Chronique #art 10 | septembre 2014

par Gianni Cariani

La mise en scène du patrimoine

Rome, photo de Martin Parr, 2005. D.R. www.martinparr.com

 

Cette photo prise à Rome en 2005 par Martin Parr est des plus significatives, parmi de nombreuses autres, de « l'agrégation » du tourisme et du patrimoine. Qui, en marchant et se promenant dans les rues de Rome, n'est pas tombé nez à nez avec un gladiateur ou un légionnaire de la VIIIe Légion Augusta téléphonant à l'aide de son iPhone primitif pour informer sa maman qu'il rentrerait bien à 13 heures pour le déjeuner ?

 

Il n'est point le lieu ici et maintenant de faire l'analyse et la critique exhaustives de ce puissant mécanisme qui transforme, voire transcende, allègrement, les sociétés contemporaines. Cette image est assez parlante pour nous entraîner sur de multiples territoires dont l'espace aurait l'horizontalité du monde et la verticalité de l'histoire. Le patrimoine est bien une mise en scène aux multiples facettes qui nous parle d'ailleurs, d'héritage, de loisirs, de rêves et de culture. Le patrimoine nous parle aussi d'argent, de spectacle, de mercantilisme, de société de masse et de société de consommation. Il évoque aussi l'appropriation, l'identité, les stéréotypes et la mémoire.

 

D'un bout à l'autre de la planète, il y a cet engouement pour la découverte. Les acteurs du patrimoine et du tourisme ne sont pas avares de propositions qui forcément deviennent institutionnelles. Découvrir est toujours fascinant et toujours enthousiasmant, même si la découverte dans ce cas de figure peut paraître quelque peu stéréotypée, légitimée et ultra-organisée.

 

Ainsi, en considérant le tourisme dans cette perspective (c'est-à-dire organisée, avec une dimension exponentielle de rentabilité, de confort, d'accessibilité et d'immédiateté), des itinéraires universels sont balisés, ponctués de points cardinaux, de sites incontournables et de merveilles invraisemblables à ne pas manquer. Il est toujours amusant de voir sur un site de voyages ou dans une agence de voyages la production touristique au goût du jour.

 

D'année en année, des cheminements identiques, plus les 5 ou 6 nouvelles destinations et leurs objectifs patrimoniaux inestimables, à ne rater sous aucun prétexte. Les acteurs du tourisme et du patrimoine doivent ressentir une sorte de jubilation à produire de manière ininterrompue de la nouveauté, de nouvelles typologies et de nouveaux « monuments » emblématiques. Par ailleurs, dans cette course à l'édification civilisationnelle, la surenchère connaît de tels débordements qu'à la fin tout est sanctifié et patrimonialisé. Voilà un barbarisme qui pose question.

Temple d'Apollon, VIe siècle av. J.-C., Bassin méditerranéen

« Le tourisme peut être une mine d'or pour la France »

 

C'est le bilan laconique des Assises du tourisme qui se sont clôturées en juin 2014 après plusieurs mois de débats et d'ateliers, de tables rondes et d'investigations. Les constats sont multiples. Croissance du nombre de touristes, croissance des formes du patrimoine, croissance des listes de classement. Si les pays « riches » (USA, Canada, Japon, Europe, Australie) constituent traditionnellement la majorité des contingents touristiques vers l'Europe, les pays « émergents », Chine, Russie, Brésil et dans une moindre mesure, Vietnam, Turquie, Pays du Golfe depuis quelques années en fournissent une part non négligeable.

 

Le tourisme offre ainsi une sorte d'état des lieux de la planète : pays en croissance, pays en situation conflictuelle, effets cycliques des tendances et des modes touristiques par exemple. Chacun voyage avec ses habitudes, ses manières de voir, ses manières de faire. Mais il est évident qu'il existe des incontournables, à ne pas rater, à ne pas manquer. Il y a quelque chose d'inévitable dans cette forme de voyage. Des points de focalisation d'où la part de hasard est pour ainsi dire exclue. De ce point de vue, le tourisme élimine la part de risques, de décalages et de surprises, bonnes ou mauvaises. A l'horizon 2030, il y aura 2 milliards de touristes en mouvement chaque année. En 1950, il y avait quelque 20 millions de touristes annuellement.

