Entretien avec Marc Nammour

(La Canaille, Zone Libre PolyUrbaine)

 

par Julien Loisel

« Il est plus que jamais l’heure de ne pas déserter les planches, lieux de résistance culturelle »

À l’occasion de la sortie de son EP Deux yeux de trop (le 1er décembre 2015), le rappeur franco-libanais Marc Nammour revient pour La croisée des routes sur ses différents projets musicaux : le groupe hip-hop La Canaille en solo et Zone Libre Polyurbaine, collectif formé par Cyril Bilbeaud (batterie) et Serge Teyssot-Gay (guitare), actuellement en tournée dans toute la France. L’occasion également d’évoquer ses engagements et l’actualité française et internationale. 

 

 

LCdR : Tournée avec La Canaille, festivals, sortie du nouveau disque, concerts avec Zone Libre PolyUrbaine… l’année a été chargée !

 

Marc Nammour : Et 2016 sera encore plus dense. Avec la direction artistique qui est la mienne je n’ai pas d’autres choix que de multiplier les projets, à la fois pour pouvoir me regarder dans la glace et pour remplir le frigo : je refuse l’idée d’un compromis musical, de la facilité. Du coup, les nuits sont courtes. Quand les idées fusent - comme c’est particulièrement le cas en ce moment -, je laisse aller la plume, et je vois ce qui en sort. Même si je jette une bonne partie des textes que j’écris, j’ai besoin de m’y remettre tous les jours.

 

 

LCdR : Vois-tu l’écriture comme un « artisanat », comme l’expliquait récemment Serge Teyssot-Gay ?

 

M. N. : Complètement. J’aime me lancer sur la feuille, laisser venir l’inspiration. Mais je suis attaché à une hygiène d’écriture, quasi quotidienne : tous les matins, de 9h à midi, je dois m’imposer un rythme. Comme je travaille sur différents projets en ce moment, c’est plus simple. 

 

 

LCdR : Au niveau de l’écriture, comment s’est passée la collaboration avec Mike Ladd (le rappeur américain présent sur l’album de Zone Libre PolyUrbaine et l’EP de La Canaille, « Deux yeux de trop », ndlr) et Serge Teyssot-Gay ?

 

M. N. : Serge et Cyril, les deux instigateurs du projet, nous ont fait totalement confiance sur l’écriture. On avait balisé les trois-quarts des thèmes avec Serge, que l’on a ensuite validés avec Mike. Ça s’est fait naturellement, puis Mike a ramené ses différentes idées. On a composé les textes ensemble, Serge et Cyril bossant sur la musique. 

 

 

LCdR : Qu’est-ce que ça change, de rapper sur du rock ?

 

M. N. : Le rock ne représentait pas une difficulté, car il fait partie des musiques que l’on fusionne avec d’autres styles au sein de La Canaille. La vraie contrainte technique reposait sur les rythmiques impaires, en 5 ou 7 temps, que je n’avais jamais expérimentées auparavant. La musique a donc influencé directement notre manière d’écrire par rapport à un arrangement binaire traditionnel : plus de prose, une poésie scandée plus libre qu’un rap ; ce qui nécessite un processus différent d’avec La Canaille, où nous créons une atmosphère minimaliste pour poser le texte, puis travailler sur l’arrangement ensuite. 

 

 

LCdR : Quels poètes et musiciens t’inspirent le plus ?

 

M. N. : Au niveau poétique, Aimé Césaire et Léo Ferré. J’écoute aussi beaucoup de hip-hop, français ou américain : c’est notamment The Roots qui m’a donné l’envie de collaborer avec de nombreux musiciens, sur scène ou sur les albums. Ma famille de rap est aussi française : Rocé, les premiers disques de La Rumeur, Lucio Bukowski, Virus. Je retrouve chez eux du liant, l’idée de choisir les bons mots pour ne pas en mettre trop, pour que le texte prime. 

 

D.R.

LCdR : Avec « La Nausée » (2014), tu livrais un instantané de la société française sur les thématiques de l’exclusion sociale, du FN, de la liberté d’expression… Quel regard portes-tu sur l’album, un an après ? 

 

M. N. : Cette nausée transpire encore plus, et elle n’est pas près de s’arrêter. À l’heure où tu écriras l’article (l’interview a été réalisée le 2 décembre 2015, ndlr), le FN aura réalisé un énorme score aux régionales, dans un état d’urgence où il est interdit de manifester. 

Tout ça me questionne et me préoccupe, mais me donne l’envie de continuer à partager une parole et des mots, sur une scène avec des gens. Il est plus que jamais l’heure de ne pas déserter les planches, lieux de résistance culturelle, pour se rassembler et réagir à la bêtise, prendre le recul nécessaire sur cette période sombre. Mais je t’avouerai que je suis très inquiet. Tout le monde doit avaler des couleuvres grosses comme le bras. 

