Entretien avec Marc Weymuller, cinéaste

par Bruno Fleutelot

Photo : Bruno Fleutelot

Le temps intérieur

 « Rares sont les individus qui confient leur amour le plus simplement du monde… sans verser dans l’exagération, le pathos, sans "prendre la pose"… Le recours à l’outrance est particulièrement vrai dans le monde de l’image, la présence d’une caméra semblant suggérer à certains qu’il faudrait en rajouter, surjouer pour être "vrais", crédibles… »

 

William Irigoyen, à propos de Marc Weymuller,

in « Le poing et la plume », 2009.

 

 

Né à Marseille en 1965, Marc Weymuller écrit et réalise depuis 1989 des fictions ou des documentaires autour de l’absence, des façons d’être au monde marginales, de la disparition et de la perte.

 

Aujourd'hui, son nouveau film, «La Promesse de Franco / Un figuier sans feuilles» est en cours de post-production et sa sortie est imminente.

 

Il y est question de Belchite, en Aragon, qui est une ville emblématique de l’amnésie collective qui a frappé l’Espagne après la guerre civile. Aujourd’hui, la mémoire blessée des habitants se perd dans les ruines de l’ancien village, détruit durant les combats fratricides de la guerre civile et les rues de la nouvelle ville, construite par Franco… Confrontés au mutisme des pères, les enfants s’interrogent. Face aux décombres, chacun raconte son histoire…

 

 

 

 

B.F. Pourrais-tu te présenter, de la manière qui te conviendra, à celles et ceux qui ne te connaissent pas ?

 

M.W. Marc Weymuller, 48 ans. Né à Marseille de mère marseillaise et de père vosgien. Après avoir vécu près de 30 ans au bord de la Méditerranée, il y a un peu plus de 10 ans, je me suis installé avec ma compagne et mes deux filles en Bourgogne, avec l'espoir secret de rétablir cet équilibre culturel Nord-Sud dont je suis originaire.

 

Je travaille comme auteur-réalisateur de films et comme opérateur de prise de son. Je réalise des films qui essayent de rendre compte de mon expérience vis-à-vis de mondes en voie de disparition ou déjà disparus : qu'ils soient individuels ou collectifs.

 

Les professionnels de la profession classent généralement mes films dans le genre documentaire.

Mais je ne revendique pas particulièrement ce genre cinématographique. 

Mes films ne sont pas particulièrement documentés. Ils ne constituent pas non plus des documents. Pas plus et pas moins en tout cas que n'importe quel film de fiction.

J'ai l'impression que mon travail consiste à recomposer une narration fictive à partir d'éléments réels. 

 

Je me sens plutôt attiré par le cinéma qui cherche à découvrir ce que seul le cinéma permet de découvrir par son propre langage. Ce que l'on voit, ce que l'on entend. Mais en prenant son temps.

Je déteste, par-dessus tout, les films « à débats » qui conduisent le public à parler de tout sauf de cinéma. Ce qui m'intéresse, c'est le silence qui suit une projection.

 

En moyenne, je réalise un film tous les 4 ou 5 ans.

 

Je n'ai pas de sujet de prédilection ni de ligne éditoriale.

Mes 3 derniers films ont été tournés au Portugal Continental et aux Açores où je me sens chez moi, et aussi en Aragon où je ne me sens pas chez moi.

 

Je pense que c'est toujours plus simple de voir les choses quand on est loin de chez soi.

 

B.F. Pourrais-tu détailler et expliciter pourquoi tu dis te sentir chez toi au Portugal ? Ressens-tu une « proximité », une attirance pour les productions cinématographiques et littéraires de ce pays ?

 

M.W. Pourquoi se sent-on chez soi dans un endroit plutôt que dans un autre ? Honnêtement, je n'en sais rien.

 

L'endroit où je me sens le plus chez moi, la plupart du temps, c'est un endroit dont je n'ai pas envie de partir. Ce qui m'arrive rarement. Mais ça m'arrive au Portugal. Ce que j'aime dans ce pays, c'est ce sentiment d'être dans un endroit entièrement tourné vers l'extérieur, vers l'océan ; cela nous ramène toujours à nous, je crois. Vers l'intérieur.

 

Face à la mer, je me sens chez moi, parce que je me sens « là ». Et au Portugal, l'océan est toujours là, pas bien loin, même si on ne le voit pas. Mais c'est par là qu'on s'en va. Et qu'on revient toujours.

 

Et puis, sentir aussi que ce pays est un des premiers à être sorti de la grande histoire, après avoir découvert le monde, il a quitté la partie il y a bien longtemps, bien avant les autres.

