"J’adore les anti-héros. Ils sont humains. Je peux m’identifier à eux, avec toute leurs incertitudes. Ils s’accrochent à l’existence et à l’amour comme n’importe quel autre être vivant."
photo michel le bris entretien pour la croisée des routes

Adriana Lisboa Photo : Julie Harris (DR éditions Métailié)

Adriana Lisboa

Entretien

 

Écrivaine brésilienne, Adriana Lisboa vient de publier Hanoï (éditions Métailié), son troisième livre traduit en français. En plus de toucher au cœur, ce nouveau roman rassure sur le genre humain. Dans un style sobre et clair, Adriana Lisboa propose au lecteur une réflexion sur l’appartenance, mais aussi sur le métissage, une question si présente au Brésil.

 

À Chicago, David, trompettiste de jazz amateur, né d’un Brésilien et d’une Mexicaine, n’a plus que quelques mois à vivre.

 

Issue d’une lignée de femmes vietnamiennes qui ont eu des enfants de soldats américains, Alex élève le garçon qu’elle a eu d’un basketteur noir marié.

 

Entre tous ses personnages, l’auteure, aujourd’hui installée aux États-Unis, tisse des liens aussi fragiles qu’improbables. L’épicerie asiatique de Trung, l’oncle d’Alex, est le centre d’un réseau de solidarités qui allègent des vies difficiles.

 

 

Joël Isselé. Vous avez abordé des genres différents : contes, romans, littérature jeunesse, etc. Est-ce une contrainte ?

 

Adriana Lisboa. C’est le genre qui se choisit de lui-même. Certaines idées surgissent en même temps que la forme dans laquelle on les écrira – un poème, une nouvelle, etc. Ce n’est pas quelque chose que je planifie – même si je suis une « habituée » du roman et de la poésie. 

 

 

J.I. Refusez-vous de creuser le même sillon ?

 

A.L. J’essaye d’être créative. Quand je vois que je me répète, le voyant rouge s’allume. Ce genre de réinvention de soi-même n’a pas besoin d’être quelque chose de spectaculaire. C’est assez facile pour moi, de manière générale, d’identifier quand je me répète.

 

 

J.I. Est-ce que la matière du livre n’est pas plus importante que l’histoire qui s’y raconte ?

 

A.L. C’est certain. Une histoire qu’on raconte n’est rien d’autre que la manière de raconter, et l’intrigue la plus intéressante du monde peut ne déboucher sur rien si elle est racontée de manière ennuyeuse.

 

 

J.I. Y a-t-il un chemin à découvrir entre vos livres ? Il faut lire « entre les livres » comme dit Perec ?

 

A.L. Je crois qu’on peut y voir un parcours cohérent, en termes de thèmes et de formes. Depuis mon premier roman, publié il y a seize ans au Brésil, je travaille à simplifier ma narration, pour « assécher » le texte. Quant aux thèmes, je suis partie d’une ambitieuse intrigue familiale sur deux siècles à un milieu familial plus minimaliste (dans Des roses rouge vif) puis à la pulvérisation de l’unité familiale. Le thème du déplacement physique se transforme aussi – des voyageurs, puis des immigrants, puis des réfugiés. On peut dire qu’il existe une sorte d’ « ordre chronologique », mais je ne pense pas qu’il soit nécessaire de le suivre…

 

 

J.I. Comment avez-vous commencé à écrire ?

 

A.L. Très tôt, dès l’enfance. J’ai découvert le plaisir (ambigu…) d’écrire des nouvelles et des poèmes, et je n’ai jamais arrêté. À 26 ans, j’ai décidé d’écrire un premier roman. À l’époque, je travaillais dans la musique, mais la littérature n’a jamais cessé d’occuper une place essentielle dans ma vie. Quand j’ai publié mon premier roman, j’ai arrêté la musique.

 

 

J.I. En 2003, vous avez obtenu le prix José Saramago. Qu’est-ce que cela signifiait pour vous ?

