Vu, lu et (dés)approuvé | novembre 2014 

Une chronique mensuelle de Franck Michel

São Luís, de la royauté française au métissage brésilien  

« Saint Louis de Maragnan, France équinoxiale du Brésil, nous voici, ô ville fondée en 1612 par le corsaire Daniel de la Touche, néanmoins seigneur de La Ravardière, qui eut le temps de planter le drapeau du roi Louis XIII avant de se faire éjecter de la place en 1615 par les Ibériques jaloux de toute concurrence. »

 

Jean-Yves Loude, Pépites brésiliennes, 2013

La ville de São Luís, située dans l’Etat du Maranhão, dans le Nordeste brésilien, a intégré en 1997 la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO. Une aubaine pour une renaissance historique et culturelle de cette cité oubliée par le sud dynamique et même par Bahia la voisine. L’époque coloniale et l’héritage portugais – visibles dans tout le centre historique grâce aux azulejos qui couvrent les murs de nombreuses anciennes maisons – revivent également par le biais de festivités, de concerts, de rituels et d’activités culturelles. Le paysage urbain se voit ainsi modifié depuis une vingtaine d’années, attirant des touristes du monde entier et suscitant des réinventions culturelles audacieuses et parfois fortement scénarisées. En effet, les mises en scène du patrimoine et de la mémoire, des croyances populaires et des musiques locales, ont à la fois contribué à redonner une fierté évidente aux citadins et nourri des appétits économiques sans précédent. L’architecture coloniale, le patrimoine urbain, y compris immatériel avec les célèbres fêtes – en particulier celle du Bumba Meu Boi –, ou encore la gastronomie régionale, n’échappent plus à des stratégies de marketing où parfois le folklore dûment organisé a remplacé l’esprit plus spontané des festivités jadis plus traditionnelles. Comme ailleurs, avec un champ culturel soumis aux diktats politiques, la marchandisation des fêtes populaires – prisées par les touristes – est inévitablement en marche…

 

A l’origine, la cité ne fut certainement qu’un hameau peuplé par des Indiens Tupinamba. Une fois n’est pas coutume, ce furent les Français qui en 1612 débarqueront les premiers dans ce coin encore perdu du Nouveau monde. Ainsi naîtra le rêve, plutôt éphémère, d’une France équinoxiale… Alors qu’elle ne s’appelait encore que « Saint-Louis », en l’honneur semble-t-il du roi Louis XIII alors sur le trône (certaines sources évoquent cependant Louis XI, dit Saint-Louis), la ville de São Luís est bâtie par des Français rapidement virés puis remplacés par des Portugais manifestement plus motivés par le bois rouge du Brésil et ses diverses opportunités commerciales. A São Luís, le passé et le présent se télescopent en permanence, et cette chronique tente simplement de rendre compte de cette réalité mémorielle qui ne cesse d’animer la vie de la cité actuelle.

 

 

Le buste de Daniel de La Touche et le quartier en pleine rénovation au coeur du centre historique.

Des Français aux Portugais, toute une histoire !

 

 

Dans la seconde moitié du XVIe siècle, les guerres de religion gangrènent la France, son royaume et ses habitants. Le Brésil est très loin de cette agitation sanguinaire. Pourtant, territoire encore fortement méconnu, il devient un terrain de jeu des explorateurs-missionnaires chrétiens qui n’hésitent pas à y exporter leurs différends… Avant même l’existence de São Luís, les luttes entre Français et Portugais mais aussi entre catholiques et protestants faisaient déjà rage pour l’acquisition d’un vaste lopin de terre au Brésil. Avant d’y revenir plus amplement, passons un instant de la France équinoxiale à celle dite atlantique.

 

En 1575, le catholique André Thevet avait fait paraître une Cosmographie universelle dans laquelle il assurait que les protestants étaient les principaux responsables de l’échec de l’expédition brésilienne menée par Nicolas de Villegagnon. La riposte protestante ne se fait pas attendre. En 1578, le calviniste Jean de Léry publie son Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil, l’auteur affirmant dès la préface avoir publié son récit pour répondre aux mensonges (à l’époque on disait les « menteries ») de Thevet. Si ce dernier ouvrage a grandement inspiré le fameux mythe du « bon sauvage », sûrement influencé Montaigne voire intéressé Rousseau, et connu une nouvelle actualité grâce aux pages que lui a consacré Lévi-Strauss dans son essai Tristes tropiques, et plus récemment Ruffin dans son roman Rouge Brésil, le récit de Jean Léry souffre logiquement de l’esprit de son temps.

 

Simple cordonnier, devenu fidèle calviniste, Jean de Léry se sent profondément déchiré entre son admiration sans borne des « sauvages » du Nouveau monde et son rejet tout aussi impératif du paganisme. A son retour en France, il découvre d’autres « sauvages », ceux de l’Ancien monde : les extrémistes religieux chrétiens qui s’en donnent à cœur joie si l’on peut dire. Il est contraint de se réfugier à Sancerre après le massacre de la Saint-Barthélemy (1572) où il connaîtra la famine et sera témoin d’une scène d’anthropophagie (un couple affamé en train de manger leur enfant), un spectacle tragique qui lui rappelle les scènes de cannibalisme qu’il a pu observer lors de son séjour brésilien… Hier comme aujourd’hui, les sauvages ne sont parfois pas ceux qu’on croit ! C’est évident, on en convient, mais cela ne fait pas de mal parfois de le rappeler…

 

C’est en 1612 que débute officiellement l’aventure de la France équinoxiale lorsqu’une expédition embarque de Cancale, en Bretagne, en direction du Nouveau monde. Le commandement revient à Daniel de La Touche, également seigneur de la Ravardière et à son second, l’amiral François de Razilly. Ils ne sont pas seuls à bord : environ 500  colons sont du voyage. Ils débarqueront tous sur le littoral qui ceint de nos jours l’Etat du Maranhão. Pour Daniel de la Touche, il s’agit là en fait de sa deuxième tentative, il était déjà brièvement de passage dans cette région nord du Brésil en 1604 mais sans véritable projet de colonisation des terres en poche.

