Ketut Jelantik refuse de se rendre et, dans un premier puputan, un suicide collectif ou combat mortel qui malheureusement en annonce bien d’autres par la suite, il avance – en compagnie de sa femme, de ses proches et de ses serviteurs – vers les canons des fusils hollandais… Le tout se finit en carnage. Après cette résistance téméraire, les jeux sont faits et les cartes tombées en 1849. Le royaume de Buleleng intègre le giron colonial hollandais et perd son autonomie en 1882.  

 

Les colons européens tentent, comme souvent, d’intimider et d’utiliser – en l’achetant – l’élite balinaise existante mais plus vraiment régnante.  Descendant de Gusti Panji Sakti, le chef-fondateur de la cité, un Raja reconnu comme étant un intellectuel aristocrate en vue, Gusti Putu Jelantik, est nommé gouverneur en 1929 par les Hollandais. Mort en 1944 pendant l’occupation japonaise, c’est au tour de son fils, l’écrivain renommé Anak Agung Nyoman Panji Tisna (qui devient alors Anak Agung Pandji Tisna) de lui succéder. Mais dès 1947, ce dernier cède le trône à son jeune frère, Anak Agung Ngurah Ketut Djelantik, plus connu sous le nom de Meester Djelantik. Ce pouvoir fantoche dure jusqu’à fin 1949, date definitive du départ des Hollandais. Finalement, en 1950, tout rentre dans l’ordre, pas encore nouveau, et Bali tout entier rejoint officiellement la République indonésienne, fraîchement indépendante.

 

A quelques kilomètres à l’est de la ville, les villages de Kubutambahan et de Sangsit sont connus pour leurs temples à l’architecture énigmatique et spécifique au nord de l’île. Ici, à Kubutambahan, figure de Rangda statufiée, cette déesse-démon traîne généralement près du temple des morts, ou Pura Dalem. A Sangsit, au temple/palais dédiée aux cultures sèches, ou Puri Beji, des sculptures comme celles de Boma, fils du sol et de la terre (ici debout sur la tortue légendaire qui soutient le monde selon la tradition hindoue balinaise), paraissent tout aussi tragiques.

Une architecture religieuse hindoue et des mythes régionaux spécifiques et tenaces

 

Les temples hindous du nord-est de Singaraja témoignent de la spécificité historique de la région de Buleleng. Le plus à l’est de Singaraja, dans le hameau d’Alassari, se trouve le Pura Ponjok Batu, le temple de « la Pointe du Rocher ». Construit tout en hauteur sur un rocher réputé pour la « bonne » énergie qu’il diffuse, ce temple possède de belles sculptures – dont un Ganesh impressionnant – et renvoie à de nombreux mythes chers aux Balinais. Consacré spécialement au fameux prêtre javanais Danghyang Nirartha, qui a profondément réformé la religion balinaise au XVIe siècle, et qui aurait été présent sur le site pour méditer et sans doute aussi écrire.

 

Un jour, Nirartha a vu au loin un bateau en train de couler mais le brave saint homme a réussi à sauver les marins d’une mort certaine en leur servant de l’eau apparue comme par magie d’une source divine sur la plage… Sous le temple, on peut voir une sorte de statue d’un modeste bateau exposé aux flots et aux vents qui symbolise ce récit mythique. En outre, le temple serait très ancien et un sarcophage retrouvé indiquerait notamment que des rituels eurent lieu ici depuis au moins deux millénaires. Le site est particulièrement chargé sur le plan spirituel. Nombreux sont d’ailleurs ceux qui, passant par cette route côtière, s’arrêtent ici un bref instant pour puiser un peu de la force vitale qui se dégage de ce lieu sacré.

 

À Kubutambahan, le temple Meduwe Karang (Pura Meduwe Karang) est célèbre pour sa sculpture de celui qui est considéré par les tenants du discours touristique comme le premier cyclotouriste occidental parcourant l’île au tout début du XXe siècle. Ce bas-relief représente l’artiste peintre hollandais Nieuwenkamp en promenade à vélo dans le coin en 1904… Quotidiennement, une nouvelle fleur de frangipanier est fixée à son oreille par l’une des fillettes ou écolières du village. Celles-ci s’installent devant le temple et sont contentes de partager quelques mots de bahasa indonesia ou, mieux, de balinais, avec les visiteurs de passage. Plus sérieusement, ce temple célèbre les cultures sèches, y compris le riz ainsi cultivé, et son nom signifie temple des « maîtres de la terre ».

 

La roche volcanique utilisée pour les statues et les sculptures est assez sombre et, de concert avec les divinités hindoues, on peut admirer de belles pièces joliment ouvragées, comme une danseuse de legong ou des princes locaux de Singaraja, sacrément enturbannés et costumés. L’armée des singes accueille les visiteurs à l’entrée du temple juste avant la montée des marches. 

