Françoise Saur
Femmes du Gourara
 

Il existe peu d’images sur la vie des femmes du Gourara, dans le Sahara algérien. Le témoignage photographique de Françoise Saur n’en est que plus précieux. 

 

 

« Née en Algérie, le grand Sud (alors inaccessible à cause de la guerre), a nourri mon imaginaire. C’est pourquoi lorsqu’une association Franco-Algérienne, m’offrit la possibilité de vivre avec des femmes dans les villages du Gourara, j’acceptai tout de suite.

 

J’ai pu faire des photos en confiance, dans l’intimité, grâce aux liens qui se tissent. L’accord est tacite, muet, dans la lenteur du temps qui s’égrène. Nos repères temporels disparaissent. Il faut être présent, disponible, mais on ne peut rien bousculer. Il faut que l’offrande vienne de ces femmes rencontrées, et le percevoir à d’infimes signes. »

 

— Françoise Saur

 

 

Exposition photo 
Françoise Saur -  Voyages en Algérie (1970-1975, 1999-2010)

à la Galerie de la Filature à Mulhouse

du 13 janvier au 1er mars 2015

dans le cadre du Festival Les Vagamondes

Photo extraite du livre "Femmes du Gourara" (éditions Mediapop, 2014) © Françoise Saur

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Photo extraite du livre "Femmes du Gourara" (éditions Mediapop, 2014) © Françoise Saur

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Photo extraite du livre "Femmes du Gourara" (éditions Mediapop, 2014) © Françoise Saur

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Photo extraite du livre "Femmes du Gourara" (éditions Mediapop, 2014) © Françoise Saur

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Photographe professionnelle, Françoise Saur séjourne à trois reprises, entre 1999 et 2001, au Gourara. Cette région qui se situe dans le sud-ouest du Sahara algérien est caractérisée par le grand nombre de villages (dits "ksour" en langue arabe) habités et par l'importance des ruines d'anciens habitats fortifiés (dits "ighamawen" en langue zénète) qui témoignent de l'ancienneté du peuplement de cet espace

 

Jusqu'au début du XXème siècle, des familles nomadisaient encore dans les lits d'oueds mais elles se sont progressivement sédentarisées en rejoignant le monde des ksouriens vivant presque exclusivement de l'agriculture d'oasis. Les palmeraies où domine la culture du palmier constituent l'un des paysages typiques du Gourara à côté des dunes de l'erg occidental et des plateaux caillouteux (dits "reg") ouverts à tous les vents.

 

Le ksar et la palmeraie vont donc de pair et l'un ne peut exister sans l'autre. Les ruelles qui traversent en tous sens le ksar ne sont que le pendant des séguias qui transportent l'eau d'un coin à l'autre de la palmeraie. 

 

Les maisons construites en terre (adobe) sont serrées les unes contre les autres et ne possèdent pratiquement pas d'ouvertures. Les jardins dans la palmeraie sont entourés de murs construits avec la même matière. Et s'il arrive que l'on rencontre des hommes assis près des mosquées ou sur les places dotées de banquettes, la présence des femmes est plus discrète.

 

C'est pour cela que le regard de Françoise Saur qui s'attache particulièrement aux femmes nous permet en quelque sorte d'accéder à cet univers qui vu de l'extérieur apparaît empreint de pudeur, de réserve voire même d'évitement. De fait, les photos révèlent un autre monde qui semble se caractériser par une activité débordante et des ambiances chaleureuses dans lesquelles les voix s'interpellent en créant un fond sonore sur lequel viennent s'ajouter, lors des moments de joie et de fêtes le rythme des battements de mains et des chants mélodieux […]

 

— Rachid Bellil, chercheur en anthropologie culturelle,

extrait de la préface du livre « Femmes du Gourara » de Françoise Saur,

éditions Médiapop, 2014

« Noces de sable »

Extrait du texte d'Abdelkader Djemaï

(éditions Mediapop)

 

[…] Vers dix-heures, l’autocar aux flancs marron clair ne tardera pas à s’arrêter ici, près du transformateur électrique aux murs en ciment et à la porte en fer. On pourra l’apercevoir de loin, au tournant de l’erg qui étire sa longue silhouette qui se perd dans l’infini, avec ses pierres, ses insectes, ses fennecs, ses gerboises et sa maigre végétation.  

