La bibliothèque voyageuse de Georges Bogey

Photo de Françoise Saur, extraite de "Femmes du Gourara" éditions Mediapop

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« C’était comme s’il n’y avait pas de noms, ici,

comme s’il n’y avait pas de paroles.

Le désert lavait tout dans son vent, effaçait tout.

Les hommes avaient la liberté de l’espace dans leur regard,

leur peau était pareille au métal. »

— J.M.G. Le Clézio

 

 

« Désert »

de J.M.G. Le Clézio

 

par Georges Bogey

Deux histoires parallèles 

 

Les couleurs du désert irradient ce livre : l’ocre rouge du sable, le bleu sombre des Touaregs, le feu du soleil et des étoiles, le noir glacial de la nuit.

 

On y lit deux histoires parallèles. Dans l’une, les hommes bleus sont pourchassés par les soldats des colonisateurs. Dans l’autre, des âmes bien intentionnées « sauvent » de la misère une jeune fille du désert. Dans le premier cas, la terre natale est souillée, dans le second elle est niée. La mort qui menace, pire que la mort physique, trancherait le lien vital entre le désert et ceux qui y vivent.

 

« Désert » retrace l’histoire de deux voyages contraints, l’un aux confins du désert l’autre hors du désert tous deux suivis du retour au désert. Nour le jeune nomade qui fuit avec les tribus traquées, Lalla Hawa la jeune fille qu’on déplace sont deux jeunes gens qui incarnent dans chacun des récits la palpitation de la vie et de la liberté. 

 

Les nomades… 

 

« C’était comme s’il n’y avait pas de noms, ici, comme s’il n’y avait pas de paroles. Le désert lavait tout dans son vent, effaçait tout. Les hommes avaient la liberté de l’espace dans leur regard, leur peau était pareille au métal. » Ceux qui sont nés dans le désert, nés du désert n’imaginent pas une vie hors du désert. « Peut-être que Nour n’attendait plus rien, qu’il ne savait plus rien et qu’il était devenu semblable au désert, silence, immobilité, absence. »

 

Le désert en eux, ce désert qui est eux c’est leur vie même. Ce rien apparent qu’est le désert est le tout de leur être.

 

La traque

 

« Ils parlaient des soldats des chrétiens qui entraient dans les oasis du Sud, et qui apportaient la guerre aux nomades ; ils parlaient des villes fortifiées que les chrétiens construisaient dans le désert et qui fermaient l’accès aux puits jusqu’aux rivages de la mer. »

« Nour écoutait la rumeur des voix qui grandissait, puis retombait, comme le passage du vent du désert sur la dune et sa gorge se resserrait parce qu’il y avait une menace terrible. » 

 

Nour ressent l’angoisse et la souffrance des hommes qui voient leur monde s’effondrer sans comprendre pourquoi. Chaque jour qui passe accentue la colère, mais montre aussi l’impuissance des nomades face aux envahisseurs. Les prières qu’anime le vieux chef Ma El Aïnine les lient entre eux, les réconfortent, mais ne les protègent pas. 

 

Dans l’histoire de cette traque on ne voit jamais les prédateurs, mais on les sent présents se confrontant eux aussi aux puissances inhumaines du désert : la chaleur brûlante du jour, le froid tranchant de la nuit, la pierre, le sable, le vent, la soif. 

 

Après l’errance 

 

Après leur errance du Sud au Nord qui se solde par un massacre, les survivants font le chemin inverse du Nord au Sud. Cet aller-retour symbolise l’absurdité de l’existence, mais aussi la seule grandeur possible de l’être vivant qui avec obstination, et dans les pires tourments, tourne le dos à la mort pour aller vers la vie.