 

A.L. Saramago était une de mes principales références littéraires quand j’ai commencé à publier, le prix était donc un immense honneur pour moi. C’est aussi ce qui a éveillé l’intérêt des éditeurs d’autres pays (à commencer par le Portugal) pour mon travail. 

 

 

J.I. Comment un livre trouve-t-il sa forme ?

 

A.L. Pour moi, c’est toujours dans le processus d’écriture. Je suis assez intuitive, beaucoup de problèmes trouvent une solution au fur et à mesure de la création.

 

 

J.I. Quel est votre rapport au Brésil ?

 

A.L. J’ai quitté le Brésil il y a huit ans, mais j’y retourne au moins une fois par an. Presque toute ma famille vit là-bas, mon père, mes frères, la mémoire de ma mère qui est décédée en 2014, de nombreux amis. J’aime être étrangère, habiter en dehors du Brésil, mais mes racines personnelles – et linguistiques, parce que j’écris en portugais – sont là-bas. 

 

 

J.I. Vous percevez-vous comme une écrivaine brésilienne ?

 

A.L. Pas forcément, au-delà du fait que je suis née au Brésil et que j’écris dans le portugais du Brésil. Je ne me sens pas obligée d’écrire sur des thèmes qu’on considère comme « brésiliens ». Ça peut arriver, mais ce n’est pas un engagement pour moi.

 

 

J.I. Quels sont les écrivains que vous lisez ?

 

A.L. En ce moment, je suis obsédée par Yasmina Reza et Alice Munro, mais aussi par la splendide poésie de Charles Simic et Louise Glück. Mes références varient beaucoup en fonction du moment.

 

 

J.I. Vous êtes brésilienne, vous avez vécu en France, vous vivez, actuellement aux États-Unis, vos livres sont-ils aussi une réflexion sur l’appartenance et la construction de soi, mais également un métissage des langues, des lieux et des cultures ?

 

A.L. Oui, je crois qu’ils finissent par être un peu ça, aussi. Même si l’idée que « l’homme est un étranger dans le monde, à l’intérieur de son être, de sa vie » (Vilém Flusser), m’intéresse de plus en plus, alors que les questions culturelles liées au déplacement physique entre plusieurs pays, langues, etc. me semblent moins pertinentes.

 

 

J.I. Lorsque vous écrivez, avez-vous dès le début l’idée d’un scénario précis ou l’histoire s’invente-t-elle au fur et à mesure ?

 

A.L. En général, j’ai un scénario un peu vague, avec quelques points d’appui. Des repères. L’histoire se construit un peu au hasard autour de ces repères, et souvent le point d’arrivée se modifie en fonction de ça – certains personnages disparaissent, d’autres apparaissent, etc.

 

 

J.I. Avec Hanoï, vous cherchez à recréer un monde ?

 

A.L. Non, je crois que mon idée consistait à approcher l’expérience de la mort et à essayer de comprendre ce qu’elle nous enseigne par rapport à la vie. Par un concours de circonstances, il a été publié six mois avant que je perde ma mère, de manière brutale : la première expérience de perte radicale que j’aie eue dans ma vie. Nous étions très proches. C’est comme si Hanoï, d’une certaine manière, était une répétition, une manière d’essayer cette expérience, la douleur, la résilience, l’amour, l’amitié, les valeurs qui nous tiennent debout malgré tout.

 

 

J.I.  Hanoï se bâtit autour de polyphonies. Est-ce une volonté de reconstruire un rapport à l’oralité ? Pouvez-vous me parler du rôle des lieux ?

 

A.L. J’ai pensé Hanoï comme une sorte de jam-session : des personnages qui débarquent dans la vie les uns des autres pour improviser comme des musiciens de jazz. L’oralité, le naturel de la parole sont importants, c’est une de mes ambitions personnelles, la recherche de la simplicité du texte. Les lieux évoqués sont presque tous synonymes d’exil – des lieux qui n’existent pas, pour ainsi dire : Hanoi, le Brésil, le Mexique… à l’origine, je ne nommais même pas la ville de Chicago, qui sert de décor à l’action. Elle a fini par être le seul lieu « concret » du livre, mais aussi le moins important.

