Décoloniser les esprits



Le vent mauvais qui souffle désormais en France, et plus largement sur la planète, impose de repenser l’Histoire pour mettre un peu d’ordre dans nos propres histoires. Le voyage commence aussi par la remise en cause de l’histoire, toujours écrite et réécrite par les vainqueurs.

Lorsque j’entends un touriste français, marchant dans les rues de la ville trépignante et poussiéreuse qu’est devenue aujourd’hui Diên Biên Phu, dire que « la Baie d’Along, c’est beau mais ça serait encore mieux si on pouvait la déménager en Auvergne. Ah la belle baie en France et sans les Vietnamiens ! », on peut légitimement douter de notre capacité (individuelle) à gérer la mémoire (collective). « Le colonialisme porte en lui la terreur » a écrit Aimé Césaire au début des années 1950. L’auteur antillais ajoute qu’il a surtout apporté le racisme, fléau infiniment plus difficile à déraciner. Surtout que le racisme, comme le touriste, se répand comme une traînée de poudre dans les quatre coins du monde.


On est aujourd’hui loin du tourisme comme passeport pour un soi-disant développement… mais on approche à nouveau, alors que l’on jugeait il y a seulement quinze ans l’évolution plutôt prometteuse, un tourisme qui semble renvoyer à une forme moderne de colonialisme. Frustration de nos modernes sociétés en panne de modèles et de repères ? Sans doute. Mais une fois de plus, ce sont les autres qui risquent de trinquer, et de faire les frais de la prétention occidentale à guider la destinée de l’univers.

Alors lorsque Césaire il y a plus d’un demi siècle considérait que le colonialisme porte aussi en lui, « plus néfaste encore que la chicote des exploiteurs, le mépris de l’homme, la haine de l’homme, bref le racisme ». Le déni actuel du passé n’arrange évidemment rien. Aujourd’hui âgé de 93 ans, et 55 ans après avoir tenu ces propos, l’auteur du Discours sur la colonisation sauve en quelque sorte l’honneur de la France en refusant à son arrogant ministre de l’Intérieur, le 7 décembre 2005, les honneurs des Antillais qui, au demeurant, attendent toujours, avec une patience qui force le respect, les effets des fameux aspects « positifs » de la colonisation. Passée et présente. Très peu de faits et beaucoup trop de méfaits.

C’est Frantz Fanon qui, vers la fin de la guerre coloniale en Algérie, précisera que « la décolonisation est très simplement le remplacement d’une ‘espèce’ d’hommes par une autre ‘espèce’ d’hommes. Sans transition, il y a substitution totale, complète, absolue » (1). De la sorte, Vietnam excepté – deux guerres exsangues à ce prix ! –, la décolonisation reste à faire bien plus qu’à refaire. Cette étape franchie, le discours actuel sur la colonisation n’aurait pas du tout le même ton… L’historien Alain Ruscio résume le propos en soulignant que « la situation coloniale elle-même était fondée sur la violence », d’abord parce le rapport essentiel entre domination et subordination, alors au cœur de toute relation (in)humaine, était lui-même violence (2). Une violence également raciste, faut-il vraiment le préciser ?


Faire la peau au racisme tandis que les critères de « couleur de peau » sont dans tous les esprits des Français qui se voudraient obstinément de souche. Le chèque a une souche, le Français même s’il possède de l’argent, lui, il n’a que des racines, et des racines forcément mouvantes, mobiles, mutantes. D’ailleurs on oublie très vite que l’homme se distingue de l’arbre, par l’absence de racines.

L’un reste et l’autre bouge, c’est le mouvement – autrement dit le nomadisme et le voyage – qui caractérise le genre humain. Qu’on le veuille ou non. Même les sédentaires les plus reclus devront se faire à cette idée, au risque de ne plus être « connectés » au monde qui les entoure. Malgré son mobile immobilisme, le temps des « réseaux » n’empêchera pas l’extension du désir des voyages.

Combattre le racisme commence donc par la marche. Marcher pour quitter ses chaînes, recouvrer sa liberté, la randonnée hédoniste ne venant que plus tard dans l’agenda de l’histoire, même si elle procède du même ordre d’idées. Marcher, c’est déjà penser au lieu de dépenser, surtout si l’on prend le chemin tout seul.


Lutter contre le racisme ne peut faire l’économie du courage politique, une denrée rare en ce moment. Une révolte ou même une révolution – a fortiori une décolonisation douce gérée par les occupants sur le départ (mais « on part toujours pour mieux revenir » comme le signalent de nos jours les dépliants touristiques) – ne suffisent guère à l’enrayer, à le rayer de nos cartes mentales. Si la géographie sert à faire la guerre, et l’histoire à asseoir la conquête, le tourisme international quant à lui sert à visiter l’histoire et la géographie des territoires placés sous domination. Une domination qui peut être coloniale ou néo-coloniale, politique, culturelle, religieuse ou bien sûr économique. Parfois même le tout à la fois !

