La bibliothèque voyageuse de Georges Bogey

« Princesse des rues »

de Laurence Ligier

Éditions Tchou, 2007

 

par Georges Bogey

"Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger"

Photographie prise après le passage du Typhon Hayian - licence Creative Commons

Ce livre autobiographique raconte le parcours de vie d’une jeune fille française qui en une dizaine d’années, grâce à une volonté sans faille, est devenue une figure de premier plan dans l’action humanitaire aux Philippines. 

 

 

Un voyage décisif

 

 

À dix-huit ans, juste après son bac, Laurence Ligier fait un voyage d’un mois aux Philippines. Un pays dont elle ne sait pas grand-chose. Elle y découvre la misère physique et morale des enfants et en particulier celle des petites filles victimes d’incestes, de viols, de prostitutions, de violences et de maltraitances diverses. « Aux Philippines un enfant meurt toutes les trois secondes. » « J’étais informée de cette situation […] mais la réalité dépasse en horreur tout ce qu’annonçait la documentation. » Quelque chose en elle la pousse immédiatement à passer du stade de celui qui regarde au stade de celui qui agit.

 

Voici ce qu’elle écrit au début de son livre. « Très jeune, il m’est apparu nécessaire de donner un sens à ma vie en répondant à la souffrance des plus démunis. » Puis ceci : « Je me souviens encore du jour où j’ai répondu oui, quand on a eu besoin de moi. » Au moment où elle prononce ce oui, la jeune étudiante sait que ce projet d’action est en totale adéquation avec son projet de vie. Elle ne répond pas à un appel venu d’un ailleurs mythique ou mystique, elle ne part pas non plus par défaut pour combler un manque, elle décide librement et volontairement de répondre à un désir qu’elle a perçu, appréhendé et analysé.

 

 

Un départ difficile

 

 

Après le temps de la fulgurance, qu’on pourrait comparer à un coup de foudre amoureux, vient forcément le temps de la raison… et aussi des raisons… à donner aux proches, à la famille, aux amis, sinon pour qu’ils approuvent du moins pour qu’ils comprennent le départ, puis les départs pour des séjours de plus en plus longs. S’engager c’est parfois se déchirer. Se relier c’est parfois se séparer.

 

 

Le temps de l’expérience

 

 

Dans le bidonville de Barrio Obrero, à Iloilo, elle découvre la lutte quasi animale pour la survie, la promiscuité, l’insalubrité, les haines, les agressions, la vermine, la crasse… Désemparée, elle a conscience que son manque d’expérience nuit à son efficacité ; elle a même parfois le sentiment d’être inutile. Il lui est impossible d’en rester là.

 

Avec l’aide de son « garde du corps » : « Ellien, vingt ans ; 1,47m, 40kg », elle vient très concrètement en aide à un jeune garçon : elle parvient à lui faire quitter la rue pour l’école. « Pour la première fois depuis le début de ma mission, je ressens la satisfaction d’avoir pris mes responsabilités et d’avoir agi au mieux pour aider un enfant en détresse. » Ce premier succès lui confirme que l’efficacité résulte de la ténacité. Reste à acquérir les connaissances du pays, des habitants et de leurs besoins réels pour pouvoir adapter son action afin de la rendre la plus pertinente possible et ainsi la pérenniser. Après quatre mois dans le bidonville, Laurence Ligier fait une expérience de huit mois en milieu rural.

 

 

Le début d’une nouvelle histoire

 

 

Au terme de cette année passée aux Philippines Laurence Ligier écrit : « Je ne reviendrai jamais de ce voyage […] Je sais dorénavant, plus que jamais, que je suis faite pour cette vie de terrain et que le confort m’importe peu. « […] Ma place est bien auprès d’eux […] Ils sont l’avenir d’un pays et, pour moi, défendre leurs droits et leurs intérêts a un sens. » Avec l’aide des Philippins avec qui elle collabore Laurence Ligier identifie un besoin précis. « L’objectif est clairement défini ; il s’agit de construire un centre d’accueil réservé aux filles. » Elle fait une sorte d’état des lieux de ses forces et de ses faiblesses.

 

Sa force : son opiniâtreté ! Sa faiblesse : son manque d’expérience ! Elle se trouve face au monde inconnu des montages financiers, des problèmes de construction, des négociations en tous genres… Elle repart en France en s’engageant à revenir avec la compétence requise pour que le projet aboutisse. Elle change le cours de ses études et s’oriente vers la sociologie, l’ethnologie, le commerce et le développement. En quelques années, avec méthode, détermination, sans perdre de temps et surtout dans la perspective de créer un centre d’accueil, elle acquiert le bagage dont elle a besoin.

 

Elle revient aux Philippines en 1995 pour effectuer un stage dans le cadre de sa formation universitaire. Cette nouvelle période d’immersion dans le milieu philippin lui permet d’améliorer encore sa connaissance du pays. Elle travaille en lien étroit avec Ellien à qui elle veut confier la direction du futur centre. « […] parce qu’elle est Philippine et que j’estime qu’elle plus que moi, doit sentir que ce projet lui appartient. » Elle se documente, prend des avis, écoute des conseils, visite d’autres structures humanitaires, collabore avec certaines d’entre elles et au final « forte de cette nouvelle expérience », elle revient en France pour présenter son projet professionnel et faire valider son diplôme. « […] Je me sens prête maintenant à répondre aux attentes de mes amis philippins d’Iloilo. Je vais enfin les aider concrètement. »

 

 

La création et le fonctionnement de l’association Caméléon

 

 

« Je réalise l’étude de faisabilité de notre projet : la création d’une ferme familiale d’accueil pour les petites filles des rues d’Iloilo. […] Je commence à entreprendre des démarches pour rechercher un financement et me rends vite compte que cette mission va être difficile. Nous avons besoin de 3,5 millions de francs. » Il faut rappeler ici que ce n’est pas un chef d’entreprise habitué à naviguer dans le monde des affaires qui parle mais une jeune femme de vingt quatre ans.

