Les coupables et les responsables

 

par Georges Bogey

Voici un point de vue de notre ami Georges Bogey sur la triste actualité qui accable la France - et tout le monde - et surtout autour de la liberté d'expression ; c'est aussi une belle et nécessaire réflexion sur le devoir d'éducation, sans oublier le besoin permanent de laïcité, plus que jamais fondamentale, en cette époque morose en proie aux doutes. La laïcité ? Une nouvelle "zone à défendre" (ZAD) pour notre liberté de penser et d'agir.

 

Au moment où, ce 14 janvier 2015, paraît Charlie Hebdo - avec un Mahomet triste et croqué par Luz en couverture -, car il faut bien conjurer le mauvais sort et sauver la liberté, Le Canard enchaîné - menacé pour sa part d'être attaqué à la hache plutôt qu'à la kalach - porte à sa "Une" du 14 janvier 2015 ce message posthume de Cabu, fidèle collaborateur du Canard depuis plus de 30 ans : "Allez les gars, ne vous laissez pas abattre !".

 

Avec la culture comme horizon indépassable, l'humour est une arme de combat pour ne jamais céder à la terreur. En complément de cet important point de vue de l'écrivain-poète Georges Bogey, ces deux "Une", de Charlie et du Canard, sont ici reproduites. 

 

La rédaction de La croisée des routes, le 14 janvier 2015

La "Une" du Canard enchaîné du 14 janvier 2015.

La main de Dieu

 

 

Le 22 juin 1986, le footballeur Diego Maradona marque un but avec la main contre l’équipe d’Angleterre au vu et au su du monde entier sauf de l’arbitre du match. Maradona exalté, clame que c’est « la main de Dieu » qui a poussé le ballon au fond des filets. Le but est validé et Maradona n’a jamais été condamné pour cette exaction.

 

La « main de Dieu » autrement plus lourde a fait près de trois mille morts le 11 septembre 2001 aux USA et dix-sept le 7 janvier 2015 en France et ce ne sont là que deux exemples pris dans la déjà longue histoire des crimes et attentats dont la « main de Dieu » s’est rendue coupable.  

  

 

Les coupables et les responsables

 

 

Ceux qui ne croient pas en Dieu, dont je suis, savent que c’est bien la main de Maradona qui a poussé le ballon et que Maradona est à la fois coupable et responsable de cette faute. L’explication qu’il donne place la responsabilité de son acte ailleurs… dans un ailleurs divin qui l’exempte de toute responsabilité morale et qui n’est autre que le terreau fertile de toutes les guerres saintes.

 

En 1990, une coalition militaire emmenée par les USA fait la guerre en Irak. Sous couvert d’une croisade pour la Liberté et pour le Bien, cette opération militaire a exclusivement des objectifs économiques et politiques. Depuis, se traitant réciproquement de suppôts de Satan, de forces du mal, d’ennemis de Dieu, l’Occident et l’Orient se font la guerre. Démons pour les uns, anges salvateurs pour les autres, lâches pour les uns, héros pour les autres, terroristes pour les uns, résistants pour les autres, les « serviteurs de Dieu » sèment la terreur partout dans le monde. Ces criminels sont réellement coupables et responsables de leurs crimes, mais la responsabilité est triple. Elle se trouve chez eux bien entendu, mais aussi chez les apprentis sorciers qui ont ouvert les portes de l’enfer et chez les gourous de tous bords qui disent que cet enfer c’est le paradis.

 

 

L’instrumentalisation de la religion

 

 

Le pouvoir politique sait tout le profit qu’il peut tirer du pouvoir religieux, car lorsque Dieu, par la voix de la religion et de ses gourous, demande à l’homme de prier, de frapper, de tuer, l’homme prie, frappe et tue. Le pouvoir politique va cautionner et exploiter ce pouvoir, l’instrumentaliser et transformer des croyants sans discernement en tueurs éminemment dangereux. Le croyant conditionné et fanatisé devient une véritable machine de guerre, une sorte de kamikaze de Dieu. Le fanatisme criminel est l’enfant monstrueux de l’obscurantisme religieux et du cynisme politique.

 

 

Janvier 2015

 

 

Des fanatiques s’en sont pris le 7 janvier 2015 à deux cibles : la liberté d’expression et les juifs. En tuant les héros de la liberté, ils ont fait descendre dans la rue tous leurs enfants. En tuant les juifs, ils ont réveillé l’esprit de solidarité et d’unité qui anime la France depuis la Shoah.

 

 

Ce que l’on doit répondre aux voix discordantes  

  

 

Couvertes par l’immense clameur libertaire et unitaire qui a submergé la France et presque le monde entier pendant quelques jours, on a entendu et on entend des voix effrayantes parce qu’effrayées : « Charlie Hebdo est un journal grossier et sacrilège : il récolte ce qu’il sème », « Bien fait pour lui ! », « L’Occident et Israël, sont des bourreaux : il est légitime que la victime se retourne contre son tortionnaire, dès que l’occasion se présente »...

 

Pour défendre Charlie Hebdo, la réponse à donner est simple. La liberté est un acquis de notre civilisation. Qui attaque la liberté attaque la civilisation. Pour défendre la liberté et la civilisation, le peuple tout entier se lève.