Aimé Césaire rappelait encore qu’ « il n’y a pas de colonialisme sans racisme » (une lapalissade selon nous, mais utile à rappeler en ces temps mauvais), de la même manière pourrions-nous dire aujourd’hui qu’il n’y a pas de tourisme sans colonialisme, même si ce dernier ne porte plus les mêmes habits qu’il y a un siècle. Les nouveaux habits du colonialisme touristique sont le pouvoir d’achat et l’impérialisme culturel qui conjugués avec la géopolitique libérale convergent vers ce qu’il convient de nommer officiellement la mondialisation, et que certains mauvais esprits penseraient « heureuse » du fond de leur bureau urbain ou de leur villa sous les tropiques. Encore un déni non de l’histoire mais du présent hérité du passé.


La France de 2006 est incapable de revoir son passé sans verres déformés : le rôle dit « positif » de la colonisation, perçu comme seul horizon idéologique pour redonner courage et confiance aux Français frileux et privés d’avenir, est une aberration et une provocation. Un officiel affront national qui méprise des pans entiers de la population française, un refus manifeste de l’altérité comme pour se protéger de tout ce qui respire la différence : tous ceux qui ne s’appellent pas Dupont ou Durand sont priés de décamper ! Mais les mêmes Dupont et Durand, qui – eux-mêmes ou leurs pères – ont allègrement massacré sans la moindre gêne (mais parfois avec la gégène !) tous les « indigènes » de la planète et non seulement de la République, se voient lavés de tout péché, en dépit de leurs exactions monstrueuses, pas très « catholiques » diraient-ils, au cours de leur prétendue mission civilisatrice.


En continuant à faire de la politique dans ce sens, ce n’est plus seulement de « rage des banlieues » dont il faudra prochainement reparler, mais bien d’authentiques émeutes populaires… Tout le monde sera concerné : il ne s’agit pas seulement de banlieues de l’islam mais aussi des ban-lieues du passé qui ne passe décidément pas. De tous les bannis des lieux de l’histoire. Car, l’histoire est d’ailleurs là pour le rappeler, on ne badine pas avec elle, on ne souille pas éternellement ni impunément la mémoire des opprimés sans en payer un jour le prix. Dans le climat extrême de l’heure, propice à tous les dérapages, le prix à payer risque d’être lourd, et la facture sera pour tous.

En décembre 2005, les plus de 60% de Français qui seraient officiellement d’accord pour mettre en avant le rôle « positif » de la colonisation dans les écoles de la République ne pourront alors s’en prendre qu’à eux-mêmes et à leurs dirigeants, qui c’est vrai n’ont plus que des préoccupations électoralistes (24% des Français seraient favorables aux idées de Le Pen, voilà un prolifique terrain-terreau à labourer pour les élus !), pour tenter de comprendre le rôle « négatif » des fils et petits-fils issus de l’immigration, et d’abord issus de la colonisation.
 

Dans ce contexte de réhabilitation de l’aventure coloniale, le voyageur pourrait aussi être tenté par des accents plus néfastes, à l’heure où son éducation reste toujours à parfaire. Alors, voyageurs irrespectueux, si vous êtes incapables d’extirper vos instincts racistes, contentez-vous de faire du tourisme dans votre chambre, dans votre cave ou encore votre grenier. Vous y trouverez ce que vous cherchez : des traces de votre passé misérable, de vos exploits minables, le tout bien ficelé dans vos confortables certitudes. Vos prédécesseurs – des découvreurs-explorateurs d’antan aux nouveaux aventuriers d’aujourd’hui – se sont déjà amplement appropriés les terres, les cultures et jusqu’aux corps des autres, pour les façonner à leur image et nourrir sans relâche leurs seuls intérêts. Ceux généralement de la Sainte Famille, lovée bien au chaud quelque part entre l’Etat et l’Eglise, dont vous regrettez d’ailleurs la séparation. Et puis comme le tiers monde est dorénavant à nos portes, pour visiter il vous suffira de quitter le foyer douillet, franchir le seuil de tous les dangers, et sortir dans la rue… Quant à ceux qui vivent justement dans et avec la rue et que vous fusillez du regard sinon avec autre chose, ils vous renvoient votre image de morts vivants qui vous fait détester vous-même presque plus que les autres. La haine des autres passe d’abord par la haine de soi.


Pour les autres, tous ceux qui préfèrent la liberté de mouvement à l’enfermement du terroir, ceux qui circulent aussi avec suffisamment d’humanité dans le cerveau, le monde à voir est une façon d’être et non d’avoir, un moyen de lutte contre l’imbécillité et le racisme. Qu’ils soient touristes, vacanciers, réfugiés, exilés, SDF ou VRP, sans papiers ou sans boulot, job trotteurs ou globe trotteurs, gens du voyage officiels ou professionnels, qu’importe de toute manière, tous savent parfaitement d’expérience que la rencontre avec les autres est le sel de la vie qui donne encore un sens au monde. Rien que pour cela, le voyage reste l’un des derniers espaces de liberté. A vivre pleinement et jamais à conquérir.

 

Eloge du voyage désorganisé et mystifications touristiques



De la quête à la conquête, il ne s’agit pas d’une affaire de kilomètres mais d’une question de sens du voyage et d’essence philosophique. Saturés que nous sommes d’images en boucle et de sons inaudibles, de publicité omniprésente et de médias omniscients, il importe de se dépouiller pour retrouver, ici un visage rempli d’humanité, là une musique harmonieuse.

