Chronique #art 11 | octobre 2014

par Gianni Cariani

De l'exotisme...

Si l'exotisme a longtemps constitué une sorte de fantasme de l'Occident dans son rapport au monde, sa déclinaison a connu de nombreuses variantes et, au fil du temps, a gagné en épaisseur et en consistance. Prétexte à l'exemplarité philosophique et lieu de comparaison littéraire, l'exotisme décline des usages et des formes qui possèdent toujours une part d'ambivalence, de refus, de tentation et de désir. Au fur et à mesure que les voyages se développaient, que le tourisme se constituait en activité organisée dont le Littré durant la deuxième moitié du XIXe siècle donna une définition assez suggestive : « Se dit des voyageurs qui ne parcourent des pays étrangers que par curiosité et désœuvrement, qui font une espèce de tournée dans des pays habituellement visités par leurs compatriotes », l'exotisme a connu des contours et des délimitations parfois antinomiques.

Oronce Fine, Mappemonde, Paris, 1534-1536, Estampe : gravure sur bois, BNF.

Si les grandes découvertes avaient permis de combler les « blancs » de la carte, elles donnaient aussi à voir des mondes rêvés. Ci-dessus, la Terra Australis incognita apparaît sur la mappemonde du mathématicien Oronce Fine, comme le pendant logique ou le contrepoids à l'hémisphère Nord. Avant le monde connu où supposé tel, il y a le monde incertain et  les cartographes, mathématiciens et autres artistes et enlumineurs s'en donnèrent à cœur joie pour décrypter, décrire, inventorier et tenter de cartographier un espace dont ils n'avaient pas la maîtrise. Souvent ils ne possédaient qu'une agglomération d'informations et des bribes de commentaires devant permettre d'organiser et de concevoir le monde accessible et inaccessible, au-delà de réinventer et de rêver un espace indéterminé. Mais justement, des informations circulent, des « mythologies » donnent des parcelles de l'ailleurs et de l'autre. Et au-delà la carte, il y a le terrain de la représentation. Derrière la carte, des univers fascinants exercent leurs pouvoirs. Un processus d'appropriation est à l’œuvre, et le monde connu trouve son parallèle dans les désirs de l'inconnu.

 

Louis XV n'hésite pas à faire représenter pour ses petits appartements privés de Versailles des scènes de chasses exotiques qui réunissent autruche, lion, tigre et autres éléphants et animaux singuliers et rares. Ce n'est pas dans la ménagerie royale toute proche que les peintres puisent leur inspiration mais dans les connaissances « livresques » acquises au fil du temps et jugées crédibles. L'art de la représentation ne se confond pas forcément avec la réalité visible. Une réalité contemplée d'un bout à l'autre de l'Europe puisque des ménageries « garnies » d'animaux exotiques ont été créées en Espagne, en Angleterre et en Prusse notamment. Réservé à un usage « esthétique », l'ancêtre du zoo ou du jardin zoologique contribuait à nourrir la curiosité pour la nouveauté exotique et l'ailleurs.

 

Carle van Loo, La chasse à l'Autruche, 1738, Huile sur toile, 183,3 X 128, Musée de Picardie, Amiens.

Le prétexte des animaux exotiques montre assez bien la puissance que peut exercer un monde inconnu et les stéréotypes qui en découlent. Le thème, retenu par goût, est l'opportunité pour le peintre de montrer sa maîtrise et d'emmener celui qui regarde la toile dans un autre monde. Sous l'agressivité de la chasse, sous la brutalité de la mise à mort imminente, c'est une part d'exotisme qui est conviée : plumes blanches de l'autruche qui occupe le centre de la toile, turbans des cavaliers qui gravitent autour de l'oiseau, effets soyeux des tissus accentués par les muscles tendus, cheval cabré recouvert d'un harnachement  félin, extrême tension des regards et concentration des protagonistes, trident et lances pointés.

 

La violence de l'action se niche dans un décorum qui vise à traduire la réalité de la chasse, au-delà à repousser les frontières du monde habituel et routinier. Toujours du côté de Louis XV, la marquise de Pompadour se fait représenter comme une femme turque renforçant ainsi les fameuses turqueries chères au siècle et prolongeant une alliance géopolitique fort ancienne avec l'Empire ottoman. La richesse des drapés, le volume et le mouvement des étoffes, la présence de l'esclave noire, l'espace clos qui rappelle le harem, tout concourt à provoquer le mystère, à susciter l'attirance et le désir. Une vogue quasi constante parcourt, de la fin du XVIe siècle au début du XXe siècle, l’Europe occidentale. L'attirance pour cet Orient de contes des mille et une nuits est manifeste. Il s’agit d’un univers qui se prête à bien des fantasmes et autres stéréotypes, mirages, préjugés, catégorisations et dérives.