 

 

LCdR : Il y avait quand même de l’espoir dans plusieurs des chansons de l’album : ta fille, l’idée d’un soulèvement populaire, l’appel à l’action…

Les attentats ont-ils réduit ton optimisme ? Envisages-tu de nouvelles formes d’engagement ?

 

M. N. : Surtout pas. À travers mon projet artistique, je veux continuer à me battre contre le défaitisme et le cynisme, même si c’est de plus en plus difficile. On se doit de garder la lueur d’espoir que l’on porte et de vouloir changer les choses, sinon autant en finir tout de suite. L’optimisme se trouve dans la lutte, qui consiste d’abord à rester le plus libre et debout possible. 

 

J’ai été bouleversé, comme tout le monde, par les attentats... mais ils ne changent en rien mon engagement, qui se situe à l’infime frontière entre le poétique et le politique. J’ai l’impression d’avoir toujours été impliqué en tant que citoyen, depuis que La Canaille existe : mon combat ne date pas d’hier et ma conscience politique n’est pas née avec Charlie ou le Bataclan. Elle remonte à mon enfance, au fait de voir mes parents ouvriers trimer pour être payés à coup de lance-pierres. Cette conscience-là, internationaliste, me conforte dans l’idée que l’on doit s’intéresser à la politique, car la politique finit par s’occuper de toi d’une manière ou d’une autre…

 

 

LCdR : Dans le nouvel EP, tu fais référence à la guerre menée à l’aide des frappes aériennes (sur le titre « D47 », ndlr) et notamment les drones…

 

M. N. : Mes textes reposent sur des thématiques inspirées du monde dans lequel je vis. Il s’avère que j’avais écrit ce texte bien avant les attentats, en écho à la souffrance des peuples syriens et libanais. Les Béruriers Noirs, qui ont fait leur come-back récemment, ont bien résumé la situation : « il n’y a pas de guerres justes, il n’y a que des guerres sales ».

 

Aujourd’hui plus besoin de se déplacer pour faire la guerre, on nous a promis des frappes chirurgicales grâce aux GPS et aux drones. C’est d’un cynisme absolu, et je voulais remettre un peu d’humain là-dedans : tout le monde s’accorde à dire que 98% des victimes de ces frappes « ciblées » sont des civils. Je viens du Liban, donc le problème me touche : là-bas, c’est le lot quotidien des gens qui vivent avec la peur permanente d’une frappe, d’une bombe. Et tout ça commence à nous atteindre aussi, c’est le système des vases communicants.

 

Il faut savoir que pour le moment, seuls les États-Unis, la Russie et Israël sont autorisés à employer des drones armés. Les nôtres servent seulement pour l’observation, mais plus pour longtemps : Dassault veut rentrer dans la partie, car c’est l’avenir de la guerre. Mais à force de semer la merde, on finit par se faire éclabousser. C’est désormais le cas en France, comme au Moyen-Orient.

 

 

LCdR : Tu as connu le Liban…

 

M. N. : Mes parents ont fui le pays durant la guerre civile, ce qui m’a donné un profond dégoût de la religion. Le Liban est toujours en proie aux conflits, depuis 40 ans, ravagé par les luttes entre des communautés qui là-bas sont exclusivement religieuses. Même les poubelles sont devenues confessionnelles, car personne ne veut ramasser celles des autres : les chrétiens ne veulent pas des poubelles des musulmans, les chiites ne veulent pas des poubelles des sunnites… Résultat, le pays croule sous les déchets et la pourriture est totale. Les murs s’érigent tellement haut que le pays est incapable de mettre de côté les croyances pour oeuvrer au bien commun. 

 

 

LCdR : C’est ton parcours qui t’a poussé, plus que d’autres, à vouloir écrire ?

 

M. N. : Rien n’a été calculé, il n’y a pas eu de déclic ou de révélation. Plus une envie, en tant qu’adolescent, d’écrire et de me prendre au jeu de la musique, sans savoir où cela mènerait. Au départ, je ne voulais même pas monter sur scène, mais les choses se sont imbriquées naturellement, un projet amenant l’autre et m’entraînant là où j’en suis. Comme le forgeron, à force de forger… 

 

 

 

 

Interview réalisée par Julien Loisel

avec l’aide de Joël Isselé, 2 décembre 2015

 

 

 

Site de Marc Nammour : www.marcnammour.com

 

L'EP "Deux yeux de trop" est disponible en téléchargement gratuit sur le site de Marc Nammour : http://marcnammour.com/wav