 

Même si son buste trône crânement au centre de la ville actuelle, non loin du palais qui porte aussi son nom, il ne fut pourtant pas le découvreur de cette région : le Maranhão fut certes découvert par les Français, mais en 1594, et ce furent Jacques Riffault et Charles des Vaux qui foulèrent les premiers le sol humide de l'île d’Upaon-açu, site de l’actuelle « île-ville » de São Luís. Charles des Vaux resta seul parmi les Amérindiens Tupinamba, auprès desquels il apprit les rudiments de la langue, tentant d’établir sur place une ébauche de comptoir commercial. Quelques années plus tard, à son retour au pays, Charles des Vaux réussira à convaincre le roi Henry IV de l’intérêt à engager une campagne de colonisation au nord du Brésil.

 

Conséquemment, Charles des Vaux fut chargé en 1604 d’accompagner le corsaire Daniel de la Touche, seigneur de La Ravardière, pour une exploration de cette zone inconnue alors appelée « l’île de Maragnan ». L’aventure prit du retard en raison de la mort du roi Henri IV en 1610 mais, déterminé, Daniel de la Touche, persuada Marie de Médicis, la régente du roi Louis XIII, de monter une expédition de plus grande envergure. Ainsi verra le jour, le 8 septembre 1612, la cité de São Luís do Maranhão et, de façon plus prétentieuse, ce qui restera dans la mémoire collective « nationale »… la France équinoxiale. Mais n’exagérons rien, franchement, qui aujourd’hui s’en souvient ?

 

La bataille de São Luís constitua l’un des épisodes majeurs de cette aventure en France équinoxiale : la colonie fut effectivement créée avec le consentement – c’est du moins ce que l’histoire des vainqueurs a retenu – des Tupinamba et de leur cacique Japiaçu. Amérindiens et Français, autrement dit autochtones et colons, auraient œuvré de concert pour bâtir le fort Saint-Louis… Dès 1613, autour de 300 maçons, charpentiers, chaudronniers, cordonniers, tailleurs, sans oublier des aristocrates, des moines et même deux astronomes viennent soutenir concrètement la mission colonisatrice. Certains historiens estiment que les Français ont su sporadiquement s’installer sur cette terre hostile grâce aux bonnes relations qu’ils entretenaient avec les Tupinamba ainsi qu’au fait d’avoir réussi à doter le Maranhão d’une nouvelle constitution (qui sera la seconde constitution existant au Brésil après celle, plus connue, de Tomé de Souza, le premier gouverneur du Brésil en 1549).

 

Cette constitution intriguera logiquement les Portugais qui prennent soudain conscience de la concurrence coloniale qui menace leurs positions…  Aussi, le 26 octobre 1613, les Portugais, dirigés par Jerônimo de Albuquerque et Diogo de Campos, entamèrent la construction du fort de Santa Maria à Guaxenduba, près de l’embouchure du fleuve Munim, rappelant brutalement aux Français qu’ils entendaient rester maître de leur part de gâteau du Nouveau monde. A cet affront, à Guaxenduba, 300 Français – aidés par 2000 Amérindiens déjà transformés en chair à canon – ripostèrent le 19 novembre 1613 en attaquant de front les Portugais. Moins nombreux mais plus vaillants, ces derniers seront victorieux et les Français doivent se retrancher dans le fort Saint-Louis. Une victoire importante qui entrera dans la légende sous le nom de « miracle de Gaxenduba » et dont le souvenir sera entretenu longtemps après par l’écrivain maranhense Humberto de Campos qui, au début du XXe siècle, perpétuera cette mémoire – portugaise devenue brésilienne – avec son poème « O Milagre de Guaxenduba ».

 

Revenons à l’automne 1613 : les troupes portugaises de Jerônimo de Albuquerque vont progressivement prendre possession du fort Saint-Louis, les derniers Français sur place, emmenés par le seigneur de La Ravardière, remettront le 30 septembre 1615 les clés de la cité fortifiée à leurs ennemis. L’année 1615 signe la fin de l’aventure et sonne la fin de la récré au sein de la colonie : Saint Louis devient São Luís. A peine née, avec moins de quatre ans d’existence, la France équinoxiale est déjà morte, tandis que Jerônimo de Albuquerque va occuper, à l’issue de ce fiasco franco-amérindien, le poste de gouverneur de la colonie de Maranhão. Les colons portugais installeront peu à peu des plantations de canne à sucre dans la région… Les Portugais victorieux ne sont pas pour autant tirés d’affaire. En 1641, São Luís est attaquée puis occupée par les Hollandais, d’autres Européens en vadrouille et en quête de morceaux d’empire sous les tropiques. Ne laissant guère de traces de leur brève présence, ils restent jusqu’en 1645, à peine quatre ans, ils ne tiennent donc pas plus longtemps que les Français…

 

En passant, mais on le soupçonnait déjà, les Français peuvent être têtus. D’autres colons, voire certains déboutés ici au Brésil, vont tenter de renouveler l’expérience de la France équinoxiale en poursuivant leur route jusqu’en Guyane qui, elle, en partie du moins, deviendra bien française… jusqu’à nos jours. A quatre reprises au moins (1626, 1635, 1643 et 1645), les Français essaient en vain de réitérer l’aventure équinoxiale sur ce littoral difficile grignoté en permanence par la jungle amazonienne. Finalement, en 1674, avec un roi qui mit personnellement son grain de sel dans ces affaires guerrières lointaines, un gouverneur fut nommé dans ce qui deviendra la Guyane française, une sorte d’ersatz de compensation d’une France équinoxiale jusqu’alors plutôt illusoire. Le rêve perdure de nos jours !

