Chronique #art 15 | février 2015

par Gianni Cariani

Iconographies historico-politico-esthétiques dans la ville :
un itinéraire berlinois

Icône, photo de Gianni Cariani, comme les suivantes, Berlin, 2015

L'espace urbain génère des associations improbables, joue des partitions dissonantes, propose des séquences « distrayantes » de nature historico-politique et esthétique. Des juxtapositions fortuites rencontrent des messages clairement engagés dans une sorte de cocktail qui interroge l'élasticité du temps, l'esprit d'une société et le combat idéologique. Lequel se matérialise nécessairement sous des formes symboliques. Le pouvoir possède comme nécessité de se revêtir de symboles. Son assise s'appuie toujours sur la création de repères et de valeurs iconiques à motivation d'identification, de reconnaissance et d'appartenance. Sa partition est clairement exclusive ou inclusive, mais certainement pas neutre. De même, les contre-pouvoirs se nourrissent d'icônes détournées, utilisées souvent à contre-emploi. Espace hasardeux, parfois chaotique, souvent étonnant, l'espace urbain alimente les fantasmes, les réalités sociales, les idées politiques.

KaDeWe, Grand magasin emblématique de Berlin-Ouest

En 2015, le Kaufhaus des Westens, grand magasin emblématique de l'ancien Berlin-Ouest, se place sous l'effigie revisitée des Kennedy. Abrégé en KaDeWe, ce grand magasin, fondé à l'aube du XXe siècle, est un symbole à entrées multiples de la capitale allemande. Symbole au début du XXe siècle de nouveaux modes de consommation, il représente durant la guerre froide une sorte de temple consumériste, versant occidental. La promesse du paradis doré contre l'aube rouge. Dans la confrontation qui marque les années de la partition allemande, l'Ouest se glorifie dans cet espace, montrant d'une certaine manière que l'utopie capitaliste est réalisée ou bien en marche. L'affiche dédiée aux Kennedy représenterait en quelque sorte l'aboutissement d'un processus. La boucle est bouclée. Subsisterait la version chic, iconique et paradoxale de la lutte des classes.

Armoiries de la République démocratique allemande

Une lutte des classes que la nomenklatura matérialisait à l'aide d'un marteau enchâssant un compas, au centre d'une sorte de couronne d'épis de blé. Les armoiries de l'ancienne République démocratique allemande nourrissaient un projet universel d'union des ouvriers, des paysans et des intellectuels. Riche symbolique visant à l'unité et à l'engagement des forces vives du nouvel État vers un destin commun, prédéterminé et connu. On retrouve ce symbole d'une grande illusion sous des formes mercantiles, à usage de marketing et de communication. Là encore les systèmes s'emboîtent et se récupèrent. Si les États meurent, restent toujours leurs symboliques à usage divergent.

Exposition RAF, Musée Historique Allemand, Berlin

Si l'institution muséale officielle a pour vocation de délimiter un credo ou un socle commun, le Musée Historique Allemand rouvre le débat des années de plomb. L'action directe de la Fraction Armée rouge est reconvertie. Elle nourrit un essaim de questions sur les réalités historiques, l'interprétation et la mise en scène du passé. Le Musée Historique Allemand prend souvent les risques d'une exposition dérangeante, questionnant les ruptures, les ambiguïtés et les faillites systémiques. La distance des faits rend possible le discours sur les faits. Le temps a passé. Les combats ont changé. Peut-être.

Rozenthalerplatz, Berlin

Parfois, l'histoire se résume au détour d'un kiosque. Elle est « valorisée » sous forme de cartes postales mais donne aussi à voir des raccourcis qui peuvent être évocateurs. Le passé s'envoie en l'air. Les moments violents frappent les esprits.

Au temps de la réalité virtuelle, c'est comme un dinosaure qui aurait perdu son sens de l'orientation. L'histoire comme espace-temps absolu devenu totalement inadéquate et obsolète. Matière à réflexion sur des fantasmes et des illusions qui courent encore et toujours.

Icône, Berlin

Le présent n'est jamais loin et recouvre les murs. Le pouvoir et l'autorité ont leurs contre-pouvoirs. La censure enfante la contestation. La violence d’état nourrit la révolte. Les messages sont des instantanés qui démontrent l'absurdité, démontent les rouages du Léviathan, troublent les certitudes, arrachent au système des lambeaux de chair. La trajectoire de la balle semble rectiligne. A la fin, la ligne est une fracture. La balle ne connaît pas de frontière. Le présent est entêté, toujours accrocheur, toujours plus radical. C'est un scalpel. Il dépasse toujours l'horizon. Il dicte sa vérité.

L'air du temps, Berlin

Les classes sociales sont tombées en désuétude. L'argumentaire qui avait façonné plus d'un siècle de lutte est vétuste.

Le présent se projette dans le futur. Il bondit de crise en crise. Personne n'avait raison. Si les murs se dressent invisibles, ils n'en restent pas moins des murs palpables. Il est rare de tomber nez-à-nez avec un mirador en plein cœur d'une ville.

Désaffecté, il livre sa métaphore comme quintessence d'un univers absurde. Totalitaire.

 

Mirador, Postdammer Platz, Berlin

Politique, esthétique, expressive, nonchalante, innovante, dynamique, officielle, révoltée, contestataire, partagée, emmurée, laborieuse, glamour, sexy, ouverte : Berlin est la ville des confluences. Le mélange et la liberté des expressions qui s'y rencontrent sont fascinants et autorisent des itinéraires insolites et cosmopolites.

Berliner Fernsehturm