Le mythe du nomadisme participe à celui du voyage, indissociable de l’expression de nos désirs d’ailleurs et de nos besoins de partance. Le voyage est aussi et surtout indissociable de l’idée de liberté ; c’est pourquoi l’enfermer dans le cadrage étriqué du tourisme moderne va à l’encontre même de la perspective du voyage perçu comme vecteur d’ouverture et de meilleure compréhension du monde.

Victor Segalen, pour qui le bon et vrai voyageur est « l’exote » et surtout pas les Loti et autres « proxénètes de la sensation du Divers », avait déjà remarqué, il y a près d’un siècle, dans son célèbre Essai sur l’exotisme : « Il se peut qu’un des caractères de l’Exote soit la liberté, soit d’être libre vis-à-vis de l’objet qu’il décrit ou ressent, du moins dans cette phase finale, quand il s’en est retiré » (3).

Aujourd’hui, devant la pression de l’industrie touristique, cette liberté si précieuse tend à s’éloigner de l’esprit de beaucoup de voyageurs. Et la précarité de nos vies sous pression pousse tous les jours un peu plus certains voyageurs d’antan à rejoindre la cohorte de nouveaux vagabonds actuels. L’errant devient exclu, un changement de statut pas évident ni facile à accepter. Le vagabondage est le pendant négatif du nomadisme, mais de nos jours les frontières se brouillent y compris à l’intérieur même de l’univers de l’errance. Quant au tourisme, il reste en maints espaces du monde le dernier avatar du colonialisme : les euro-dollars sont plus efficaces que les canons de la guerre...


Au lieu d’accabler le touriste, trop facilement accusé (comme pour mieux se dédouaner, car n’oublions pas que celui qui est toujours l’Autre est également un peu nous-même !), il conviendrait plutôt de s’attaquer au tourisme perçu comme une multinationale capitaliste. Rappelons que, né quelques décennies avant le tourisme, le touriste existe avec ou sans lui. En fait, le touriste est autonome… s’il le souhaite !

Le tourisme est donc davantage à critiquer que le touriste même si ce dernier, par facilité, s’en remet souvent confortablement au premier. C’est cependant le tourisme comme industrie qui transforme le touriste-voyageur en consommateur – passif mais destructeur – de lieux et d’espaces culturels et naturels. Il importe ici de ne pas se tromper de cible ! Même si le tourisme s’adjoint des termes «durable » ou « équitable », galvaudés à foison par une industrie prédatrice, il n’en devient pas nécessairement plus « humain ». La raison en est à la fois simple et cruelle : ultralibéralisme et concurrence redoutable.

Trop souvent, le tourisme – de masse ou de niche, de croisière ou de trek, etc. – ne dépend que des marges qu’il effectue, et il ne doit sa survie qu’à la « bonne » gestion capitaliste de son industrie et à la rentabilité économique des « produits touristiques » mis sur le marché. Il en est hélas ainsi, et ce en dépit des bonnes et généreuses intentions plus souvent affichées que concrétisées. Dans ce secteur, comme ailleurs, la compétition est impitoyable, chaque voyagiste ou organisme cherchant par tous les moyens de faire des économies là où cela se voit le moins… Dans cet univers cupide du tourisme commercial, le turnover du personnel est « dynamique » et l’argument béton généralement mis en avant est « la flexibilité ou la clé sous la porte » ! On est loin de l’image carte postale placardée sur la porte de l’agence…


Mais revenons au sens de nos mobilités volontaires : le voyage devrait représenter un défi permanent pour nos croyances et nos convictions. Changer de lieu et de climat ne suffisent plus, il faut aussi changer de temps et de mentalité, s’immiscer dans la culture de l’autre sans pour autant renier la sienne, se frotter à l’ailleurs sans perdre de vue d’où l’on vient, se rendre disponible à tout et se mettre à l’écouter du monde sans en altérer ni le son ni l’harmonie.

Trop de voyages tuent le Voyage : n’est-ce pas en courant « sans arrêt » après le temps et dans l’espace qu’on voyage toujours le moins ? Le voyage de proximité, en plein essor aujourd’hui, n’est pas seulement le résultat de la « terreur » et de la « crise », il redonne également sens à nos déplacements effrénés. En allant moins loin, on va souvent déjà moins vite…

Avec l’industrialisation du tourisme, la flânerie disparaît au « profit » du circuit organisé, aussi stressé que pressé, une « nouvelle » forme de mobilité bien à l’image de nos contemporains. La route et les routards ont bien vécu ! De vagabonds célestes et solitaires, errants de non-lieu en non-lieu, pour ne jamais se fixer que sous la contrainte, nous nous sommes transformés en êtres égarés toujours en instance de départ, en nomades incertains et déboussolés, constamment en partance…

N’oublions pas que vivre autrement, ailleurs et avec tous les autres rencontrés en chemin, incite au partage d’humanité, exhorte à oublier sa montre, car réussir un voyage ou même ses vacances, c’est toujours se mettre en quête de décalages, à la fois horaires et autres. Le voyage anime la vie et maltraite l’instinct de mort qui traverse nos sociétés, il réanime également l’envie de résister à l’immobilisme ambiant, faussement garant d’un simulacre de stabilité.