A São Luís, alors que la paix relative est rétablie, à la fin du XVIIe siècle, le gouvernement colonial portugais crée l’Etat de « Grão-Pará e Maranhão », réellement autonome du reste du pays. L’économie régionale, basée sur l’agriculture et notamment sur l’exportation de la canne à sucre, et bientôt du cacao et du tabac, devient relativement florissante, n’excluant pas, dans un contexte esclavagiste scandaleux, l’émergence des premières révoltes populaires. Une lutte qui oppose notamment les Jésuites, engagés auprès des Indiens et radicalement opposés à l’esclavage des indigènes, et les colons-propriétaires terriens qui n’entendent rien lâcher à la populace et à l’Etat qui tente de se mettre en place…

 

Les frères Manuel and Tomás Beckman mènent la révolte certainement la plus célèbre à cette époque contre les autorités portugaises ; défaits par la soldatesque dirigée par le général Gomes Freire de Andrade, leur combat reste dans les mémoires… et fixé désormais sur la pierre : lors de son procès, les derniers mots de Manuel Beckman furent « Pelo povo do Maranhão morro contente » (« Parmi le peuple de Maranhão je meurs heureux »), une phrase aujourd’hui inscrite sur le mur du hall central de l’immeuble abritant le Conseil d’Etat.

 

Au cours du XIXe siècle, la région développe l’activité cotonnière et fournira la Grande-Bretagne en pleine révolution industrielle, une opportunité économique bienvenue qui permettra à São Luís de connaître une embellie urbaine notoire : meilleure éducation et modernisation de la société, amélioration de l’hygiène, installation de l’eau courante, etc.

 

Au niveau de sa population, à la fin du XVIIIe siècle, la capitainerie du Maranhão comptait 80 000 habitants dont 46 % d’esclaves ; l’Etat voyait ensuite sa population croître rapidement, et dès 1822, il y avait 150 000 habitants dont 51 % d’esclaves. L’aristocratie locale parvint à exiger l’expulsion des jésuites en 1760, ces défricheurs et seigneurs esclavagistes de l’intérieur du Maranhão tenaient fermement à l’esclavage, garant de la pérennité de leurs fructueuses affaires. En 1860, le Maranhão comptait 41 engenhos (moulins à sucre).

 

A cette époque, le prix du sucre et la docile main d’œuvre esclave ont permis aux chefs des moulins à sucre de devenir la véritable classe dominante, toute l’élite du Maranhão vivait à ce moment une période de prospérité. São Luis était devenue une cité riche et majeure au Brésil. Une telle époque « dorée », sauf pour les nombreux esclaves, ne verra plus le jour, même si les « grandes familles » – à commencer par celle de l’ancien président Sarney – continuent à dominer la vie économique et politique de l’Etat.

 

 

A la fin du XIXe siècle, São Luís devient, à l’instar de tout le pays, plus brésilienne que portugaise, n’occultant toutefois jamais ses racines multiples : indiennes, portugaises, africaines – n’oublions pas l’arrivée massive et tragique, dans ce coin du Nordeste, de milliers d’esclaves venus du Bénin et d’Angola – et bien sûr françaises ! La preuve ? La ville offre au visiteur curieux d’étranges souvenirs… pour un Brésilien : une statue de Saint-Louis qui donne sur l’avenue de France, une « rue du 14 juillet », un restaurant « Louis XIII » ! Et oui, São Luís reste tout de même l’unique ville fondée par les Français au Brésil. Il faut pourtant vite revenir sur terre et à la réalité...

 

Dans les rues de São Luís souffle un air tout droit venu du Portugal et cela est évident dès les premiers pas foulés dans la vieille ville même si, à bien y regarder, la ressemblance ne tient pas le temps ni le tempo. Une question d’époque et de rythme. Dans son récit titré Pépites brésiliennes, Jean-Yves Loude en convient. D’emblée il perçoit la parenté portugaise et ce qui l’en sépare presque aussitôt : « Oui nous voici, humant un air lisboète qui se dégage de ce centre historique classé, des rues pavées, des toits en tuiles rouges, des murs entiers d’azulejos, des envols de pigeons, des effluves océanes, des façades fraîchement badigeonnées, des bâtisses attaquées par la lèpre, des boutiques hautes de plafonds, des balcons en fer forgé, des réverbères pareils à ceux de la place du Rossio, des déclivités dignes d’Alfama, des fontaines à têtes de lions d’empire colonial, des écoles de musique à double escalier, des églises copieusement baroques, du cinéma Eden forcément rococo, du palais du gouverneur à la morgue monarchique… Mais, à mieux y regarder, la rue du Portugal mène à la mangrove, les filles sont glorieusement brunes, le reggae couvre le fado, les arbres ont des ramures tropicales, les artisans proposent plus de hamacs que de châles, les étals du marché couvert croulent sous les crevettes, les tambours appellent les dieux africains et concurrencent les cloches. Et la rue de la promenade mène au cimetière du Gavião, non aux Prazeres, à celui des Plaisirs… Nous sommes bien dans l’île São Luís, proche d’une image de Lisbonne, mais loin du Portugal ».