 

 

J.I. Le jazz est omniprésent dans Hanoï : David joue de la trompette, vous citez beaucoup de morceaux (de Miles Davis à Esperanza Spalding en passant par Ella Fitzgerald et John Abercrombie), vous avez étudié la musique… Quelle importance a-t-elle et quel est son pouvoir sur vous ?

 

A.L. Même si je ne travaille plus dans la musique depuis des années, elle joue un rôle central dans ma vie. J’écoute de la musique une bonne partie de la journée (mais pas quand j’écris). J’ai conscience de la musicalité du texte – tant en prose qu’en poésie – et mon « oreille » est toujours en alerte quand j’écris.

 

 

J.I. La mort rôde dans ce nouveau roman. Est-elle pour vous un aiguillon, un moteur d’écriture, une farce sinistre ?

 

A.L. La mort est la donnée la plus concrète et naturelle de la vie. Notre finitude devrait susciter en nous un peu de gratitude, de simplicité, d’altruisme. Ce n’est pas le cas, parce que nous vivons comme si nous étions immortels. Pourtant, si je pense un peu à la mort, elle rend ma vie beaucoup plus significative. Je pense que c’est cette idée que j’ai essayé d’exprimer/d’explorer dans Hanoï.

 

 

J.I. Les héros de Hanoï sont plutôt des anti-héros, parfois paumés. Pourquoi leur relation au monde est-elle si forte ?

 

A.L. J’adore les anti-héros. Ils sont humains. Je peux m’identifier à eux, avec toutes leurs incertitudes. Ils s’accrochent à l’existence et à l’amour comme n’importe quel autre être vivant. 

 

 

J.I. Le désir de garder les choses ouvertes ne constitue-t-il pas la part politique de votre travail ?

 

A.L. Définir les personnages (physiquement et socialement) en laissant un peu d’espace au lecteur, c’est fondamental pour moi. Je crois que parfois il suffit de quelques coups de pinceau pour créer un portrait convaincant, et il faut savoir ne pas trop parler. 

 

 

J.I. Vous posez des questions existentielles graves, tout en gardant toujours beaucoup d’humour et d’humanité…

 

A.L. C’est ce que j’essaye de faire. L’humour et l’humanité allègent certaines situations qui sont déjà pesantes en soi, qui ont un gros potentiel mélodramatique. 

 

 

J.I. Au moment d’écrire, vous posez-vous la question de ce que vous avez à écrire par rapport au monde d’aujourd’hui ?

 

A.L. Les réflexions que je fais de manière inopinée dans mes livres sont les réflexions qui me préoccupent – moi, Adriana – et dont j’imagine qu’elles préoccupent quelques personnes dans le monde également. Les livres sont comme des lieux de rencontre.

 

 

J.I.  Votre démarche ne consiste-t-elle pas à vous placer au cœur de carrefours pour faire le lien entre les pratiques artistiques, le monde social, politique les sentiments, etc. ?

 

A.L. Il est certain que le lieu que j’occupe comme individu (et comme écrivain) est marqué par une série de contingences sur lesquelles il me semble parfois intéressant de réfléchir dans une œuvre de fiction. Mais je n’ai jamais écrit d’autofiction – et je pense que je n’en écrirai jamais. Il est important pour moi d’expérimenter, dans la fiction, la peau et la voix d’un autre. En d’autres mots, d’avoir la certitude que ma fiction est vraiment de la fiction.

 

 

J.I. Quels sont vos futurs projets ?

 

A.L. En ce moment, j’écris une pièce de théâtre pour la première fois. J’ai aussi un livre de poésie qui est presque prêt, et je joue avec l’idée d’un nouveau roman, qui n’est encore qu’un projet.

 

 


Propos recueillis par Joël Isselé, mai 2015