Par conséquent, l’indispensable autonomie pour une plus grande liberté de circulation s’impose sur une planète qui n’est plus un village global mais une cité emmurée, avec ses visas et ses visages, ses frontières et ses refoulés. Puisque voyager revient à vivre libre, cela ne peut s’envisager sans pratiquer le voyage comme toutes les autres passions de la vie, c’est à dire « à fond », sans compromis et sans scrupules. Le voyageur hédoniste saura positiver toute présence dans l’espace de l’autre. Il convient d’échapper à la norme liberticide.

Si vivre normalement invite ainsi à simplement vivre comme une vulgaire norme, autrement dit se transformer, une fois correctement domestiqué, en un être vidé de sens et de raison, un numéro, un clone en fait, ou un « pax » si l’on se place dans l’univers commercial du tourisme, et bien dans ce cas cesser de vivre pourrait être perçu comme l’ultime acte de libération. Du côté de l’Orient, d’autres cultures et philosophies tentent de nous transmettre ces pensées depuis des lustres…


Un éloge du voyage désorganisé ne peut se dissocier, se désolidariser, se départir, d’un éloge du nomadisme, même si pour ce faire il faut tordre le coup à certains préjugés. Contrairement à une idée reçue, le nomade ne se définit pas par le mouvement, il est par excellence celui qui ne part pas, celui qui occupe un territoire. Un être humain qui circule. Le nomade se déplace fréquemment mais il sait toujours où il va. Pour lui, tout point sur le trajet est un relais, un lieu et une raison de se fixer, même temporairement. Il se distingue du migrant, qui quitte un lieu pour en retrouver un autre, en ne fuyant jamais son espace de vie mais en circulant librement dans un univers clos.

Anti-nomades à l’excès, l’Etat et le Pouvoir estiment que la liberté et l’autonomie inscrites dans la vie nomade ont de quoi inquiéter les tenants de l’ordre sédentaire des choses, voire de mettre en péril la pensée unique/dominante qui régit le fonctionnement de nos sociétés en Occident ou ailleurs.


Tout voyage est un apprentissage de la liberté. L’aurions-nous oublié ? L’autonomadie – ce doux mais constructif métissage du nomadisme et de l’autonomie – prend ici tout sons sens : l’autonomade, en effet, se rend quelque part sans jamais se rendre à quelqu’un, qu’il s’agisse d’un voyagiste, d’un patron, d’un Etat ou d’un autre maître encore…

A nous, voyageurs d’ici et d’ailleurs, de savoir saisir cette chance d’esquisser un monde autre, dans un contexte géopolitique et philosophique vidé de sens, orphelin d’idées, et propice à toutes les démissions. Le voyage est en principe l’opposé de la guerre, ce qui est loin d’être évident lorsqu’on sait et voit comment l’impérialisme, l’intolérance et la guerre ont repris le dessus pour une période indéfinie mais d’ores et déjà trop longue.

Quand aux faussaires et aux fossoyeurs du voyage, tous ceux qui utilisent d’une façon ou d’une autre l’errance volontaire comme marchepied pour leur propre gloire, en général sous prétexte d’en faire rêver d’autres, l’idéal est de s’en passer afin de retrouver le plaisir de vagabonder en toute liberté. L’indépendance du voyage est indissociable de l’autonomie du voyageur, et il n’y aura jamais de voyage véritablement libre sans des voyageurs réellement alternatifs !

Le voyage désorganisé est à la portée de celle ou celui qui s’y aventure, il suffit de franchir le pas et de briser les chaînes invisibles d’une étrange servitude volontaire… Bref, à l’image de ce que la malbouffe est à l’univers de la gastronomie, le tourisme a tendance, massification et mondialisation obligent, à remplacer définitivement le voyage.

Pour retrouver un autre sens du voyage actuel avant qu’il ne dérive fatalement, la voie la plus sage consiste tout simplement à commencer par ralentir notre cadence, autrement dit promouvoir le Slow Travel…



Nos mobilités sont désormais inscrites dans l’ordre – ou le désordre – de la mondialisation. Cette dernière est avant tout la continuation, sur le mode consensuel du « développement », de ce qu’étaient en leur temps l’esclavage, la colonisation et l’impérialisme, toutes options confondues. Certes, au cours des cinq cents dernières années, trois mondialisations successives ont réussi à parachever la marchandisation de la planète nomade : la première avec l’émergence féconde du couple capitalisme-évangélisation (XVIIe-XVIIIe siècles), le deuxième avec l’arrivée de la révolution industrielle (XIXe siècle) aux lourdes conséquences pour le devenir de l’humanité, et la troisième avec la mondialisation proprement dite sur fond d’éclatement des valeurs, de mise en réseaux, de fissures et de refondation d’une économie-monde. L’issue de cette dernière étape demeure – au mieux – une énigme, un mystère doublé de fortes inquiétudes. Un monde dominé par l’angoisse est une menace pour le nomadisme. Notre imaginaire du voyage risque de dépendre de plus en plus du contexte international et géopolitique.