 

Il est vrai qu’en France, on se souvient un peu, vaguement, de l’aventure de la France « antarctique », notamment depuis la parution il y a quinze ans de Rouge Brésil de Jean-Christophe Ruffin, où l’on redécouvrait le personnage de Nicolas Durand de Villegagnon, fondateur de Rio au destin français éphémère. En revanche, l’histoire de la France « équinoxiale », celle qui s’est construite autour de São Luís, au nord du pays, reste nettement moins connue, en dépit de la parution dès 1977 du recueil de textes réunis sous le nom d’Equinoxiales de Gilles Lapouge…

 

Il faut noter qu’à la différence de la France antarctique, l’expédition coloniale dans ce qui deviendra plus tard l’Etat du Maranhão n’a aucunement été motivée par la volonté d'échapper aux persécutions religieuses. En 2011, dans un remarquable Dictionnaire amoureux du Brésil, Gilles Lapouge évoque à nouveau sa passion pour le Brésil et son passé hors du commun : « On dirait que l’histoire du Brésil n’est que le catalogue des songes de l’histoire, de ses repentirs et de ses échecs ». Aujourd’hui reste le miroir d’hier, et tout le monde tente de jouer de et avec cette réalité.

Dans son livre Le Brésil. Des hommes sont venus (1952), Blaise Cendrars décrivait déjà les contradictions de cet immense pays trop vite présenté, notamment par l’industrie touristique naissante, comme un « paradis terrestre ». Des paradoxes aussi grands que le sont ici, à tous les coins de rue, les inégalités. Cendrars revient sur l’aventure de la conquête du Brésil qui manifestement l’impressionne. Comme dans le cas de cette phrase interminable où l’écrivain évoque l’histoire de São Luís venue rejoindre la grande Histoire du Nouveau monde : « Ce qui est inouï c’est d’apprendre que tout cela a été mis en branle par une poignée d’homme. En effet, lors d’un gentlemen’s agreement signé à Paris en 1615 entre l’ambassadeur d’Espagne en France et le délégué de la colonie du Portugal, le capitaine Fragoso de Albuquerque, au sujet de Saint-Louis-de-Maragnan, le port fortifié que le corsaire français, le chevalier de la Revaudière, avait fondé en 1612 dans le nord du Brésil, et dont il avait fait hommage à Louis XIII, petite ville curieuse et décrépite, mais qui tient encore debout aujourd’hui et est bien émouvante pour un Français qui débarque dans les sables de cette côte inhospitalière et découvre comme un décor de théâtre planté dans le désert l’agglomération d’autrefois, avec ses fontaines ornementées, ses rues droites bordées de maisons basses, son église N.-D. de la Solitude, N.-S. do Desterro, de style manuélien et dont la façade est couronnées non pas d’un fronton mais de trois frontons aux lignes incurvées comme des cœurs inversés, le capitaine Albuquerque plaida pour la réintégration de l’enclave dans la colonie : ‘La terre du Brésil n’est pas inoccupée pour la bonne raison que 3000 Portugais y sont !’ ».

 

Après Blaise Cendrars, c’est au tour d’un autre écrivain, journalise sud-américain de surcroît, Eduardo Galeano, dans Les veines ouvertes de l’Amérique latine (1971), de souligner un peu plus tard la renaissance de São Luís à la « faveur » de l’essor de l’industrie cotonnière : « Le port de Sao Luiz de Maranhao, qui s’était assoupi dans une longue sieste tropicale à peine interrompue par l’arrivée de deux bateaux annuels, fut brusquement réveillé par l’euphorie du coton : les esclaves noirs affluèrent vers les plantations du Nord et entre cent cinquante et deux cents bateaux quittaient chaque année Sao Luiz chargés d’un millions de livres de matière première. Au début du XIXe siècle, la crise économique minière céda au coton une abondante main-d’œuvre d’esclaves ; les mines d’or et de diamants du Sud épuisées, le Brésil parut ressusciter dans le Nord. Le port devint florissant ; il produisit assez de poètes pour être baptisé l’Athènes du Brésil ; mais, en même temps que la prospérité, la faim arriva dans la région de Maranhao où personne ne s’occupait plus de cultiver des produits alimentaires. Il y eut des périodes où le riz constituait l’unique nourriture ». L’effondrement survint rapidement et la production du coton déménagea vers le sud des Etats-Unis, bref encore une bataille économique que le Brésil perdit, après notamment celle singulièrement spectaculaire du caoutchouc…

De la foi, du patrimoine, des fêtes et du tourisme : à revendre !

 

 

Amérindiens et Africains, sacrés et massacrés, sacrifiés sur l’autel trop chargé de l’évangélisation chrétienne et de la religion capitaliste, seront les perdants durables de l’histoire du Brésil en général et de celle du Maranhão en particulier.

 

Durant la seconde partie du XVIe siècle, un prêtre jésuite espagnol du nom de José de Anchieta, envoyé au Nouveau monde par Ignace de Loyola en personne, va marquer d’une pierre blanche et d’une croix catholique tout le territoire brésilien. Aujourd’hui encore, devenu héros national, il est surnommé « l’apôtre du Brésil ». C’est lui, entre autres missionnaires convaincus, qui commencera à évangéliser les populations indigènes. On sait où cela mènera les Amérindiens mais cela n’a pas empêché le « bon » pape François de canoniser Saint José de Anchieta en avril 2014. La vision des vaincus, qui d’ailleurs n’est pas très catholique, n’est pas encore entrée dans les mœurs de nos vainqueurs, tellement sûrs d’eux depuis un demi-millénaire, et persuadés avec ça de leur bonne étoile et de leur mission civilisatrice.