 

Parfois, des amas de cailloux, des veines de sable et des bouts de ruines datant de plusieurs siècles naissent des formes bizarres, des figures étranges. Elles se dessinent dans le paysage sans arbres qui m’apparaît par bribes du fond de l’autocar où nous sommes toutes les trois assises. Un vieux Renault à moitié vide et qui sent le tabac, la sueur et le mazout. Sur le plancher et sur les sièges il y a les traces du sable rentré par les vitres qui ferment mal ou apporté par les semelles des voyageurs, parfois accompagnés de leurs femmes et de leurs gamins. Devant nous, un adolescent est assoupi, avec son gros cartable et sa valise qu’il a posés à côté de lui. C’est sûrement un lycéen qui vient, en cette fin d’année scolaire, de quitter l’internat pour retrouver les siens.

 

Un turban sur la tête, le chauffeur, qui fume, comme mon père, beaucoup, a l’air de bien connaître la route. De temps à autre, il crache par la vitre baissée.

 

Une heure plus tard, à l’extrémité d’une immense cuvette crevassée et brillante de sel, une grande tache d’un vert frais et lumineux a surgi entre le ciel et le sable rouge. C’était l’oasis où la fête nous attendait.

 

Nous avons marché un peu sur la terre battue des ruelles, où s’égayaient des enfants, avant de rejoindre le domicile de la mariée. Pour ceux qui ne la connaissent pas, il leur suffit de repérer d’où vient la rumeur joyeuse pour trouver la bâtisse en toub. Comme la cinquantaine d’habitations pelotonnées, pour se défendre de la chaleur, les unes contre les autres, elle n’a pas beaucoup de fenêtres et la venelle dans laquelle elle se dresse ne porte pas de nom ni de numéro. Certaines possèdent, en plus du téléviseur, un réfrigérateur. Un grand nombre d’entre elles sont en mauvais état, abîmées par le manque d’entretien et par la pluie qui est rare mais parfois très violente.

 

Cet après-midi-là, pour la première fois de ma vie, j’ai dansé, au milieu des youyous et des chants, avec ma mère. Son foulard serré autour de ses reins et ses mains ondulant dans l’air, je ne l’ai jamais vue aussi légère, aussi jeune et j’étais heureuse pour elle et pour toutes les femmes qui étaient là. 

 

Dans la cour voisine, assis autour d’un couscous appétissant, les hommes, plus silencieux, mangeaient avec leurs doigts.

 

Le lendemain, après avoir, avec d’autres invitées, passé la nuit dans la grande salle, nous avons quitté la noce qui n’était pas encore finie. Il restait encore un rituel à accomplir. Dans une semaine, le vendredi, qui est le jour de la grande prière, la mariée sera conduite au sanctuaire de Sidi-Boualem, le saint patron du ksar. Entre ses murs blanchis à la chaux vive, elle recevra, dans les effluves du benjoin et de l’encens, sa baraka, sa bénédiction.

 

Nous avons, dans l’après-midi, repris la route avec le même chauffeur qui continuait de cracher par la vitre baissée.

 

La nuit commençait à tomber lorsque nous sommes descendues du vieil autocar. 

 

La première des choses que j’ai faite en rentrant, c’est d’enlever mes chaussures, de les envelopper dans le papier transparent et de remettre la boîte au-dessus de l’armoire. Puis, après le dîner, je me suis vite glissée sous la couverture tissée par Grand-mère.

 

Quelques minutes plus tard, j’ai entendu le vent du sud qui sifflait entre les dunes.

 

 

© Abdelkader Djemaï, éditions Mediapop, 2014