Orphelin d’un mur bien pratique (Berlin) et d’une bipolarité mondiale finalement rassurante (guerre froide puis détente), l’Occident – et en particulier l’Europe – est à la recherche d’un nouveau souffle. Certes, l’Europe à vingt-cinq, lancée le 1er mai 2004 – le jour de la fête du travail – est un premier signe prometteur d’un renouveau plus urgent qu’on ne le pense. Encore importera-t-il, au préalable, de s’affranchir d’une Euroforteresse, repliée et isolée, aux accents déjà inquiétants voire menaçants…


Les frontières : les prochains murs à abattre



Dans le superbe film-documentaire Anansi, de l’Allemand Fritz Baumann (2002), trois Ghanéens décident de franchir le pas officiellement et la frontière clandestinement pour rallier l’Europe. Le périple inventorie les péripéties, les échecs, les souffrances, les cauchemars de ces migrants-réfugiés autant économiques que politiques. Le résultat est un exemple réussi de cinéma du réel dans lequel on traverse toutes les horreurs de l’immigration clandestine : passeurs et corruption, fuite permanente, abus et viols, déni de justice et d’histoire, néo-esclavage et travail clandestin, harcèlement policier, etc. Dans l’une des répliques, le « fuyard » le plus lucide remarque avec sérénité : « Il n’y a pas de paradis pour les âmes errantes ».


On est bien loin de l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme qui précise : « Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat ». Un article de plus, bafoué sans cesse depuis son entrée en vigueur, la mode est au « circulez y’a rien à voir ! », et mieux vaut en effet ne pas s’arrêter en si bon chemin…


En sa qualité de non-lieu par excellence, l’aéroport n’est pas seulement ce lieu de transit et de départ, il est devenu – il suffit de regarder les films Terminal et La Blessure, chacun ayant d’ailleurs sa spécificité et sa démarche, son public aussi, hollywoodien pour l’un et confidentiel presque clandestin pour l’autre ! – un lieu immobile d’un exil forcé, une terre de désaccueil. Une terre ferme mais damnée où l’on attend plus facilement l’expulsion officielle dudit parasite que l’on offre des papiers en règle dudit citoyen du monde. Mais les « gens » parlent trop, et les promesses officielles sont très vite oubliées…


L’aéroport se transforme en frontière infranchissable. Comme les autres murs, plus terrestres encore. Ainsi, entre l’Europe et le Maghreb, plus de 10 000 migrants seraient morts en cinq ans dans le détroit de Gibraltar… Mais combien exactement ? Par ailleurs, l’idée nomade – si « tendance » dans les salons nantis du Nord – perd toute son aura romanesque et mythique dès qu’on aborde l’errance issue de la guerre économique contemporaine.


Comme l’a placardé, au printemps 2004, le mouvement anarchiste sur les murs de la capitale européenne, Strasbourg, base du Système d’Information Schengen chargé de cadrer et d’encadrer les étrangers et autres indésirables : « Contre le bruit des bottes et le silence des pantoufles, résister c’est créer ! ». Il y a seulement quelques décennies, on enlevait des enfants sur l’île de la Réunion pour repeupler la Creuse ; aujourd’hui, les étrangers qui sont les bienvenus en France sont argentés ou esclavagisés, désirables ou indésirables. Un dictateur africain issu de l’Empire français y trouvera plus facilement refuge qu’un demandeur d’asile sans le sou. On est un bon ou un mauvais immigré. Pas d’alternative !


Depuis quelques années, pour évoquer les questions d’actualité consacrées aux migrants, le recours au cinéma est irremplaçable. Le beau film Sauve-moi (2000), de Christian Vincent, raconte l’histoire de Mehdi, le taximan clandestin qui parcourt les rues froides de Roubaix, jusqu’au moment où il embarque une jeune Roumaine sans papiers, et c’est le commencement d’une belle rencontre interculturelle sur fond de misère sociale et de traque policière. Un film plein d’espoir sur fond de désespoir, un document qui refuse de taire les tabous, tourne le réel et décrit la mobilité toujours incertaine et imprévisible de deux destins qui se croisent.

Un autre film, Garder la frontière de l’Allemand M. Weiss, évoque les mésaventures de trois étudiantes slovènes qui découvrent les désagréments d’une randonnée en canoë sur la rivière Kolpa, nouvelle frontière « terrestre » entre la Croatie et la Slovénie. La frontière marque ainsi de nouveaux territoires, physiques et mentaux, qu’il nous faut pourtant sans arrêt franchir pour la défier, la perméabiliser, la refuser, et finalement l’abattre un jour.


La frontière est toujours  – comme l’aéroport – un non-lieu, un no man’s land, où s’arrête une forme de folie des hommes et où en commence une autre. Même le terme « limitrophe » possède sa propre frontière, gréco-latine, en son centre : limi (racine latine) et trophe (racine grecque).

Le mythe de la frontière rassure bien plus qu’il n’assure. La peur de l’ouverture des portes est liée à la peur du changement, une peur qui exige de trouver un coupable que l’étranger le plus proche (souvent l’immigré), pratique et utile bouc émissaire, incarne en raison de sa différence mais aussi de sa vulnérabilité. La frontière est la traduction de la fascination des êtres pour le territoire plutôt que pour la citoyenneté. Les frontières invisibles, tant souhaitées par exemple par le compositeur Yehudi Menuhin, ne sont pas pour demain.