 

Ceux qui ont voulu continuer à faire semblant de jouer la partie, ont quitté le pays et continuent à le faire. Les autres, ceux qui sont restés ou revenus, vivent sans autre ambition ou préoccupation que ce qui se passe « ici et maintenant ». Ca aussi, ça nous ramène à ce que l'on est, très simplement...

 

Quant aux productions littéraires et cinématographiques portugaises, je ne suis pas très spécialiste. Mais ce que j'aime de ce que j'ai pu découvrir des livres ou des films portugais, c'est cette façon d'être toujours un peu à la marge de ce que propose habituellement l'Europe en la matière.

 

Cette façon de raconter des histoires arrêtées dans le temps.

 

Le cinéma portugais ralentissait son rythme quand tous les autres cinémas d'Europe accéléraient le leur.

 

Oui, je crois que ce qui me touche le plus dans la littérature et le cinéma portugais, c'est cette capacité à faire progresser une narration hors du temps ou dans une chronologie bouleversée. Ce mélange entre passé et présent.

Cela correspond parfaitement à mon temps intérieur.

 

B.F. D'où te vient cette volonté, ce besoin de faire du cinéma ? Quelles sont tes sources d'inspiration ? Tes "pères" ?

 

M.W. D’où me vient ce besoin de faire du cinéma ?

Très sûrement d'un besoin profond de garder ce qui va disparaître pour le maintenir en vie. Et de trouver un terrain de bataille adapté à mes moyens pour me bagarrer contre la mort et l'oubli.

Et puis aussi un besoin de créer des liens. Entre ce qui est ici et ce qui est ailleurs, entre aujourd'hui et hier, entre les vivants et les morts.

Contribuer à maintenir une mémoire qui résiste.

 

Quelles sont mes sources d'inspiration?

Il me semble que c'est toujours une rencontre presque fortuite qui est à la base de chacun de mes films :

Une silhouette aperçue sur l'autoroute (Malgré la nuit). Le nom d'un poète baleinier apposé sur une plaque de rue aperçue dans un village des Açores (Quatre Murs et le Monde).

Une série de portraits photographiques sans âges aperçus dans un livre qu'on ma offert (La vie au loin). La silhouette d'un clocher fantomatique aperçu en Espagne (Un Figuier sans Feuilles / La Promesse de Franco).

La découverte d'un écrivain açoréen, en achetant au hasard un de ses livres dans une librairie, à l'occasion d'un voyage (Little America).

 

Oui, c'est presque toujours une rencontre inattendue qui déclenche un besoin urgent de faire un film.

A chaque fois, je me dis que cette rencontre (personne, lieu ou image) va disparaître. Je ressens alors une urgence à faire un film pour garder une trace. 

 

Quels sont mes pères?

Vaste question. Il me semble qu'ils ont changé au fil des ans. Et que je m'en suis éloigné aussi, peu à peu.

 

Voici une liste, non exhaustive, de ceux qui m'ont le plus marqué :

D'abord Jacques Tati. Ensuite, les Italiens (Pasolini, Rosselini, Antonioni, Fellini, Scola, Risi, Taviani). J'ai découvert tous ces films enfant et jeune adolescent à la MJC qui se trouvait à côté de chez moi. Puis Jean-Pierre Melville et Artavazd Pelechian. 

 

Les premiers films de Wenders (jusqu'à Paris Texas), tous les films de Tarkovsky sans exception, les premiers films de Theo Angelopoulos (jusqu'à Le Pas suspendu de la cigogne - après j'ai décroché). 

 

Certains films de Jean-Luc Godard, en particulier Nouvelle Vague qui reste pour moi un de ses meilleurs films.

 

Certains des films découverts dans le cours de Jean Rouch à la Cinémathèque Française, notamment ceux de Joris Ivens.

 

Et tant et tant d'autres. Mais globalement, ce sont des films qui datent déjà d'une certaine époque... 

 

Aujourd'hui, celui dont je me sens peut-être le plus proche, c'est Victor Erice.

 

B.F. Le nom de l'association que tu as fondée en 2009 est une référence au film de Jean Epstein, « Le Tempestaire ». Pourrais-tu nous préciser ce qui semble te lier à ce réalisateur, et/ou à ce film ?

 

M.W. Le Tempestaire. C'est pour moi un film très neuf. J'y trouve une sorte de modernité éternelle. C'est évidemment paradoxal. C'est d'abord un film où Jean Epstein a essayé de réinventer son cinéma. Ayant quitté Paris, ses mondanités et son ethnocentrisme, il a voulu repartir au charbon. Confronter son désir de fiction au réel des côtes Bretonnes. Cette volonté de mélange des genres me touche.