 

En septembre 1997, l’association Caméléon est créée. « Le nom que nous avons choisi est porteur des symboles auxquels nous sommes attachés. Comme l’animal éponyme, nous ne dévions pas de notre direction et avançons lentement mais sûrement. Le caméléon représente la puissance de la transformation, le passage entre le passé et le futur. Les filles que nous accueillerons s’adapteront à leur nouvel environnement en changeant de couleur, en changeant de vie… pour le meilleur. »

 

Après de multiples démarches un terrain est enfin trouvé… « Je finis par rencontrer Jesry, le jeune maire d’une petite ville Passi City. Il a mon âge et nous nous comprenons. Lui aussi souhaite faire de son mandat un passage efficace et il est prêt à m’aider. » Le maire lui offre un terrain de 3000 mètres carrés entouré d’une forêt d’acajou, à 3 km du centre ville.

 

Les financements sont trouvés peu après. Les deux principaux financeurs sont le gouvernement belge et l’association de sœur Emmanuelle en France. Dit en quelques mots, cela n’a l’air de rien mais pour en arriver là il a fallu beaucoup d’obstination, de compétence et une grande force de conviction ! « Je ne suis plus seule avec Ellien à croire aux miracles : les gens se regroupent autour de nous et nous aident à consolider les bases de ce projet naissant. » « Tout s’enchaine rapidement : permis de construire, accréditation des services sociaux, licence d’opérer, recherche de fonds, mise en place des partenariats, envoi des volontaires, recrutement de personnel local et enfin, construction du premier centre d’accueil Caméléon. » « Le chantier est terminé en cinq mois : un bâtiment de 500 mètres carré de plain pied, prêt à accueillir trente fillettes. »

 

En octobre 1998, les sept premières filles sont accueillies. « Nous nous engageons donc dans la lutte contre les causes et les conséquences des abus sexuels en portant secours aux petites victimes et en favorisant leur réinsertion dans la société. » « Une organisation familiale est mise en place dans les centres d’accueil où les filles plus âgées assument les responsabilités des grandes sœurs. » En 2005 le centre atteint sa capacité maximum. Il reçoit trente fillettes. En 2006 la construction d’un second bâtiment doublera la capacité d’accueil.

 

 

Le rôle éducatif de Caméléon

 

 

Sur une cinquantaine de pages Laurence Ligier fait, avec pudeur, le portrait d’un certain nombre de filles qui, grâce à Caméléon, sortent de l’enfer pour se reconstruire. Ces descriptions valent mieux qu’un cours sur le bien fondé de la mission de cette association. Mais les personnes qui viennent en aide aux filles accueillies ne peuvent rien sans leur volonté. « Souviens-toi de ce que je t’ai dit un jour, dit-elle à une fille, si tu ne t’aides pas toi-même, alors les autres ne pourront rien pour toi, y compris moi et malgré l’amour que je te porte. »

 

Laurence Ligier, fidèle à sa conception du développement, rentre en France en 2008 en laissant aux Philippins et Philippines le soin de gérer et d’animer la structure qu’elle a créée. Aimer ce n’est pas faire à la place des autres mais c’est leur donner les moyens d’agir. « Je suis rentrée en France pour laisser mon équipe philippine gérer le programme au quotidien et je suis fière du résultat. Grâce aux efforts de tous le pari est réussi. »

 

 

Il faut lire ce livre de toute urgence

 

 

Voici pourquoi… 

 

Même s’il est évident que nul ne peut porter à soi seul tout le malheur du monde, que chacun en porte une part et il sera plus léger pour tous. Le malheur des Philippins et des Philippines c’est notre malheur ! « Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger » nous dit Terence. 

 

Créée par une jeune femme révoltée (qu’en d’autres temps on aurait nommé « résistante ») cette association humanitaire est à citer en exemple pour au moins deux raisons. Son efficacité est largement démontrée et son histoire - qui est aussi celle de Laurence Ligier - montre que la volonté c’est le chemin.

 

Aujourd’hui, pour agir, nous devons nous nourrir des mots qui se trouvent partout en filigrane dans ce livre : révolte, sollicitude, bienveillance, éducation, générosité, abnégation, altruisme, entre autres, et aussi de ce mot qu’aujourd’hui on n’ose plus prononcer tant il nous effraie mais qui les englobe tous, l’amour. 

 

 

 

Georges Bogey, juillet 2015

 

 

 

Pour connaître l'association Caméléon, aller sur le site :

 

www.cameleon-association.org

 

 

 

Georges Bogey vit en Haute-Savoie. Il a été professeur de judo puis cadre dans le secteur du Tourisme et de l’Éducation. Il publie depuis 2002, dans des genres variés: théâtre, recueil de haïkus, témoignages, récits, les livres pour enfants. Voir le blog

 

Il partage par ailleurs sa « Bibliothèque voyageuse » avec les lecteurs de La croisée des routes depuis octobre 2013.

 

Il vient de publier un récit « Voyage d’Automne au Japon » au éditions Livres du monde.