Mais si Rome ne s’est pas faite en un jour, comment l’Europe pourrait-elle émerger politiquement et philosophiquement en un demi siècle ? Prenons donc un moment le cas de l’Europe. Un vieux continent qui, sous l’impulsion d’une bienheureuse eau de jouvence, se redécouvre un air de jeunesse salutaire. Passée de 15 à 25 « nations », en attendant plus, l’Europe vieillie change de peau et s’impose un changement de cap si elle entend survivre dans le flux actuel tant des idées que des affaires qui se trament dans un monde réduit à une étrange village plus ou moins global et un brin incendiaire…


Pour ces jeunes, l’avenir appartient à la coopération transfrontalière : une Europe rajeunie et multiple, c’est beaucoup plus de chance d’arriver à quelque chose de neuf, d’original, de vivant. Mais pour ce faire, il importe de se débarrasser du poids encombrant de l’Amérique en guerre, cet allié trop conjoncturel désormais capable de retourner son treillis au gré des fluctuations de Wall Street, ainsi que de mettre un terme à l’expansion funeste de l’industrie de la peur, si justement décrite par Eduardo Galeano (4), qui prend racine sur les décombres de ce qu’il convient malheureusement de nommer l’immondialisation.


Alors comment continuer à vivre sans désespérer ? Pourquoi ne pas remettre au goût du jour l’esprit épicurien qui invite à modérer ses envies de consommation sans pour autant supprimer les passions humaines ? Au fond de son « jardin » du IVe siècle avant J.-C., le philosophe grec Epicure méditait ainsi sur une autre idée du bonheur, admettant volontiers dans son antre les femmes et les esclaves – aujourd’hui on dirait les minorités exclues et les pauvres exploités – et enseignant comment emprunter le chemin qui mène à la vie heureuse. Deux sentiers, si l’on peut dire, s’illuminent pour accéder à cette Voie : supprimer les besoins superflus et se méfier de l’enchaînement des désirs. Son message, très actuel, encourage – à l’instar de celui diffusé à la même période par le Bouddha en Asie – à s’épanouir grâce au dépouillement.


Ancêtre de la décroissance, Epicure et ses idées ont sans doute encore de beaux jours devant eux ! La décroissance est une réponse raisonnable qui doit – in fine – remplacer la fausse croissance, mais la vraie récession. Une alternative au tout-économique qui permettrait demain de sortir de l’impasse dans laquelle s’est engagée notre trop gourmande civilisation, et une Europe lancée sur les rails de l’ultralibéralisme. Les crises sont multiples : écologique, sociale, politique et anthropologique.

Afin d’inventer d’autres voies pour vivre, en redonnant notamment la parole aux millions de sans voix, complètement écoeurés ou aigris, aliénés par notre civilisation « unidimensionnelle » qui réduit l’être humain à n’être que l’esclave de lui-même, il s’agit de rejeter à la fois le libéralisme nouvelle tendance et la société de consommation, toujours plus habile dans ses stratégies de séduction des masses, de quitter enfin l’impasse du capitalisme et de rejeter la tentation impériale. Mais la critique ne suffit pas, il importe de déconstruire et ensuite proposer, d’être motivé et non pas contraint à la décroissance. Elle n’est pas une fatalité, elle est une nécessité. Serge Latouche, l’un de ses principaux partisans, ne s’attaque d’ailleurs pas seulement à la notion de « croissance » mais également à celle de « développement », sorte d’excroissance de la première…


 

Ainsi, pour éviter le naufrage final incarné par le « développement », ce mythe-concept  mystificateur qui en partie nous prive d’avenir fondé sur un autre modèle (non de développement mais de mode de vie), l’auteur de L’occidentalisation du monde suggère que le lien puisse progressivement remplacer le bien dans notre approche du monde. Si l’urgence ne doit en rien primer sur l’essentiel, le temps de plus en plus marchand ne joue pas vraiment en faveur des populations. Il s’agit, pour lui, de coordonner sans tarder « la protestation sociale avec la protestation écologique, avec la solidarité envers les exclus du Nord et du Sud, avec toutes les initiatives associatives pour articuler résistance et dissidence, et pour déboucher à terme sur une société autonome participant à la décroissance conviviale » (5). Une forme de convivialité qu’il souhaite également coupler avec un « localisme », à ne pas confondre évidemment avec un repli sur le terroir.


Les mobilités à venir : liberté de circulation pour tous



Le degré de mobilité est aujourd’hui le nec plus ultra de l’ère moderne. La nouvelle élite est celle qui est libre d’être et d’aller où elle veut, quand elle veut.

Si pour tant de personnes, la frontière représente le seuil de tous les dangers, pour cette élite voyageuse, elle n’est qu’une formalité mondaine ! Pour les démunis, on renforce les contrôles d’immigration tandis que pour les nantis on supprime les visas d’entrée. Ainsi marche le monde, et le moins qu’on puisse dire est que cela ne laisse pas augurer d’un avenir ouvert sur une mobilité pour tous! Dans nos sociétés libérales fondées sur la rentabilité à tout prix, le seul à véritablement profiter de la situation est… le profit !