 

Carle van Loo, Madame de Pompadour représentée comme une Sultane,

1747, Huile sur toile, 132 X 162, Musée des Arts décoratifs, Paris.

 

Ainsi dans un mouvement perpétuel, des modes « exotiques » plutôt superficielles, décoratives et ornementales, se succèdent à un rythme soutenu. Les chinoiseries succèdent aux turqueries, l'égyptomanie annonce l'orientalisme, les japonaiseries précèdent la russomanie qui répond, afin de boucler la boucle, à une autre alliance. L'exotisme est cependant toujours maintenu à une certaine distance du centre, le noyau stable de la civilisation occidentale.  De fait, tout questionnement plus approfondi reste impensable au risque d'un retour violent sur soi-même.

 

L'exotisme égratigne pourtant légèrement l'Occident. Le vernis, la croûte ou la pâte qui enveloppent ce noyau commence à être attaqué. Ce qui signifie l'ambiguïté de l'appréhension occidentale, marquée par une attirance certaine pour l'Autre et sa volonté de tout maîtriser et de tout contrôler. En effet, l'exotisme comme indiqué est en-dehors, et doit d'une certaine manière le rester. Il constitue la périphérie ou les marges, parfois intrigantes, d'autrefois subjuguantes, souvent fantasmatiques. S'il permet de rêver un ailleurs possible, il doit à rebours fortifier les habitudes et les certitudes. Souvent décoratif et prétexte à un illusionnisme naïf, l'exotisme possède aussi sa dimension informative. Petit à petit, le monde s'inscrit en filigrane d'une perception jusqu'alors stéréotypée.

Louis François Cassas, Vue animée de la ville de Palmyre depuis la nécropole, Aquarelle, Plume et encre, 64 X 88, 1821.

Louis François Cassas (1756-1827) voyage au Proche-Orient, suite à l'invitation de l'ambassadeur français à la cour de Constantinople. Ses pérégrinations le mènent en Égypte, en Libye, au Levant et en Syrie. Il rend compte par de nombreux dessins et aquarelles de son périple et surtout, il met en scène le site de Palmyre qui renvoie à l'Antiquité, au désert et à l'Orient. Ses représentations animées, entre découvertes scientifiques et archéologiques, entre décorum antiquisant et orientalisme, invitent non seulement à la connaissance mais aussi à la rêverie. Palmyre représente une sorte de croisement de tout un héritage culturel et esthétique.

 

Une génération plus tard, l’Écossais David Roberts (1796-1864) fut également au Proche et Moyen-Orient. A l'instar de Louis François Cassas, il rend compte de son voyage en éditant six volumes contenant plus de 240 lithographies. Surtout, il représente Pétra, redécouverte en 1812 par le Suisse J.-L. Burckhardt alias Ibrahim ibn Abdullah. L'ouvrage lui assure une belle renommée et une grande notoriété. Le XIXe siècle est marqué par un flot continu de représentations connotées exotiques. Les suiveurs sont nombreux et les représentations oscillent entre fantaisies, descriptions des réalités ambiantes, caractéristiques sociales, styles de vie et vie quotidienne. Tout au long du XIXe siècle, l'ambition visant à reproduire la réalité dans un esprit photographique côtoie les plus belles extravagances, extrapolations et interprétations.

David Roberts, Pétra, 1839.

De fait, dans un monde globalisé certains concepts perdent ou changent leur valeur d'usage, leur sens, leur force et leurs caractéristiques. Ainsi en est-il peut-être de cette notion archétypale de l'Occident dans sa compréhension du monde. L'exotisme marque cependant toujours, une forme d'appropriation concurrentielle. Selon les moments, il a pu être conçu dans un sens très restrictif, dans l'opposition entre l'Occident et le reste du monde ou alors dans un sens uniquement esthétique. En quelque sorte, dans son appréhension, partielle et partiale, l'exotisme démontre aussi une forme de curiosité, même si la manipulation n'est jamais loin. Vision esthétique ou romanesque, déformation historique ou altérité visionnaire, l'exotisme est un fruit bien singulier.

 

Jean-Léon Gérôme, Le marché des esclaves, 1866, 85 X 64, Clark Art Institute, Williamstown, USA.