Surenchère patrimoniale !

 

À titre indicatif, retenons que la part des activités liées au tourisme représente plus de 9 % du PIB mondial. Que celle-ci est en forte croissance en Europe et particulièrement en France, traçant peut-être une ligne d'horizon ou un transfert des sociétés post-industrielles à des sociétés clairement assises sur le patrimoine, c'est-à-dire sur le passé et la mémoire.

 

La France est un cas exemplaire à différents titres. D'une part, comme ayant été le pays à l'initiative de toute la construction symbolique autour de la notion de patrimoine. D'autre part, comme le pays ayant attiré sur son territoire le plus grand nombre de touristes ces dernières années, dégageant de la sorte un excédent sonnant et trébuchant très lucratif. La mode est au patrimoine et au tourisme, mais leurs configurations ont connu bien des évolutions et une lecture transversale peut être opérante.  

 

 

Questionner la ville : le patrimoine comme œuvre d'art totale

 

Les monuments historiques tiennent lieu de balises de survie pour le touriste lors de ces déambulations urbaines et rurales. La quasi-totalité des villes de la « vieille Europe » possède une cathédrale, un palais, un temple, un bout de rempart, un musée quel qu'il soit, archéologique, historique, des beaux-arts, de telles ou telles personnalités plus ou moins célèbres, de tels ou tels moments mémorables, en général plutôt tragiques.

 

Il existe une sorte de distanciation affective dans la constitution du patrimoine. Il y a en général la distance du temps qui donne la possibilité de requalifier un édifice tout en changeant sa fonction et son usage. Le franchissement d'une frontière invisible qui catégorise, valorise et substitue.

 

L'invention du patrimoine porte le sceau de la Révolution française. Paradoxalement, les destructions des symboles de l'Ancien régime génèrent plusieurs lois de l'Assemblée constituante, validant la protection des « monuments des arts et des sciences » et demandant que leur inventaire soit effectué et leur conservation mise en œuvre. Tous les objets pouvant servir aux arts, aux sciences et à l'enseignement sont concernés. Une définition assez vague pour être modulable.

 

La distinction sur fond de changement de régime politique était effective. En effet, si nous considérons la notion de patrimoine comme un symbole regroupant le corps d'une nation, on ne pourra que difficilement parler de patrimoine pour la période antérieure à la Révolution française. En effet, la monarchie étant constituée d'un roi et de ses sujets, on peut dire que si le territoire est l'objet du roi il n'y a point de nation ou de corps clairement constitué au sens moderne du terme. La devise de Louis XIV,  « Nec pluribus impar », quelles que soient les interprétations données, marque clairement la séparation. La Monarchie absolue distingue un homme qui dispose de ses sujets. L'institution et le corps social sont sous sa coupe.

 

Lorsqu'elle est pleine, la Révolution ouvre le bal des changements. Pour la République, on retiendra la notion de chose commune, de bien commun et les trois notions abstraites qui en constituent la devise et s'adressent à tous. Une nuance de poids. Dans cet ordre d'idée, sous la monarchie le patrimoine est confisqué par un système où les relations interpersonnelles sont essentielles. Le sujet est ici en question.

Patrimoine culturel immatériel de l'humanité : parmigiano reggiano

Sous la République, la dimension fondamentale est le contrat, par extension une distanciation. L'objet est ici en question. Le patrimoine pouvait voir le jour, nécessairement distinguer, distancier, réapproprier. Cette fois, l'enjeu en devenait la conservation et la préservation. Au-delà, son usage comme représentatif d'une entité, devant servir à l'enseignement, la transmission des connaissances, le partage du savoir, l'accessibilité des publics sous l'égide de commissions garantissait cette nouvelle mission.

 

On catalogue à l'origine, les manuscrits, monuments, statues, tableaux, dessins, et autres objets provenant du mobilier des maisons aristocratiques et ecclésiastiques comme faisant partie des biens nationaux ainsi que les  jardins et les parcs. Le point d'aboutissement est finalement l'emblématisation et la patrimonialisation générale.

 

La ville, parcourue par le touriste est devenue elle-même un patrimoine global. Du moins le centre-ville, ou plus précisément son centre touristique. Est possiblement un aspect du patrimoine de nos jours, l'ensemble des biens culturels ou naturels, matériels ou immatériels d'importance pour l'héritage commun de l'humanité. De fait, la notion subit des évolutions et le territoire en porte la marque entre décentralisation et internationalisation.