 

A deux pas de Singaraja, les garçons du coin tentent de briser les vagues d’une mer parfois agitée.

À Sangsit, le temple de Beji (Pura Beji) est consacré aux cultures irriguées. Ce temple est donc prioritairement un temple de subak, puisqu’il est dédié au système hydraulique traditionnel qui régit l’agriculture irriguée balinaise. Ce qui est en jeu, c’est l’harmonie des canaux et des voies d’écoulement de l’eau qui, ici plus qu’ailleurs, est sacrée.

 

Tirta agama, ou la religion de l’eau, est ainsi parfois la désignation populaire de la religion tant hindoue que locale dans l’île. Les sculptures sont ici surtout en grès, ce qui donne une tout autre vision architecturale que pour les œuvres réalisées avec la roche volcanique, cette lave noire qui est ici remplacée avantageusement par un grès fin et relativement clair. Du coup, l’ensemble gagne en finesse et en douceur. D’étranges sculptures de visages ressemblent aux antiques œuvres latino-américaines d’avant les incursions hispaniques (incas, aztèques ou mayas), de quoi s’interroger quelque peu sur les chemins mondiaux de la diffusion culturelle ! Surtout, cela ne fait qu’ajouter du sel aux mystères qui entourent ces temples du nord de Bali.

 

À l’arrière du Pura Beji, par un sentier au milieu de la rizière, on arrive au Pura Dalem Kelod Sangsit, le temple des morts de la localité. Impressionnant et exotique, celui-ci intrigue par ses représentations démoniaques et plus encore érotiques où l’imaginaire balinais s’exprime bien librement. Dévoilant ses seins gigantesques, Rangda, la sorcière pas toujours bien-aimée, est omniprésente sur les murs dont certaines scènes décrivent l’enfer, avec ses tortures comme il se doit, voire parfois aussi le paradis avec sa débauche d’érotisme. Les artistes balinais ont pu ici donner libre cours à leur inspiration, certes nourrie du panthéon hindouiste mais aussi des fruits féconds de leur imagination sans limites.

 

Plus à l’ouest, vers Lovina, une enclave touristique et occidentale en perte de vitesse depuis une décennie, on trouve du sable noir typique de la côte nord et est de Bali, et des jukung, ces bateaux de pêche traditionnels de la région.

Le temple des morts de Jagaraga, le Pura Dalem Jagaraga, est un parfait révélateur de l’histoire régionale en proie au colonialisme. Un guide est sur place pour apporter les précisions car ici l’histoire militaire prend le pas sur la religion hindoue. C’est à l’issue de la terrible défaite de Jagaraga, en 1849, qui signe en fait la chute du royaume de Buleleng, que les villageois entreprennent de reconstruire le temple des morts (pura dalem) détruit ainsi que le hameau dévasté. À ce moment de l’histoire, le village fut rebaptisé « Jagaraga », ce qui signifie « fais attention à toi » !

 

Diverses sculptures plus ou moins récentes sur le mur extérieur – et dans une moindre mesure sur le mur intérieur – témoignent de la mémoire dramatique sinon traumatique que l’histoire de cette défaite a produite auprès des habitants : on y voit des Hollandais mangés tout crus par des monstres marins, des voitures, des vélos, des bateaux échoués, des palmiers et des poissons géants, des locaux en train de pêcher avant que ne s’abatte la tragédie, sans oublier des avions qui semblent menacer de s’écraser… On voit aussi, plus classique, Rangda qui rôde dans le funeste site, et Men Brayut qui, à l’entrée du temple, protège sa prolifique progéniture ! D’autres sculptures – un naga enroulé ou un monstre à l’envers – illustrent un monde en perdition, à la renverse… Ces bas-reliefs sont des pages d’histoire locale et permettent, joliment, aux autochtones de lutter contre l’oubli.

 

À Sawan, en quittant Singaraja vers les hauteurs, peu après Jagaraga, le temple de « la Pierre creuse » (Pura Batu Bolong), rarement visité, se love dans une minuscule vallée que domine un banian géant qui annonce, pour le voyageur curieux de s’y aventurer, l’arrivée sur les lieux. Les bassins et la source sont ici sacrés. Tellement… qu’il n’est, en principe, pas permis d’accéder au temple. Mais c’est avant tout le lieu qui est empreint de mystère sinon de magie.

 

Au final, les voyageurs qui s’aventurent dans cet univers spirituel et architectural au nord de Bali sont plutôt rares et ce qu’ils recherchent avant tout dans ce coin, c’est le calme et le dépaysement… d’avec le sud de l’île. Avec ou sans découvertes des temples locaux ! Et même si le village de Munduk, les cascades de Gitgit, et surtout les plages de Lovina et de Pemuteran, des lieux prisés par les touristes visitant le nord, ne sont pas vraiment des sites particulièrement originaux.  Les trésors cachés du nord existent bien mais ils se dénichent au-delà de ces hauts lieux déjà, à l’échelle du nord de l’île, très fréquentés.