Cette façon de faire confiance au réel pour mieux nourrir l'imaginaire. Cette façon de placer au même niveau l'homme et son environnement. Et puis cette poésie sous-jacente.

 

Cet homme marginal, capable de calmer la tempête. Du moins dans l'esprit de ceux qui accèdent à son monde onirique. Une ambiguïté évidente dans la lecture que l'on peut avoir de l'histoire. Bref, toute une série de qualités qui m'a poussé à choisir ce titre pour l'association.

 

B.F. Pour revenir à des questions plus terre-à-terre, tes films, primés depuis de nombreuses années un peu partout dans le monde, dans des festivals aussi divers que variés, semblent avoir du mal à accéder à la moindre diffusion télévisuelle. Penses-tu qu'il y a une interprétation à tirer de cette situation, des conclusions ?

 

Hum, je ne suis pas certain de pouvoir répondre très clairement à la question.

Ce que je sais de façon claire, c'est que les télévisions ne veulent pas de mes films. Au fil du temps, j'ai appris à recevoir des réponses systématiquement négatives d'ARTE, évidemment jamais argumentées.

J'ai même eu la surprise de découvrir que bien souvent les dossiers que j'envoyais n'avaient même pas été ouverts.

 

D'une façon plus générale, les chaînes de TV se détournent de plus en plus des films hors format.

 

Ce qui est le cas des miens : trop lent, trop contemplatif, trop long, en voix-off.

Pour qu'un film passe à la TV, il faut qu'il ait un sujet qui touche plus ou moins à l'actualité nationale ou mondiale. Ou bien que le réalisateur ait un nom. Ce n'est pas non plus mon cas.

 

Mais dois-je être surpris de cette situation ? Je n'ai jamais fait en sorte que mes films rejoignent les canons de la TV. De toute façon, je n'ai pas la télé et ne la regarde jamais. Il y a donc une logique à toute chose.

 

Concernant les festivals... les succès que mes films y ont rencontrés sont tout relatifs. Il s'agit de succès d'estime et bien discrets. Si mes films passent un peu dans les festivals, c'est parce ce sont des endroits où il n'y a pas encore trop de pression concernant - à défaut d'audimat - la fréquentation.

En l'absence d'attaché de presse... on ne peut pas espérer de miracle.

 

Les festivals ne sont donc pas la panacée. La plupart proposent aux réalisateurs indépendants un espace de diffusion, certes très éphémère. Il n'y a jamais à en attendre tellement plus qu'une vraie et nécessaire confrontation avec le public.

Mais il faut rappeler que la course aux festivals est très coûteuse. Je constate que pour un réalisateur comme moi, cela coûte toujours plus d'argent de montrer un film que de le laisser sur une étagère.

 

Accéder à une diffusion en festival est très coûteuse : il faut passer des heures à inscrire le film, envoyer des dossiers, des photos, des copies de visionnage.

La plupart des festivals ne proposent en retour aucune indemnité ou location de copie. Le réalisateur se contente du bonheur de voir son film projeté !

L'idée de la diffusion gratuite des objets culturels s'impose de plus en plus.

L'argent va à l'organisation de la projection... mais jamais au film lui-même.

 

B.F. A défaut d'être très optimiste, ta réponse est tout de même très claire ! Donc, implicitement, sous prétexte de « culture gratuite pour tous », tu te retrouves plus ou moins condamné à adopter un modèle économique proche d'une production, elle aussi gratuite ? Dans une telle utopie, comment réussis-tu à monter tes projets, à les financer ?

 

M.W. Pour être parfaitement clair, tous mes films, sans exception, sont déficitaires et grandement même ! D'un film à l'autre, les sources de financement varient. Il n'y a pas de constance et très rarement cumul. 

 

Il peut s'agir d'aides à l'écriture du CNC ou de la Région, de vente - après tournage - à une télévision, de cession des droits au réseau des bibliothèques de France, ça peut-être, cas exceptionnel, une aide à la production du CNC ou de la Procirep Angoa, la vente de DVD à l'occasion de projections, d'appel à contribution par le biais d'un site de Crowdfundind, etc. Par contre, je n'ai jamais bénéficié d'une co-production avec une chaîne. 

 

Ces sources de financement diverses mais précaires permettent au mieux de payer l'équipe pendant le tournage, au pire de payer les frais liés au voyage, aux repas, à l'hébergement. Il ne permet jamais de rémunérer mon travail d'auteur, ni celui du montage (je monte moi-même mes films), ni celui de la distribution. 