Un proverbe cambodgien dit que lorsque les éléphants se battent beaucoup de fourmis sont écrasées. Mettre un terme à la fureur des éléphants semble une mission impossible. Pourtant, chacun de nous a la possibilité de se lever. Si seuls nous ne pouvons rien (ou du moins pas grand-chose), tous, nous pouvons tout. Le 11 janvier a montré qu’une foule de fourmis peut devenir un peuple humain.       

Moins simple d’argumenter pour l’intrusion de l’Occident au Moyen-Orient et pour le conflit israélo-palestinien. Ce que fait subir Israël à la Palestine n’est pas admissible et les interminables affrontements au Proche et Moyen-Orient sont insupportables. Cette violence qui s’exporte bien loin de l’épicentre des conflits cessera le jour où ces régions seront pacifiées et lorsque la Palestine aura enfin un statut d’État souverain. La diplomatie doit renvoyer chaque guerrier dans son foyer.

 

 

Que reste-t-il à faire ?

 

 

Tout ou presque tout. Ce 11 janvier 2015 devrait être le commencement de ce presque tout.

 

 

La diplomatie

 

 

La politique expansionniste de l’Occident au Moyen-Orient (sous couvert, je le répète, de la défense des libertés) a créé des mouvements d’opposition d’une violence extrême, a exacerbé le fanatisme religieux et le tout a engendré un terrorisme dévastateur. La seule issue est diplomatique. Faire taire les armes pour parler, se parler.

 

 

L’Éducation nationale

 

 

Pour que la liberté, l’égalité, la fraternité soient admises, comprises et actées, il faut que la lumière prenne le pas sur l’obscurantisme. L’éducation est la solution. « Vous avez eu à choisir entre le déshonneur et la guerre ; vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre », nous dit Churchill. Ce propos martial est ici une métaphore : la non-violence de l’éducation - donc des lumières - doit déclarer la guerre à l’ignorance qui est une violence faite à l’esprit.

 

Cette éducation passe par trois vecteurs : l’école laïque, l’éducation populaire, la famille. Si l’un de ces vecteurs a des failles, c’est par ces failles que se ruent les extrémistes armés de kalachnikov. Sans faille dans l’éducation, pas de kalachnikov, seuls les crayons passent ! Si cette énorme machine qu’est l’Éducation nationale ne sait pas aider les enseignants à être des éducateurs, elle les réduira à une fonction technique et, alors, plus aucun d’entre eux ne pourra endiguer la vague de l’obscurantisme.    

 

 

L’Éducation populaire

 

 

Les parents démunis autant sur le plan moral que matériel, ne peuvent pas répondre seuls aux attentes de leurs enfants qu’ils abandonnent bien malgré eux aux fous de Dieu ou de la drogue (ce qui revient à peu près au même). Les parents doivent être soutenus par des structures de proximité (Foyers d’Éducation populaire, notamment) lesquelles, présentes dans chaque quartier, dans chaque village, auraient pour mission de contrer les marchands de drogue et les gourous qui endoctrinent les futurs poseurs de bombes.

 

L’État et les collectivités territoriales devraient confirmer les associations d’Éducation populaire dans leur statut d’agents de salut public en leur donnant les moyens nécessaires à la réalisation de leur mission. Nos dirigeants doivent comprendre une fois pour toutes que la prévention prime la répression et que le coût des éducateurs est moindre que le coût des coups de matraque.

 

 

L’égalité et la fraternité

 

 

Si la société ne se fait pas plus équitable et égalitaire, si elle continue de cautionner injustices et dénis de justice, si elle laisse impunis les mains de Maradona et autres tricheurs, toutes les frustrations, associées à la perte du sens moral, feront naître encore et encore des vocations de terroristes fous. Une société où chacun est reconnu, où chacun est l’égal de l’autre, où les déficiences morales et les déficiences légales sont inlassablement combattues, ouvre les belles perspectives de la fraternité.

 

 

La laïcité

 

 

Le philosophe Alain disait en substance que le pessimisme est un état d’esprit, et l’optimisme un désir d’action. La formule de Gramsci est la suivante : « Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté ». L’optimiste et le pessimiste pensent tous deux que l’avenir est sombre, mais l’optimiste s’acharne à croire aux vertus du chemin et veut « des lendemains qui chantent ».

 

Nous ne pouvons pas oublier les crimes, mais il faut essayer de pardonner ou du moins tenter de ne pas nous laisser embarquer dans la spirale infernale de la vengeance et de la haine.

 

Nous devons lutter contre les cloisonnements et les repliements, contre les sectarismes et les communautarismes. Nous devons militer pour le peuple, pour l’unité, pour la communauté. Une communauté où toutes les opinions, toutes les religions dont l’athéisme peuvent vivre ensemble en bonne intelligence et en paix. Cette communauté où toutes les rencontres et les confrontations sont pacifiées porte le beau nom de laïcité.

 

 

Georges Bogey, 14 janvier 2015

 

La "Une" de Charlie Hebdo du 14 janvier 2015.