Histoires de touristes 1 | décembre 2013 

Une chronique mensuelle de Olivier Dehoorne

Le baguage du touriste

ou la traçabilité du consommateur

 

 

 

Le touriste peut être perçu – ou se percevoir – comme un voyageur, une sorte de Mérimée contemporain faisant l’inventaire des monuments historiques, ou un Stevenson discutant avec son âne dans les Cévennes ou, mieux encore, un Segalen parcourant la Polynésie… 

 

Combien ils sont beaux avec leur tenue toute neuve d’Indiana Jones achetée chez Atlas la veille du départ. Combien de grands esprits aventuriers sommeils en eux, ici, là, tous ensemble dans ce bus climatisé traversant des paysages de rizières. Certes, l’aventure, on aime, on en rêve, devenir Conrad et remonter le fleuve Congo…

 

Mais les réalités du quotidien, au quotidien, sont bien complexes. Que faire de madame et des enfants ? Il faut trouver un « Mickey club », un transat au bord d’une piscine pour que madame puisse rencontrer des copines. Et monsieur ? Il portera sa tenue d’Indiana Jones lors des excursions, en bus, hors du camp de vacances. Sur les photographies, il posera machette en main, seul au milieu des bananiers. Autant de clichés qui entretiendront sa réputation et imposeront le respect à son retour. Pour l’heure, de retour au village de vacances, il opte pour sa chemise hawaïenne et se fond dans la conformité du lieu, avec les autres. 

Pas de droit d’entrée sans port de bracelet : lorsque le client montre patte blanche

 

Entre sécurité, recensement, identification et suivi des clientèles, le port du bracelet est obligatoire dans l’enceinte du village de vacances. Remis dès l’inscription à l’accueil, fixé au poignet de chaque client, ce dernier doit le conserver jusqu’au dernier jour de son séjour au village. Aucune entrée dans le village n’est possible sans la vérification du bracelet.

 

Le touriste qui, par négligence, nonchalance, irritation de la peau, viendrait à couper, arracher, supprimer ce bracelet, ne pourra plus passer le point de contrôle à l’entrée du camp. Il faudra qu’il aille solliciter un nouveau bracelet à l’accueil et fera l’objet de remontrance de la part des gardiens qui lui rappelleront que cet objet de plastique, distinctif, qui fait de lui un invité du Village, est obligatoire pendant toute la durée de son séjour. 

 

Notre consommateur finit, bon an, mal an, par admettre que ce baguage présente certains intérêts et autres facilités. Il se plie à la règle. En contrepartie, le club de vacances tient compte de ses remarques, la texture du bracelet évolue, privilégiant des fibres de coton au vulgaire plastique initial.

 

Chaque club se différencie afin d’identifier avec facilité ses clients : la couleur, le design, des micro-informations lui donnant certains droits d’accès pour lesquels le client a déjà payé et facturant automatiquement les nouvelles consommations, improvisées auxquelles il se livre au bar du club. Dès lors, l’objet utile devient précieux. Des couleurs distinguent l’adulte du mineur, les clientèles qui séjournent des invités à la journée (lesquels doivent quitter le lieu avant 19 heures). Il faut également distinguer la durée de séjours et leur succession dans le temps. Le système bénéficie désormais de toutes les ingéniosités informatiques du moment. Du baguage à la traçabilité, notre consommateur s’accommode tant bien que mal de ce nouvel objet dont les autres convives ne semblent pas se plaindre.

 

Seul et ultime regret, le port de cet objet reste un obstacle au bronzage intégral. Il tente d’en limiter les contraintes en déplaçant son bracelet du poignet à la cheville.

L’indispensable identification des clientèles pour la sécurité des consommateurs 

 

Confronter à l’altérité d’une destination, face à tant d’étrangers si différents à l’extérieur de l’enceinte du village, le signe distinctif d’un discret bracelet n’est pas sans intérêt. On se reconnaît, on se retrouve. Installés à la terrasse d’un restaurant en dehors du club, ces poignets bagués sont autant de sources d’information et de signes de reconnaissance. 

 

Il y a les touristes en général, sans bracelet, qui séjournent on ne sait trop où – ces derniers semblent d’un tempérament assez individualiste, voire hautain à l’égard des clientèles baguées – et puis il y a ces clientèles qui portent des bracelets différents, avec d’autres couleurs, d’autres motifs, ceux d’un autre club de vacances – on se salue cordialement, sachant qu’on partage des destins semblables – et puis, il y a les proches, des figures plus ou moins familières, revêtues de notre bracelet. Alors, la discussion s’improvise, on partage un souvenir, des impressions du club et le rendez-vous est pris pour un apéritif au bar en fin de journée. D’ailleurs, il est inutile de préciser son emplacement, entre nous, on le connaît, c’est chez nous.  

 

Dans le camp de vacances, tant de facilités grâce à ce bracelet. L’intrus est déshabillé au premier regard. Démuni de bracelet, il ne fait pas partie des convives, il n’est pas invité et les gardiens du lieu, soutenus par un système de caméras de surveillance, ne tarderont pas à nettoyer la place en toute discrétion. Au gré de ses aventures et de ses diverses expériences touristiques, notre consommateur comprend tout le bien-fondé de ce bracelet qui veille à sa sécurité. D’ailleurs, à son retour, c’est avec fierté qu’il le laissera déborder d’un manche de chemise mal attaché afin d’en imposer à ses collègues. Il était là-bas, il y était et ils l’ont bien compris.

 

 

La confortable conformité du consommateur en vacances

 

C’est ainsi que sont posées les conditions de l’entre-soi. Il y a cette quête d’exotisme, cet esprit voyageur intrépide et puis les raisonnables réalités du quotidien. Partir en vacances ailleurs, traverser l’océan pour de lointains rivages exotiques et se poser dans ce paysage de carte postale. Alors on opte pour le cadre confortable et sécurisant – car sécurisé – d’une bulle touristique située dans cet ailleurs, tant redouté, mais ô combien désiré ! 

 

Il y a l’aventure fantasmée, cet ailleurs désiré, puis l’autre, celui qui vit là-bas, différent, séduisant, déstabilisant. Arrivé aux portes de cet ailleurs, il faut alors se résoudre à accepter son sort, se conformer, être bagué comme tant d’autres, comme tous nos semblables et s’appliquer à être comme il faut, des clients modèles, de respectables consommateurs conformes. 

(photo O.D.)

(photo O.D.)