Pour faire la soudure, une seule solution, faire appel au bénévolat de quelques personnes qui m'aident pendant le tournage ou pour la post-production (pour la musique et la traduction en particulier). Et puis, il me faut financer moi-même le reste. 

 

Au regard des différents films réalisés durant toutes ces années, le bilan est donc absolument effroyable. 

 

B.F. Si on s'en tient à l'aspect financier des choses, ce bilan n'est effectivement pas très encourageant, en effet… Je n'ose même pas aborder la question de la diffusion de tes films tant ta réponse me paraît évidente, si tu précises ne pas bénéficier de co-production avec une chaîne de télévision ! Néanmoins, dans la rubrique « films en développement » de ton site, on peut découvrir que tu es malgré tout en train de travailler sur un nouveau projet, « Little America ». Peux-tu nous en dire un petit peu plus ? Et du film, et de ta motivation à continuer le « combat » ?

 

Ce projet, j'ai commencé à y travailler il y a plus de 3 ans... 

 

Voici le résumé du film : 

 

De l'épopée internationale qu’a vécu l’aéroport de l'île de Santa-Maria, aux Açores, il ne reste qu’une piste démesurée pour le trafic actuel et un quartier résidentiel surnommé « Little America ». Pour certains habitants de l'île ce fut l'incarnation parfaite du rêve américain : un véritable paradis. Pour d'autres, un eldorado sectaire et éphémère. Condamnés à émigrer ou à vivre sur ce petit caillou, en plein océan, tous s'interrogent aujourd'hui sur le progrès qui a traversé le 20ème siècle et a bouleversé leur vie...

 

Depuis 1987, je voyage et je filme au Portugal. Mon intérêt pour ce pays et sa culture m'a naturellement mené aux Açores. Ce qui m'enchante le plus dans ces îles isolées en plein océan, ce n'est pas tant la beauté sauvage de leurs paysages que l'attitude très particulière de leurs habitants : une manière d’être là sans y être, une façon de regarder la mer sans la voir, d'observer la vie dans un mélange de contemplation et de torpeur, de garder le silence dans le tumulte, comme si l'on voulait tenir le monde à distance pour mieux l'interroger ou le comprendre.

 

C'est un état contagieux qui me conduit souvent à penser que l'on peut voir aux Açores ce que l'on ne parvient pas à voir ailleurs. En tout cas, la vie semble se révéler là-bas à mes yeux avec plus d'évidence qu'en tout autre endroit.

 

« Quem vê um povo, vê o mundo todo » - « Qui voit un village, voit le monde entier » ont coutume de dire les Portugais. Et Miguel Torga ajoute : « L'universel, c'est le local sans les murs ». L'histoire contemporaine de Santa-Maria est emblématique de ce qui s'est passé un peu partout en Europe durant le 20ème siècle. La dissipation du rêve de grandeur et la perte progressive d'influence de Santa-Maria dans l'activité aérienne mondiale se sont accompagnées d'une grande désillusion qui est aussi celle que connaissent aujourd'hui toutes celles et ceux qui, un peu partout en Europe, assistent, impuissants, à la fin d’une époque faste, qui regardent le temps qui se replie sur lui-même, ici, ou file ailleurs, plus loin, et qui cherchent en vain à échapper à la crise. 

 

Tout est allé si vite durant le 20ème siècle. On a à peine eu le temps de comprendre ce qui se passait. Ce qui, hier, semblait encore neuf et moderne, devient aujourd'hui obsolète et vétuste. Ce qui faisait notre bonheur il y a peu, nous entraîne désormais vers la mort. On ne montre bien que ce qui est en train de disparaître.

 

Quant à ma motivation à continuer... il s'agit plutôt d'une motivation à terminer ce que j'ai commencé. Parce que, comme le dit Pessoa, la littérature comme toute forme d'art (y compris le cinéma) est l'aveu que la vie ne suffit pas.

Moins la vie me semble satisfaisante, plus j'ai besoin de filmer.

 

Faire un film, c'est patienter. Attendre que la vie se manifeste, que l'exception se produise. Ne pas savoir à l'avance ce que l'on va filmer, ne pas savoir ce qui va apparaître : un geste, une attitude, un regard qui se perd dans le lointain, quelques phrases échangées entre deux personnes. Attendre de voir ce qui se passe et comment cela se passe. Rester là où il semble bien que plus rien ne va plus arriver. Parce que c'est généralement là qu'apparaît enfin ce que l'on espérait. Travailler sur la durée. Sur le temps et dans le temps. Prendre le temps de revenir dans les mêmes endroits, de retrouver les mêmes personnes, de poser les mêmes questions. Laisser le monde respirer de son propre souffle.