 

Un siècle plus tard, un jésuite peut en cacher un autre, et un Portugais peut remplacer un Espagnol. Pourtant, l’histoire diffère fortement. Antonio Vieira, prêtre jésuite portugais, né dans une famille pauvre lisboète, était aussi un écrivain prodigieux, un prédicateur déterminé, un amoureux des arts et des lettres, célèbre pour avoir fermement défendu les esclaves et les populations indigènes. Son profil est très éloigné d’un José de Anchieta. Là où ce dernier ne fut que le servile valet du Vatican, Vieira fut plutôt le digne ancêtre des tenants de la théologie de la libération. Ses positions, révolutionnaires à l’époque (et sans doute aujourd’hui à nouveau !), prônaient clairement la défense des opprimés, des Amérindiens, des esclaves, des Juifs aussi, et sa critique portait vigoureusement contre l’Inquisition.

 

Après un retour au Portugal et des déboires avec l’Inquisition, Vieira retourne au Brésil de 1652 à 1661. Il effectue alors des missions dans le Maranhão où, à nouveau, il est expulsé en raison de son aide aux populations indigènes… Il revient en Europe où, cette fois, il est accusé pour ses théories millénaristes, passe du temps en prison mais poursuit inexorablement son combat contre l’Inquisition, tout en sollicitant l’appui du pape en 1669 lors d’un séjour à Rome. Agé de 73 ans, il retourne une dernière fois au Brésil, en 1681, afin de se consacrer à la rédaction des quinze volumes de ses sermons et à sa Clavis Prophetarum, des œuvres qui connaîtront un vif succès au crépuscule de sa vie. Ses écrits lui survivront et le grand écrivain portugais Fernando Pessoa n’hésitera pas, dans son livre Message, véritable hymne en l’honneur du Portugal (paru en 1934), à affubler l’homme d’église (mais l’habit ne fait pas toujours le moine) du prestigieux titre d’empereur de la prose portugaise.

 

Il n’est pas étonnant que les Brésiliens rendent régulièrement un hommage vibrant à cet homme de lettres autant que d’église, défendeur infatigable des « minorités » qu’on n’appelait pas encore ainsi. Son buste est partout et son message paraît ancré dans la mémoire collective brésilienne. Cela dit, sa popularité, y compris de nos jours dans le Maranhão, ne suffit pas à contrecarrer l’érosion de la foi catholique dans ce qui reste – encore – le plus grand pays catholique du monde. D’autres chrétiens, sans doute plus adaptés à la modernité, « protestent » et frappent aux portes du paradis : eux aussi, désormais, protestants comme il se doit, souhaitent obtenir leur part du gâteau et d’éternité…

D’après une étude publiée en novembre 2013, réalisée par le géographe Philippe Waniez et deux professeurs brésiliens de l’Université catholique de Rio de Janeiro (Cesar Romero Jacob, politologue, et Dora Rodrigues Hees, géographe), on voit que la religion connaît au Brésil des évolutions importantes, surprenantes aussi, à commencer par le déclin continuel de la religion catholique depuis trois décennies (mais encore largement majoritaire dans le pays, les catholiques représentent en 2010 près de 124 millions de personnes) et le maintien voire souvent l’expansion des religions évangéliques, notamment celles d’obédience pentecôtiste.

 

L’Assemblée de Dieu (Assembleia de Deus) est très nettement celle d’entre elles qui marque le plus de points depuis vingt ans… et tout spécialement dans l’état du Maranhão ! « Principale église pentecôtiste, l’Assemblée de Dieu compte plus de 12 millions de fidèles, soit 48,5 % des pentecôtistes du Brésil en 2010. Après une croissance forte entre 1991 et 2000 (+17,7 % dans la population pentecôtiste), elle progresse modestement entre 2000 et 2010 (+1,03 %). Mais le nombre de ses fidèles augmente considérablement, atteignant près de 10 millions de personnes en raison de l’accroissement démographique du Brésil », peut-on lire sous la plume de ces chercheurs qui précisent que « l’Assemblée représente plus de 50 % des fidèles pentecôtistes, et parfois bien plus, comme dans le Maranhão où leur poids dépasse 75 % (85 % à 90 % sur le littoral du Maranhão, mais ‘seulement’ 61,6 % à São Luís) ».

 

Dans « Les évangéliques à la conquête du Brésil », article paru dans Le Monde diplomatique d’octobre 2014, Lamia Oualalou confirme ce constat, et montre par exemple comment Marina Silva, candidate malheureuse à l’élection présidentielle de l’automne 2014, s’est vue durant sa campagne pieds et mains liés – sinon livrée corps et âme – aux pressions des églises évangéliques, elle-même étant une fervente pratiquante au sein de l’Assemblée de Dieu. Fatalement, le Brésil actuel ne parvient pas encore à s’imaginer ou à se construire un destin sans Dieu. Pourtant, le changement est en marche, car là où passe l’éducation – une priorité affichée pour la présidente réélue – trépasse un jour prochain la religion… On ne peut en tout cas que le souhaiter.

 

Pays de tous les paradoxes, le Brésil « c’est le pays où l’on a le plus de chances de pouvoir créer un monde entièrement nouveau. Le chaos y abonde », écrit joliment Millôr Fernandes, poète et artiste, dans son recueil Biblia do Caos, paru en 2002 (cité par Hervé Théry, 2014). Une pensée à cogiter pour mieux cerner l’insaisissable réalité brésilienne, si courbée sinon déhanchée…

 

Dans L’éloge de l’esquive (2014), Olivier Guez tacle nos certitudes et analyse le quotidien brésilien au miroir d’un ballon qui ne tourne pas toujours bien rond. Son essai réussi est aussi un bel éloge de « l’ange aux jambes tordues », Mané Garrincha, « le dribbleur fou, le plus génial et le plus improbable de l’histoire ». Car Garrincha n’est pas seulement un artiste du ballon, il est aussi un métis, venu des entrailles du Brésil, un véritable symbole pour cette « terre d’avenir » (Zweig) et autre « terre ardente » (Cendrars), un territoire toujours en quête éperdue d’identité.