 

En remontant vers… le sud et la région des lacs Buyan et Bratan, on arrive dans le district de Sukasada. Ici, sur cette image datant de 2012, on voit comment le Laskar, le plus important gang à Bali, a officiellement pignon sur rue, et sur route. Ce gang est notamment réputé pour assurer, d’une main de fer, la sécurité sur une grande partie de l’île, des agences bancaires aux bars malfamés, pour le meilleur et pour le pire…

Une lente renaissance vers un devenir incertain

 

Ville de près de 600 000 habitants, Singaraja, le roi-lion, est un peu la petite sœur de Singapour, la cité du lion, à laquelle elle aspire demain à ressembler. Ce n’est pas gagné mais, pour les plus optimistes, la voie, ouverte, est déjà entamée. D’ailleurs autrefois, à l’époque de la colonie triomphante, l’une des voies qui menait Londres ou Amsterdam à Singaraja et donc à Bali, passait par Singapour. Et aujourd’hui, une cité qui mange du lion et qui aspire à renaître ? Cet itinéraire pourrait en effet renaître mais par les airs dorénavant… dès que l’aéroport international sera construit et en fonction !

 

La création/construction d’un nouvel aéroport international, décidé en 2012, domicilié à Kubutambahan, deviendra effective en 2014, avec notamment une inauguration officiellement prévue pour 2017. La culture ancienne des temples est aujourd’hui supplantée par une culture moderne, internationale… même si des groupes de rock locaux chantent – ou éructent, s’il s’agit de noise music ou de heavy metal forcément hurlant – pour certains encore en balinais ce qu’ils ont sur le cœur ou dans les tripes.

 

Le Festival Buleleng est un événement culturel et festif initié par le nouveau préfet (bupati) de Buleleng, Putu Agus Suradnyana – que l’on peut voir ici, juste avant le concert, en compagnie de l’un des principaux groupes de rock local Lolot –qui a souhaité, par cet exemple comme par d’autres, redynamiser cette région nord de Bali, plutôt placée hors des sentiers très battus d’un tourisme désormais de masse.

 

Dans son entreprise de promotion du département dont il a la charge, le bupati prépare, également et peut-être surtout, l’ouverture de Buleleng – ou plutôt la réouverture – à un plus grand nombre de visiteurs à partir de 2018, date avancée de l’inauguration du nouvel aéroport international. Avec cette venue attendue de touristes dans le nord de l’île c’est toute une région qui espère un boom économique sans précédent… Beaucoup d’attentes, de promesses, d’espoir aussi, mais nul ne sait pour l’heure comment cette évolution pourra profiter aux habitants.

 

Lancé pour la première fois en 2013, ce festival avait déjà tenu ses promesses : en 2012, le département comptabilisait 23 000 touristes étrangers, un nombre qui atteint 32 000 en 2013. Objectif chiffré réussi, reste dorénavant à confirmer l’essai et « redonner toute la vitalité culturelle à Buleleng », pour reprendre les propos du préfet. La tâche s’avère plus délicate mais pas impossible. La seconde édition s’est déroulée du 6 au 10 août 2014 dans divers lieux à Singaraja, la capitale de ce département balinais, et l’un des points forts du festival fut le concert de Lolot.

 

On notera – le nouveau président indonésien, roturier et réformateur, a été élu deux semaines avant seulement – le côté ouvert, décontracté, en un mot « progressiste », du bupati qui semble vouloir dupliquer l’enthousiasme national pour Jokowi dans son département… Il est bon de rappeler que les Balinais ont soutenu et voté à près de 80% pour le candidat Joko Widodo, lors de l’élection présidentielle en juillet 2014, établissant ainsi un record à l’échelle de l’archipel indonésien.

 

 

Dans la campagne autour du village d’Ambengan, on retrouve de belles rizières et des cascades bien cachées, moins fréquentées que celle de Gitgit, qui s’étagent le long de la route reliant Singaraja à Bedugul, dans la montagne.

Les touristes qui se rendent à Bali ne vont pas à Singaraja même s’ils risquent d’y passer en vitesse au cours de leurs tribulations dans l’île. En général, ils ne rebroussent pas chemin mais le passent. Une atmosphère particulière caractérise cette ancienne capitale qui, depuis bien longtemps que le sud lui ait volé la vedette sur le marché mondial du tourisme, semble assoupie. C’est précisément ce qui la rend plus calme et même plus sympathique. Ici, pas ou peu de marchands qui haranguent le visiteur, et même pas de MacDo ou de Pizza Hut en ville, on est donc vraiment loin de l’image du sud de Bali.