 

 

Questionner la ville : un musée Hors-les-Murs  

 

 

Le touriste et le patrimoine se nourrissent mutuellement et transforment l'esprit d'une ville. Le cas archétypal est bien évidemment Venise. Tout le monde a vu réellement ou en reproduction les sublimes palais gothico-byzantins et classiques, les églises romanes, gothiques, palladiennes, baroques. Tout le monde a vu les tableaux de Giorgione, Titien, Busi, Tintoret, Tiepollo. Tout le monde a ressenti une profonde émotion touristique devant la basilique de San Marco. Tout le monde a marchandé au Rialto. Tout le monde a connu une émotion extatique devant le Pont des Soupirs et la prison des Piombi. Tout le monde sait que Venise est une ville-musée absolument magnifique. Tout le monde sait que Venise compte actuellement 45 000 habitants pour 200 000 au début du XXe siècle. Tout le monde sait aussi que Venise est la ville touristique par excellence. Enfin, tout le monde sait que Venise a néanmoins su se positionner en termes de potentialités culturelles.

 

Tête de pont de l'art, de l'architecture, du cinéma, avec ses différentes manifestations et biennales, qui consacrent l'institutionnalisation et le potentiel innovant des biens symboliques. Venise en ce sens est caractéristique et symptomatique de l'enjeu patrimonial. Une ville-musée quelque peu écrasée par l'effet touristique qui constamment se doit d'être une force de proposition pour ne pas être qu'un lieu patrimonial. Parce que derrière la sanctuarisation patrimoniale le danger réside dans la politique de vide. Venise tente de s'adapter, mais l'attractivité de la ville se mesure aussi à l'aune économique. C'est la quadrature du cercle et la Sérénissime n'est certainement pas un cas isolé même si elle représente son stéréotype abouti.

Patrimoine culturel immatériel de l'humanité : traditionnel et en devenir

Le patrimoine est devenu un enjeu économique qui modélise les villes. Outre la curiosité qu'il suscite, le désir qu'il matérialise, son intérêt réside aussi dans ce qu'il exprime d'une civilisation. Avant d'être un lieu commun, le combat pour le patrimoine est une idée et un moyen de connaissance et de plaisir qui se justifient aisément. Devenu un lieu commun, le caractère systématique du phénomène pose des questions quant à la finalité du processus. Le patrimoine est une valeur ajoutée, symbolique et culturelle. Surtout, la croissance touristique étant ce qu'elle est, le patrimoine est devenu une affaire économique, juteuse et rentable pour les différents maillons de la chaîne. Au-delà, entre le poids des nécessités économiques, les serres acérées de la rentabilité et la vie urbaine, il peut exister des hiatus dont les échos s'entendent de Barcelone à Prague, de Copenhague à Lisbonne. 

 

Cette dernière, devenue et labellisée récemment ville touristique phare, suscite déjà les interrogations face aux transformations urbaines en cours. Dans un article récent repris dans Courrier international, le responsable municipal du quartier de la Baixa, situé au cœur de la ville, indique que la fièvre hôtelière est en train de détruire l'identité architecturale et sociale du quartier. 

 

De sa distanciation initiale à son excessive proximité, d'un objet culturel à sa marchandisation sophistiquée, le patrimoine finit par être partout et nulle part. Dans cette course effrénée, perdant un minimum son sens, sa nécessité et sa lisibilité, le patrimoine devient un marqueur important de l'air du temps. Dans l'usage du patrimoine, ce qui est le plus intéressant, ce sont les fluctuations de sa délimitation. De la protection révolutionnaire à la vampirisation contemporaine, il change notre regard sur la ville. La ville n'est plus un liant social, mais la superposition ou la juxtaposition de flux distincts et séparés. Il incarne un aspect non négligeable de cette ville nouvelle qui fonctionne en réseaux isolés et captifs. Après la société du spectacle, resteront toujours de jolies photographies. Et des « peintures » murales pour créer des connexions.

Civilisation post-industrielle, civilisation post-moderne, civilisation post-globale, civilisation tout court...