 

Enregistrer le réel tel qu'il se présente à moi. Le sauver de sa disparition certaine. Ne pas se contenter seulement du proche et du visible. Chercher à accéder à une autre dimension que seul le cinéma conduit parfois à percevoir et à révéler.

 

B.F. Agnès Varda, dans « Murs, murs » (1980), disait « je voudrais traquer la réalité jusqu'à ce qu'elle devienne imaginaire, reprendre l'imaginaire et me servir de la réalité, faire de la réalité, revenir à l’imaginaire ».

Quand tu dis vouloir enregistrer le réel en même temps qu'accéder à une autre dimension pour la révéler, on est dans la même logique, il me semble.

On est peut-être en train d'expliquer pourquoi ton cinéma relève autant du documentaire que de la fiction? Par nécessité purement intrinsèque ?

 

Oui... ou formulé plus simplement : l'imaginaire se nourrit de réel qui se nourrit d'imaginaire...

 

Mais je n'aime pas trop cette césure nette entre le réel et l'imaginaire. Comme s'il s'agissait de deux entités différentes, qui pourraient interagir l'une sur l'autre. Pour ma part, je ne sais ni où commencent ni où s'arrêtent l'une et l'autre.

Je pense qu'on perçoit autant le réel et l'imaginaire qu'on les projette.

Tout est passé au filtre de nos perceptions, non ? 

 

Donc, je fais assez peu de distinction entre réel et fiction. Je recompose l'image d'un monde, je m'en fais une représentation, en fonction des éléments que j'ai perçus et filmés.

 

Je ne sais pas en quoi mes films relèvent du documentaire ou de la fiction et je m'en moque un peu. Je sais seulement qu'ils relèvent d'un monde perçu ou aperçu par le filtre de la caméra. Et que je ne filme pas de comédiens. Mais ceux que je filme peuvent parfois faire semblant. Le savent-ils eux-mêmes ? Tout le monde se met plus ou moins en scène dans sa propre vie, sa propre volonté de se présenter ou de se représenter.

 

Parfois, j'entends les gens dire : « J’ai vu un film l'autre jour. Enfin... ce n'était pas un film... c'était un documentaire ». J'ai souvent l'impression, que dans cette volonté de séparer le cinéma entre documentaire et fiction, on sous-entend aussi une séparation entre « vrai » et « faux ».

 

Or, je crois que les films ne sont ni vrais, ni faux. Ils proposent seulement une image du monde.  Comme le dit Godard : « Est-ce une image juste? Non, c'est juste une image »… Ce qui est vrai ou faux, c'est ce que nous faisons de cette image.

 

B.F. Ceci ressemble à une assez élégante conclusion… A moins que tu ne souhaites ajouter une chose ?

 

En guise de conclusion... Je ne sais pas bien. Je m'interroge évidemment de plus en plus sur le devenir des films qui est étroitement lié à leur financement.

 

Et j'ai bigrement l'impression que la télévision, relayée par internet, a installé dans les mentalités l'idée qu'on n'a plus à payer pour voir un film. Ce qui est payant, c'est le support de la diffusion (abonnement internet ou téléphone) pas l'objet diffusé.

 

Seul la matérialité (téléphone portable, tablette, télé) semble avoir une vraie richesse, un vrai prix. Je m'interroge donc sur la façon de redonner une matérialité aux films.

Vaste débat, non ?

 

 

Propos recueillis par Bruno Fleutelot, été / automne 2013.

 

 

Bruno Fleutelot est compositeur et musicien. 

Filmographie :

 

Voir les bandes annonces sur la page de « La croisée des routes » consacrée aux films de Marc Weymuller, ici

 

« L’Attente » (1996), court-métrage de fiction sans dialogue

 

« Ici et là-bas » (1998), récit d’un voyage immobile, errance fictive dans les rues de Lisbonne

 

« Malgré la nuit » (2004), portrait d’un religieux à la spiritualité hors-cadre

 

« Quatre Murs et le Monde » (2009), Prix du meilleur documentaire, Avança 2009 – une évocation des derniers jours de l’écrivain Açoréen José Dias de Melo dans son 

village natal, Calheta de Nesquim sur l’île de Pico

 

 « La vie au loin » (2011), Bourse Brouillon d’un rêve de la SCAM – long-métrage documentaire sur une région isolée du nord du Portugal – Prix des écrans documentaires du Festival Les Ecrans Documentaires (2011)

 

« La Promesse de Franco » (« Un figuier sans feuilles ») en cours de post-production, Aide à l’écriture du CNC et du Conseil régional de Bourgogne, Aide à la production du CNC

 

« Little America » en développement.