 

On trouvera également avec difficulté une discothèque ou même un bar ouvert le soir… sauf à poursuivre sa route jusqu’à Lovina, cette enclave occidentalo-balnéaire en déliquescence depuis déjà près de vingt ans. Là, dans ce lieu pensé pour touristes étrangers, les prix remontent autant que l’attrait du lieu redescend. Si le visiteur s’échine à voyager dans le nord perdu de l’île, ce n’est pas pour retrouver ce qu’il a quitté au sud ou même à Ubud. A moins qu’il n’ait fait fausse route. Ce qui arrive assez souvent.

 

L’envers du décor ou la face sombre du paradis balinais ne se déniche pas seulement dans son passé, comme nous l’a par exemple bien démontré – avant beaucoup d’autres – Robinson Geoffrey, dans son ouvrage The dark side of paradise. Political violence in Bali (Cornell University Press, 1995), il est également omniprésent dans le présent de l’île. Surtout sinon exclusivement dans le sud de l’île. Des années 1960 à nos jours, une constante toutefois demeure : la violence, qu’elle soit politique, économique, militaire, religieuse ou sociale, souvent véhiculée et entretenue par d’un côté les gangs et de l’autre par les flics.

 

Ainsi, hier comme aujourd’hui, le plus important gang balinais, Laskar Bali, a très officiellement pignon sur rue dans toute l’île, ses membres assurant très officiellement la sécurité aussi bien des bars de nuit les plus louches que les sièges des banques les plus cossues… Les « men in black » qui leur servent de gros bras et qui sont visibles à l’entrée de nombre d’établissements – allant au simple resto de plage à la discothèque la plus prisée de l’île – dès que surgit le monde de la nuit, sont aussi aux premières loges du trafic de drogue qui gangrène tout le sud de Bali.

 

Dans son livre sans concession, Snowing in Bali (Quercus, 2013), Kathryn Bonella plonge les lecteurs dans l’univers caché de la drogue à Bali, notamment celui de la cocaïne dont, depuis les années 1990, la consommation massive a transformé les nuits bleues sous les étoiles en nuits blanches saupoudrées… A la vue de cette descente en enfer, la face noire du paradis est bien d’actualité, même si ces dernières années, certains des plus grands bonnets de la drogue ont été finalement arrêtés. Nul doute cependant qu’à Bali, la démocratisation de la drogue est arrivée plus rapidement et a fait plus de ravages – y compris jusque dans certains recoins isolés de l’île – que la démocratisation politique, beaucoup plus médiatisée. Hélas, cette détérioration sociale – criminalité, drogue, et aussi l’essor de la prostitution – affecte également la région de Buleleng, où le Sida fait particulièrement des ravages…

 

Le bon côté – nord donc – si l’on peut dire, c’est au milieu de cette description dantesque d’un présent balinais en proie aux doutes les plus sérieux, c’est de constater que le nord et l’est de l’île restent pour l’heure encore un peu à l’écart d’une modernisation frénétique : ici, le temps balinais – plus orchestré par les rites que le travail – garde encore sa paisible saveur dès lors qu’on quitte les grands axes routiers qui sont aussi ceux de la modernité. Le sud de l’île, sacrifié sur l’autel de développement du business à tout-va en général et du tourisme tout sauf durable en particulier, a récemment vu sortir de terre et de mer une autoroute à péages (la première du genre en Indonésie, « cool, Bali est enfin moderne comme chez vous », m’a fièrement confié un autochtone rencontré sur le bord du « chemin »), la spéculation immobilière atteint des sommets et la violence croissante autrefois rurale est devenue urbaine. Mais le pire reste à venir : certains développeurs se frottent leurs mains sales et rêvent déjà d’un Disneyland rentable et d’un circuit de Formule 1 « bancable » ! Une insulte à la culture balinaise et un scandale écologique…

 

Dans le nord de l’île, le répit évite pour l’heure le pire. A Buleleng, et dans sa capitale Singaraja qui sort d’un long sommeil, le réveil s’opère forcément plus lentement et les embouteillages routiers ne sont pas encore quotidiens. Jusqu’à la mise en fonction de l’aéroport international prévue en 2018… Mais qui sait véritablement ce qui peut encore arriver d’ici là ?

 

 

Franck Michel

 

Sur les hauteurs, là où l’horticulture remplace la riziculture, dans le district de Sukasada, la vie montagnarde n’a plus rien à voir avec la vie citadine en cours dans la chaleur parfois étouffante de Singaraja. Ici, on est à plus mille mètres, et un cochon à la broche – babi guling – est un repas de fête. Sur la photo suivante, une jeune balinaise en train de confectionner des offrandes semble atteinte par la grâce… Bali n’est-elle pas une île qui, de plus en plus, attire une flopée d’Occidentaux en mal d’exotisme ?