 

Roberto da Matta, un anthropologue brésilien, cité par Olivier Guez, professe : « Au Brésil, l’ambiguïté est une valeur positive parce que notre histoire est une succession d’équivoques ! La première, c’est notre fondation, une société esclavagiste où tout le monde s’est mélangé et n’a jamais cessé de baiser ensemble, la raison de notre nature hybride ». Mais où sont les églises et leur morale moribonde dans ce chaos ? Et si le bordel était l’annexe naturelle de la sacristie ?

 

Mais la religion, comme opium, n’est pas seul fléau, il y a aussi l’élite, qui se sucre sur la canne, qu’elle soir aristocratique ou bourgeoise, toujours composée de propriétaires en recherche de nouvelles têtes et terres…

 

L’écrivain natif de São Luís, Aluísio Azevedo, auteur en 1881 du roman O Mulato, dénonça l’esclavagisme par le biais de ce récit palpitant qui conte le retour au pays d’un mulâtre qui, bon sous tous rapports mais s’entichant farouchement d’une belle blanche issue de l’aristocratie locale, voit les vieux démons du racisme et de la ségrégation remonter le cours de son histoire. A la fin, Raimundo le téméraire mulâtre n’aura pas changé l’ordre du monde ni même conquis sa dulcinée à peau pâle, c’est plutôt la tragédie en clôture. En ce début des années 1880, les bourgeois et autres riches propriétaires terriens de São Luís détestent O Mulato tandis qu’à Rio, où le vent a commencé à tourner, le succès est au rendez-vous. Ecrivain adulé dans le sud du Brésil, puis diplomate, Aluísio Azevedo vivra à Rio puis mourra en 1913 en Argentine.

 

A São Luís, on ne retrouve aujourd’hui que des traces de sa mémoire et ses cendres, rapatriées dès 1919, déposées au cimetière de Gavião. Mais Aluísio Azevedo a ouvert une brèche, alors que l’esclavage ne sera aboli qu’en 1888 (sans l’être encore réellement de nos jours…), et son combat pour la dignité sera poursuivi par d’autres auteurs, comme l’écrivain José Nascimento Moraes qui signera en 1915, dans la même veine d’O Mulato, son récit Vencidos e Degenerados (Vaincus et Dégénérés). Au cimetière comme sur le banc d’un parc de la ville, on ne peut que méditer sur ce dicton local plein de bons sens : « Celui qui s’endort à São Luis se réveille poète ».

 

São Luís n’est pas seulement le fruit d’un savant brassage entre Amérindiens, Portugais et Africains, il est surtout le lieu d’origine d’un métissage forcé et brutal où la violence n’avait d’égal que dans la haine raciale. A ce titre, des voix noires, icônes oubliées d’une résistance héroïque, méritent le détour. Ainsi ne peut-on occulter les deux figures noires majeures que sont d’abord Negro Cosme, alias le « Zumbi de Maranhão », redoutable chef de quilombo dans les années 1830, et ensuite, toujours au XIXe siècle, Maria Firmina dos Reis qui, comme l’écrit fort bien Jean-Yves Loude, qui a évidemment intégré ladite dame parmi ses précieuses Pépites brésiliennes, « surmonta les handicaps d’être femme, mulâtre, bâtarde, pour devenir le premier auteur de la littérature brésilienne à publier un roman abolitionniste : Ursula ».

 

L’île de São Luís a parfois été surnommée « l’Athènes brésilienne » en raison de ses écrivains et poètes célèbres : Sotero dos Reis, Aluísio Azevedo, évoqué plus tôt, Graça Aranha, Josué Montello, Ferreira Gullar, sans oublier António Gonçalves Dias, sans doute le plus fameux d’entre tous, parvenu à la postérité – devenu un poète national brésilien très officiel… et même nationaliste ! – grâce à son « Canção ne exilio » (« Chanson de l’exil »), l’un des poèmes les plus connus de la littérature brésilienne. 

 

 

De nos jours, la littérature est largement dépassée par la musique, surtout qu’au Brésil – en-dehors des campus universitaires et des rares cercles intellectuels – il est rare de voir des gens lire un bouquin au café, dans le bus ou à la maison… La musique, le reggae notamment, est l’une des nouvelles marques de fabrique de la ville. Partout, à la tombée du jour, sur les terrasses des cafés ou au coin de la rue, des groupes se forment et jouent du reggae, de la bossa nova, de la « musica popular brasileira » (MPB)… mais aussi des reprises mille fois entendues, comme dans tous les endroits touristiques de la planète.

 

Le plus surprenant à São Luis est incontestablement la place du reggae. Pour les jeunes du coin, l’ancienne cité coloniale franco-portugaise est d’abord la Kingston brésilienne ! Beaucoup d’habitants vivent au rythme de la Jamaïque, et si Chico Buarque est omniprésent, Bob Marley l’est encore davantage. Depuis le milieu des années 1970, les citadins écoutent les radios jamaïcaines et les marins qui passent par São Luis colportent également de nouveaux sons venus des Caraïbes. Des musiques qui se dansent et qui plaisent mais aussi des textes engagés qui résonnent avec les réalités afro-brésiliennes du Nordeste ; les autochtones férus de reggae rappellent que les escla­ves acheminés en fond de cale des navires négriers provenant du Bénin ont été envo­yés en Jamaïque et à São Luis.