 

« Il n’y avait pas de fin à la liberté elle était vaste comme l’étendue de la terre, belle et cruelle comme la lumière, douce comme les yeux de l’eau. »

 

«Tournés vers le désert ils faisaient leur prière sans paroles. Ils s’en allaient, comme dans un rêve, ils disparaissaient. » 

 

La fille du désert…

 

« Lalla connaît tous les chemins, ceux qui vont à perte de vue le long des dunes grises, ceux qui font une courbe et retournent en arrière, ceux qui ne vont jamais nulle part. »

 

La fille du désert vit de la vie des dunes, du sable et des plantes étiques qui s’y accrochent, des insectes qui y survivent et de la mer toute proche. Sa tante chez qui elle vit depuis la disparition de ses parents lui raconte…

 

« Alors tu es née, tout de suite, comme cela, dans la terre entre les racines de l’arbre et on t’a lavée dans l’eau de la source. » Lalla vit dans une sorte de village en bordure du désert qu’on nomme la Cité. « [… ] tout le monde est très pauvre [… ] personne ne se plaint jamais. La cité c’est surtout cet amoncellement de cabanes de planches et de zinc, avec en guise de toit ces grandes feuilles de papier goudronné maintenues par des cailloux. »

 

On ne voit jamais la jeune fille dans la Cité. Elle est souvent en bord de mer où un ami pêcheur lui raconte de longues et belles histoires, mais elle vit surtout dans le désert où elle a deux amis qui sont le silence même du désert. L’un est un homme mystérieux qu’elle nomme Le Secret, Es Ser.

 

« Il ne parle pas. C’est-à-dire qu’il ne parle pas le même langage que les hommes [… ] Peut-être qu’il parle avec les mots de la lumière, avec les mots qui explosent en gerbes d’étincelles sur les lames de pierre, les mots du sable, les mots des cailloux qui s’effritent en poudre dure, et aussi les mots des scorpions et des serpents qui laissent leur trace légère dans la poussière. »

 

L’autre c’est Hartani le jeune berger. « Peut-être que Lalla est la seule personne qu’il comprenne et qu’elle est la seule à le comprendre. » Lalla mène auprès d’eux une vie simple, sans question, sans désir, unie consubstantiellement à l’espace qu’on dirait vide et au temps qu’on dirait immobile.  

 

« Quand elle est assise [… ] sur un rocher à côté du Hartani et qu’ils regardent ensemble l’étendue des pierres dans la lumière du soleil, avec le vent qui souffle de temps en temps, avec les guêpes qui vrombissent au-dessus des petites plantes grises et le bruit des sabots des chèvres sur les cailloux qui s’éboulent il n’y a besoin de rien d’autre vraiment. » 

 

Entre Lalla et la nature austère et miraculeusement belle, il y a une telle communion que la jeune fille ne sait pas si elle appartient au monde des hommes ou si elle n’est pas simplement un élément du désert : comme une plante, une volute de vent, un insecte, une pierre qui roule, un grain de sable.

 

La liberté 

 

Quand sa tante décide de lui faire épouser un homme qu’elle ne connaît pas, elle s’enfuit pour rejoindre son berger muet. « Elle a décidé de partir parce que l’homme au complet-veston gris-vert est revenu plusieurs fois [… ] et chaque fois il a regardé Lalla avec ses yeux brillants et durs comme des cailloux noirs [… ] elle sait que si elle ne s’en va pas, un jour il la conduira de force dans sa maison pour l’épouser. »

 

Lalla et le berger qu’elle a librement choisi font l’amour sous le ciel étoilé. Elle sait que désormais personne ne pourra plus la soumettre. « Lalla tourne son visage vers le centre du ciel et elle regarde de toutes ses forces. La nuit froide et belle les enveloppe, les serre dans son bleu profond. Jamais Lalla n’a vu une nuit aussi belle. » Ce sont dans les nuits enchantées comme celles vécues par Hartani et Lalla que devraient se concevoir tous les enfants du monde. 

 

La fin de l’unité 

 

Quand on arrache Lalla à son sol natal pour, dit-on, lui sauver la vie on la déchire en deux. On la sauve de la mort physique, mais, sans le vouloir, on la destine à une autre mort. Ce chapitre de l’expatriation et de la rupture s’intitule « La vie chez les esclaves. » Chez les esclaves, esclave elle-même, Lalla, résiste. Ne sachant ni lire ni écrire elle est femme de ménage dans un hôtel sordide et gagne l’argent de son indépendance, mais pas de sa liberté.