La mobilité des êtres devra demain primer sur celle des marchandises. Les entraves pour réduire la liberté de circulation ne peuvent perdurer que dans une société vouée au déclin qui refuse tant le dynamisme que le mouvement. Ainsi, le repli sécuritaire en cours ne peut être durable pour des raisons autant économiques qu’historiques : 2,8% seulement de la population mondiale est dite « en mouvement », autrement dit en transit ou en déplacement ailleurs que chez elle. Un chiffre forcément appelé à exploser dans les décennies à venir.

Sommes-nous prêt à un tel défi, à une telle chance pour l’avenir de la planète ? Assurément non ! Le droit à la mobilité est un droit humain. Un droit de l’homme bafoué dans l’Europe actuelle. Qu’elle soit passée de quinze nations à vingt-cinq, n’a pas vraiment changé la donne pour tous ceux qui sont à l’extérieur de la forteresse.


En revanche, les citoyens des nouveaux Etats entrants gagnent incontestablement en mobilité au sein de l’Union, tout comme les autres Européens qui peuvent visiter plus facilement les nouveaux arrivants. Pour les nouveaux Roms désormais intégrés dans l’espace européen, leurs droits à la mobilité devront être mieux reconnus et plus encore acceptés par tous les Européens.


Le Vieux Continent reprendra un coup de jeune s’il sait écouter aux portes. Aucune porte n’est infranchissable sauf celle qu’on a dans la tête. Comme l’a souligné l’écrivain mexicain Octavio Paz, « il n’y a pas de portes, il n’y a que des miroirs ». Une des leçons de l’exil, s’il n’est toutefois pas totalement fondé sur la peur, c’est de parvenir, serein, à se déprendre de tout, et d’abord de tous ces objets qui encombrent nos vies, qu’elles soient nomades ou quotidiennes. Le nomadisme délibéré offre la possibilité à tous de jouir des ouvertures d’esprit liées à l’exil, sans forcément en subir les contraintes.


Sans négliger l’apport de la flânerie dans notre relation aux autres, l’errance active s’avère désormais une alternative à promouvoir pour éviter l’angoisse du présent – qu’elle soit justifiée ou non – de nous rendre demain toujours plus étrangers à nous-mêmes. L’autonomadie est un territoire à vivre, un état d’esprit à explorer, un champ de tous les possibles, où les humains en mouvement se distinguent de leurs ombres tombés en servitude. L’autonomade est l’exact contraire de l’automate. Le repli sur soi, l’être coincé entre quatre murs, enfermé dans son fief gardé par des robots surarmés, forme de nouveaux plis dans l’indispensable couture du monde. Au risque de transformer cette couture en coupure : « Le village global, loin d’être l’univers de la rencontre, isole chacun “chez son ordinateur” sous des formes bavardes d’autisme » (6).

On s’empoisonne désespérément l’existence, on s’emprisonne délibérément chez soi, à l’abri de la fureur du monde au nom pourtant de laquelle on abdique de vivre. Serions-nous condamnés à survivre ? Le nomadisme et l’autonomie sont les moyens les plus sûrs de mieux revivre pour ne jamais cesser de vivre. Ici et maintenant. Mordre la vie à pleines dents, de joie bien sûr, mais de rage également. Oraison de la colère. Il importe aujourd’hui de changer son fusil d’épaule ou, mieux, de le remplacer par une plume pour tous ! Bombe démographique ou bombes terroristes et étasuniennes, les raisons de paniquer sont moins justifiées que les raisins de la colère : en 2002, selon un rapport des Nations Unies, les migrants – personnes résidant dans un autre pays que leur pays natal – représentent 175 millions d’enfants, de femmes et d’hommes (soit moins de 3%) essaimés dans le monde. Pas de quoi en faire un drame. Au contraire, il conviendrait de réaffirmer d’urgence le dynamisme des nouvelles mobilités et ce qu’elles peuvent apporter aux jeunes générations.

Contre la frivolité et la frilosité des gestionnaires des mauvaises affaires de la planète, l’évasion vers la vie et l’option nomade sont les meilleurs remparts contre les sempiternels murs qui s’érigent. On a tous à apprendre de tout le monde, il suffit de demander et de partir !


Mais pour aller retrouver l’Autre, le meilleur moyen est encore de se trouver Soi au préalable. Il y a plus d’un siècle et demi, Henry David Thoreau relevait l’importance de la personne humaine dans le processus d’autonomie, cette dernière n’étant qu’un vœu pieu si l’individu se voit relayé derrière le collectif : «Celui qui veut de l’aide veut tout. De fait, c’est là la condition de notre faiblesse, mais cela ne peut aucunement être le moyen de notre rétablissement. Nous devons d’abord réussir seul, afin de pouvoir savourer ensemble notre réussite » (7). Cela vaut aussi bien pour « l’aide au développement » que pour le tourisme «durable », pour recouvrir sa liberté ou pour reconquérir son indépendance, ou encore pour retrouver un bien-être fuyant sinon un paradis imaginaire.