 

Tributaires de cette histoire commune et douloureuse, les Brésiliens, surtout les descendants africains, adoptent ainsi en bloc le reggae. Si des rastas aux dreadlocks d’enfer occupent parfois le pavé, le rastafarisme n’interpelle guère les autochtones car ici le reggae est une intense activité musicale et non pas, à quelques exceptions près, un mouvement spirituel vivant. En 2003, la municipalité de São Luis est allée jusqu’à voter une loi attestant que le reggae a définitivement intégré la culture autochtone : de nombreux groupes locaux émergent – notamment Tribo de Jah, connu dans tout le Brésil, tous ses membres sont aveugles et font la fierté de la région – et un important rendez-vous musical – le festival Maranhão Roots Reggae – rythme dorénavant tous les deux ans la scène locale, attirant des fans et des amoureux du reggae venus du monde entier.

 

Le Brésil regorge de villes coloniales aux superbes églises baroques délicatement surchargées mais São Luís possède l’architecture typiquement portugaise la plus importante et aujourd’hui la mieux préservée de toute l’Amérique latine. Dans le centre historique, près de cinq mille bâtiments sont classés au patrimoine de l’UNESCO. Un premier plan d’aménagement urbain fut réalisé dès 1615, soit immédiatement après l’éviction des Français, par l’ingénieur militaire portugais Francisco Frias de Mesquita. Aujourd’hui encore, en se promenant dans certaines ruelles pavées, bordées de lampadaires en fer forgé, entourées de maisons aux façades ornées de magnifiques azulejos bleus, on se croirait volontiers dans un vieux quartier de Lisbonne…

 

Longtemps oublié voire abandonné, le centre historique – rassemblant les trois quartiers du Centro, Praia Grande et Desterro – est désormais sorti de sa torpeur et devenu au fil du temps un haut-lieu du tourisme au Nordeste. Le projet de rénovation de la vieille cité – appelé Projeto Reviver – a été mis en place en 1987 et à beaucoup contribué à rendre à São Luís sa splendeur d’autrefois. Une relative « muséification » du centre n’empêche pas le marché couvert de fonctionner, même si les touristes y trouvent maintenant essentiellement des hamacs, de l’artisanat, des bijoux, des noix de cajou, bref tout ce qui relève de la production locale… et de la marchandisation touristique.

 

La cité des poètes, évoquée plus haut, est aussi celle de l’amour, « Ilha do Amor » est un autre surnom du lieu, des telenovelas sirupeuses s’y tournent et des couples brésiliens y cultivent le romantisme lors de leurs excursions en amoureux. Mais se balader à São Luis reste avant tout un périple pédestre qui permet de revenir loin en arrière. Dans le temps et au rythme que l’on souhaite. Du Nouveau monde on revient au Premier monde, du Brésil colonial à l’Angleterre industrielle, à cette époque où des Portugais devenus Brésiliens vendaient leur sucre et leur coton, durement arrachés à la terre par des esclaves importés, aux Britanniques.

 

 

São Luís, également capitale économique du Maranhão, Etat pauvre s’il en est, a été placée ces dernières décennies sous la coupe réglée du clan Sarney qui, selon les rumeurs locales, s’est approprié tout ce que la région comptait de terres et de richesses exploitables… José Sarney fut le président du Brésil entre 1985 et 1990. Nommé sénateur après son mandat présidentiel, José Sarney a ensuite occupé le poste de président du Sénat fédéral de février 2003 à 2005, il a aussi été gouverneur du Maranhão puis à nouveau président du Sénat, en 2009. Incontournable seigneur du coin et pilier du PMDB (un parti considéré comme centriste mais en réalité il est l’héritier du MDB, un parti résolument conservateur), José Sarney représente assurément l’une des figures les plus anciennes et les plus controversées de la vie politique au Brésil.

 

Il est hélas également un plénipotentiaire du système encore féodal qui persiste dans certaines parties du Brésil, comme le Maranhão. Peu à peu, la population, notamment la jeune génération, rejette son clan, son emprise sur la société et sa prédation sur les terres et l’économie de l’Etat. A ce jour, l’Etat de Maranhão est, avec celui de Bahia, le plus pauvre du Brésil. Face à la crise et au chômage, de nombreux Maranhenses s’expatrient vers les autres Etats ou même vers la Guyane française où ils tentent de (re)vivre simplement dans les chantiers d’orpaillage clandestin, au risque d’être expulsés ou emprisonnés… 

 

Pour le meilleur, et parfois pour le pire, le patrimoine et le tourisme forment aujourd’hui la passerelle qui conduit de l’économie à la culture, et inversement, le tout via l’instrumentalisation du métissage. Le drapeau du Maranhão symbolise à lui seul l’histoire du peuplement de l’Etat, les trois « couleurs » des habitants sont ainsi représentées : rouge pour les Amérindiens, blanc pour les Portugais et noir pour les Africains… Un métissage n’excluant pas les communautarismes mais qui évidemment se retrouve dans le vaste panel culturel de la ville.

 

Précisément, sur le plan culturel et artistique, les festivités du « Bumba Meu Boi », véritable carte postale de la culture populaire locale, sont les plus connues. Les plus touristiques également. Tous les ans, à la mi-juin, les habitants de São Luís revêtent leurs costumes colorés pour « communier » le Bumba Meu Boi, et si la fête dure environ trois semaines, le clou de l’événement culmine à la Saint-Jean, le 24 juin. Cette fête traditionnelle, aux fortes influences africaines, amérindiennes et portugaises, entremêle tous les arts, musique, danse et théâtre, le tout dans le but fraternel de ressouder et de resocialiser la communauté autour de valeurs communes. Environ 80 groupes se préparent toute l’année pour ces festivités, l’ensemble des communautés s’activent pour travailler ensemble, pour coudre des costumes, pour composer des chants, des danses et des poèmes.