 

Un jour, après avoir donné une grande part de ses économies à plus pauvres qu’elle, elle dépense l’argent qui lui reste pour s’habiller comme une dame et faire, dans un beau restaurant, un somptueux repas avec un jeune garçon qu’elle a pris sous sa protection « Radicz le mendiant. »

 

La cover-girl

 

Ébloui par sa beauté sauvage, la beauté lumineuse du désert, un photographe qui se trouvait là par hasard lui propose de poser pour lui. « C’est parce que je vous ai vue, là, tout à l’heure, quand vous êtes entrée dans le restaurant [… ] C’était vraiment extraordinaire. »

 

Après avoir quitté la lumière du désert pour l’obscurité des chambres d’hôtel, la voici de nouveau dans la lumière, une lumière artificielle celle-là : celle qui éclaire la une des magazines. Le photographe sait que ce qui maintient Lalla sous les projecteurs est provisoire et que seule l’attire, et ce de manière irréversible, l’unique lumière qui compte pour elle : celle du désert et de la liberté.

 

« Le photographe regarde ses yeux, son visage et il sent la profondeur de l’inquiétude derrière la force de sa lumière. Il y a aussi la méfiance, l’instinct de fuite, cette drôle de lueur qui traverse par instants les yeux des animaux sauvages. »

 

Lalla ne cache pas ses intentions « Un jour tu sais, je m’en irai je partirai et il ne faudra pas essayer de me retenir. » Au sommet de cette gloire qui pour elle n’a aucun sens et qu’elle a atteinte en quelques mois, Lala repart. « Lalla a hésité parce qu’elle voulait laisser quelque chose au photographe un signe, un message pour lui dire adieu » [… ] Comme elle n’avait rien, elle a pris un morceau de savon et elle a dessiné le fameux signe* de sa tribu avec lequel elle signait ses photos dans les rues de Paris. »

 

Le retour au pays natal 

 

De retour sur sa terre natale Lalla accouche de l’enfant conçu avec le berger. « La douleur qui jaillit du ventre de la jeune femme [… ] se répand sur toute l’étendue de la mer, sur toute l’étendue des dunes jusque dans le ciel pâle. » « Puis elle s’allonge enfin au pied de l’arbre, la tête tout près du tronc si fort ; elle ouvre le manteau, elle prend le bébé dans ses bras et elle l’approche de ses seins gonflés. [… ] Elle regarde un instant la belle lumière du jour qui commence et la mer si bleue aux vagues obliques pareilles à des animaux qui courent. Ses yeux se ferment. Elle ne dort pas, mais c’est comme si elle flottait à la surface des eaux, longuement. » 

 

Vivre d’amour et d’eau fraîche

 

Cliché usé jusqu’à la trame, l’aphorisme « Vivre d’amour et d’eau fraîche » est un principe sur lequel se fonde et s’oriente la vie des héros de cette double histoire. Malgré sa banalité, ce lieu commun pourrait bien être la seule vérité qui vaille.

 

La liberté et la beauté de la vie, ne serait-ce pas finalement qu’un peu de pain, quelques dattes, l’eau d’une source et le silence du désert. 

 

 

« Désert » de J.M.G. Le Clézio, est un livre somptueux destiné à tous ceux qui rêvant de voyage rêvent de liberté. 

 

 

 

Georges Bogey, avril 2016

 

 

 

(*) un signe en forme de cœur

Georges Bogey vit en Haute-Savoie. Il a été professeur de judo puis cadre dans le secteur du Tourisme et de l’Éducation. Il publie depuis 2002, dans des genres variés: théâtre, recueil de haïkus, témoignages, récits, les livres pour enfants. Voir le blog

 

Il partage par ailleurs sa « Bibliothèque voyageuse » avec les lecteurs de La croisée des routes depuis octobre 2013.

 

Il vient de publier un récit « Voyage d’Automne au Japon » aux éditions Livres du monde.