Partir, donc, mais aussi rêver ! Mais pour cela il faut, d’une part, retrouver un esprit d’humanité en voie d’extinction qu’on peut résumer un seul mot : respect. De la colère qui met le feu aux poudres dans les banlieues françaises au combat quotidien mené pour préserver leur dignité dans les bidonvilles et autres bas-fonds de la planète, des populations à bout de souffle et de nerfs exigent avant tout du respect, autrement dit le droit d’exister et de vivre, une denrée de plus en plus rare en cette période de fausses promesses et de vrais sacrifices… En tout temps et lieu, l’irrespect – l’histoire le prouve à satiété – ne mène qu’à la guerre, qu’elle soit urbaine, religieuse, sociale ou autre.

Souvenons-nous, chez soi comme en voyage, de ces propos de Roger Bastide qui nous invitent à une formidable leçon d’humilité : « L’Occidental veut tout savoir du premier coup et c’est pourquoi dans le fond il ne comprend rien » (8). D’autre part, l’immersion, la disponibilité, la curiosité et la lenteur sont également quatre aspects fondamentaux pour aller autrement vers l’Autre, penser une nouvelle forme de nomadisme, et tisser d’autres liens sociaux. Pour que demain nous ne regrettions pas le temps d’hier, pas forcément glorieux…


Paulo Freire, dans sa Pédagogie des opprimés publiée en 1974, signalait déjà, tel un écho oublié à nos bons enseignants-penseurs d’aujourd’hui, que «personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, seuls les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde ». La vie est un mouvement perpétuel et voyager c’est avant tout apprendre et accepter que nous ne sommes pas seuls au monde. Heureusement. Le voyage est un don pour l’autre et un abandon de soi. Alors pourquoi rejeter le migrant en nous et devant nous ?

L’avenir, si avenir il y a, ne pourra être que métis, nomade et divers, ce qui induit ouverture au monde et des frontières, libre accès aux autres et aux savoirs, multi appartenances et identités multiples, libération du travail et liberté d’errer, bref la fin de toutes les servitudes pour tous. Alors seulement, la vie sera trop belle, comme disent nos enfants… Utopie ou réalité ? C’est en tout cas à l’utopie de vite devenir réalité, d’une manière ou d’une autre, ou alors le risque d’ouvrir l’horizon – guère nomade celui-là – à toutes les formes de fascisme libéral deviendra bien, lui, notre terrible réalité à tous. Et qu’on ne vienne surtout pas nous dire, le moment venu, qu’on ne savait pas !



Cet article est paru initialement dans la revue Silence.



Source : F. Michel, "Autonomadie contre libéralisme. Décolonisation, nomadisme, autonomie et voyages désorganisés​", Silence, Lyon, n334, avril 2006, pp. 40-47.

Remarque : publié en 2006, et malgré les évolutions marquantes de ces dernières années (politiques, sociales ou économiques), cet article conserve, hélas, une bonne part de son actualité. Pour aller plus loin, lire du même auteur : Routes, éloge de l'autonomadie, Québec, Presses de l'Université Laval, 2009 (un imposant pavé de 620 pages), et plus récemment, Eloge du voyage désorganisé. Déroutes et détours, Annecy, Livres du monde, 2012 (un petit livre de poche de 96 pages).
 

Sur l’auteur, voir bio et biliographie complète





NOTES

1. Lire ou relire ces deux ouvrages d’une brûlante actualité : A. Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, 1955, et F. Fanon, Les damnés de la terre, Maspero, 1961.
2. A. Ruscio, Le credo de l’homme blanc, Complexe, 1995, p. 353.
3. V. Segalen, Essai sur l’exotisme, Paris, Le Livre de poche, 1986, p. 60.
4. Lire E. Galeano, Sens dessus dessous. L’école du monde à l’envers, Paris, Homnisphères, 2004.
5. S. Latouche, Survivre au développement, Paris, Mille et une nuits, 2004, p. 113. Lire aussi, du même auteur, L’occidentalisation du monde, Paris, La Découverte, 1989.
6. D. Le Breton, Le théâtre du monde. Lecture de Jean Duvignaud, Québec, Presses de l’Université Laval, 2004, p. 164.
7. H. D. Thoreau, Le paradis à (re)conquérir, Paris, Mille et une nuits, 2005 (1843), p. 46.
8. R. Bastide, Le candomblé de Bahia, Paris, Plon, 1999, p. 11.

L’autonomadie comme autre voie pour demain

Décolonisation, nomadisme, autonomie et voyages désorganisés

par Franck Michel

"Quand je commençais mes voyages, je savais, ou je croyais savoir,

comment les hommes devraient vivre, comment ils devraient être gouvernés et instruits, et ce qu’ils devraient croire. Je savais quelle était la meilleure forme d’organisation sociale, et dans quel but les sociétés avaient été créées.

J’avais, sur toutes les activités humaines, mon propre point de vue.

Maintenant, depuis mon retour, je n’éprouve plus de ces agréables certitudes.

Avant mon départ, vous auriez pu me poser presque n’importe quelle question

sur l’espèce humaine, et je vous aurais répondu avec volubilité. (…)

En voyage, vous perdez vos convictions aussi facilement que vos lunettes,

mais il est plus difficile de les remplacer".
Aldous Huxley, Tour du monde d’un sceptique, 1926

Ban Lung, Cambodge

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Ban Lung, Cambodge

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Centre du Vietnam

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Sur une piste au nord du Cambodge

Sur un tuk-tuk à Bangkok, en Thaïlande

Kampong Phluk, Cambodge