 

Lors des défilés urbains, l’atmosphère est survoltée et festive, le peuple est dans la rue comme pour le carnaval, mais on n’oublie pas les légendes à l’origine du Bumba Meu Boi. Il y a notamment l’histoire de Catirina, une fille enceinte, domestique dans une fazenda, qui désire manger la langue du meilleur bœuf (boi) de la ferme. Chico, le mari de Catirina, veut l’aider et tue le bœuf préféré du maître-fermier. Le mari est arrêté mais il parvient, avec le soutien de procédés magiques, à faire revivre le bœuf. Finalement, la belle Catirina retrouve son Chico. Tout est bien qui finit bien.

 

 

Bumba Meu Boi... de l'office du tourisme à la promotion dans la rue par la municipalité !

Dans la revue Civilisations (2002), l’ethnologue Didier de Laveleye évoque, par le biais de la fête Bumba Meu Boi au Maranhão, le métissage au regard de la culture populaire au Brésil. Il distingue à travers cet exemple de « théâtre populaire », un événement social « associant tout à la fois la comédie, la musique et la danse, mais aussi le burlesque, le lyrisme, la moquerie et la prière », deux sens et mécanismes qui interagissent : « d’une part, la déconstruction de la comédie ‘populaire’ traditionnelle, par les acteurs eux-mêmes, leur permet de saisir les termes qui fondent leur problématique identité face au mythe national des ‘trois races’ brésiliennes (le Blanc, l’Indien et le Noir). De l’autre, l’appropriation du jeu théâtral par des troupes dont le but est de faire danser un masque pour ‘payer la promesse’ à Saint Jean, permet de réorienter le destin culturel de cette manifestation dans la voie de la pérennité et de la tradition ».

 

Voilà la description de cette fête majeure par Didier de Laveleye : « Ces festivités sont réalisées par des troupes aux allures folkloriques, composées de musiciens et de danseurs richement costumés qui se rassemblent autour d’un masque représentant un bœuf le Boi. Ce masque, construit à partir d’une structure en rotin d’une envergure de 1,5 m environ est décoré de milliers de perles multicolores et est porté par un danseur, le miolo do bai, qui se dissimule sous une robe. Dans sa version canonique, outre le bœuf la comédie réunit généralement trois groupes de personnages : les vachers (vaqueiros), dirigés par un maître (fazendeiro ou dono) et son intendant (feitor) ; les bouffons (palhaços), composés le plus souvent d’un ou deux couples de ‘pauvres noirs’ ; et enfin les Indiens (indios ou caboclo de pena). Le groupe des vachers est sans conteste le plus richement vêtu d’habits ornés de perles, de chapeaux et de rubans multicolores. La bande d’Indiens est systématiquement parée de plumes, tandis que les bouffons, eux, ne possèdent pas de vêtement caractéristique hormis l’un ou l’autre détail suffisant à évoquer la caricature du vagabond ridicule ».

 

Cette fête populaire, typique de la région, est aujourd’hui sans doute le « must » pour une industrie touristique internationale vorace, comme on sait, de folklore photogénique et de « spectacle vivant »… Déjà en 2002, Didier de Laveleye relevait que le succès croissant du Bumba Boi au Maranhão « peut être mesuré tant au niveau de l’engouement des foules pour son divertissement (musiques, danses et comédies) qu’à celui de son engouement religieux (promesses à St Jean). Ce phénomène de passion collective doit être mis en relation de cause à effet avec une prise en charge de la manifestation par des unités sociales organisés – les ‘confréries’ – qui tentent de produire et de reproduire d’année en année et de génération à génération, la pérennité de leurs liens sociaux. En d’autres termes, la population métisse du Maranhão ne serait parvenue à s’approprier la comédie et à réinventer son mythe, qu’à la condition d’être préalablement parvenue à éprouver le besoin de rendre pérenne ses formations sociales locales spécifiques ».

 

Danse traditionnelle et lieu de culte afro-brésilien dans un coin de la vieille ville.

Le métissage culturel est à la mode et c’est tant mieux, mais on s’interroge inévitablement sur le risque de folklorisation à l’œuvre ces dernières années à São Luis.

 

Pour l’heure, le patrimoine et les fêtes rapportent plutôt de précieuses recettes, et on voit toujours, spontanément, des rassemblements populaires tels que les cérémonies de candomblé et les transes lors des Tambor de Mina, cet autre culte afro-brésilien caractéristique de la région, des démonstrations de capoeira, des spectacles joyeux et cadencés comme les fameuses danses dites Tambor de Crioula, d’origine africaine et typiques du Maranhão, très populaires pendant le carnaval et le mois de juin, réalisées en l’honneur de Saint Benoît. Enfin, si la fête du Bumba Meu Boi est en passe de devenir un événement plus patrimonial que traditionnel, elle n’en symbole pas moins l’identité urbaine de São Luís.

 

Un séjour sur ce littoral nord du Brésil, avec à la clé une exploration culturelle au cœur de São Luís, demeure une excellente occasion de découvrir un autre Brésil, loin des clichés éculés sur le foot, le bikini et la samba, loin aussi des plages de Rio et du modernisme de Brasilia… 

 


Franck Michel

Pour aller plus loin... sur le littoral, la belle région sablonneuse de Lençois...