Histoire(s) des voyages | mars 2015 

Une chronique mensuelle de Franck Michel

Chemins de traverse

« Toutes les routes mènent à Rome ? Voire.

Il y a des routes buissonnières, des routes libertines,

des routes puritaines, des routes zen…

Chacun choisit la sienne, et, quelle que soit la voie, nécessairement, biologiquement, chacun voyage à bord de soi-même. »

 

Jacques Meunier, Le monocle de Joseph Conrad, 1993

 

Rome, 2013

Si « Rome ne s’est pas faite en jour », comme le rappelle un proverbe célèbre, pourquoi voudrait-on, selon un autre adage, que « tous les chemins mènent à Rome » ? On le voit, on le vit surtout au quotidien si on habite dans la capitale italienne, le poids de l’histoire est lourd à porter et vaut son pesant de soucis, de conservatisme et de traditions. Mais l’affaire n’est pas qu’historique, elle est aussi étymologique, voire carrément éthylique : on parle de « Route du Rhum », une célèbre course transatlantique en solitaire reliant Saint-Malo à Pointe-à-Pitre au cours de laquelle d’intrépides navigateurs, investis dans l’aventure car détonants voyageurs, souhaitent démontrer que prendre l’eau à bras-le-corps n’est pas la mer à boire. 

 

En Martinique, île voisine de la Guadeloupe, et autre lointain confetti de l’empire français en déliquescence, certains locaux malins, précisément plus versés dans l’éthylique que dans l’éthique, n’hésitent pas à proposer à des clients naïfs, touristes de masse peut-être, touristes à la masse sûrement, des « baptêmes au rhum », présentés comme d’authentiques traditions autochtones et insulaires... Il y a donc Rome et Rhum. Mais, sans surprise, un rhum peut toujours en cacher un autre : « jamais deux sans trois », entend-on ici ou là, une formule qui arrange tout le monde, et chose promise chose due, voilà donc un dernier pour la route : les Roms.

 

Eh oui, il y a les Roms, et ceux-là on aurait un peu tendance à les oublier. Là il n’est plus question ni de lieu-dit ni de course vécue, ni de ville ni d’alcool, mais de gens, tout simplement, des êtres humains trop vite classés comme indésirables parce que nomades de facto. Les Roms, même s’ils supportent – ils n’ont d’ailleurs guère le choix – l’appellation « gens du voyage » qui leur colle à la peau (et c’est toujours plus exotique que « voleurs de poules »), la plupart d’entre eux sont depuis belle lurette sédentarisés. Enfin quand on les accepte quelque part, et qu’on les laisse s’installer librement dans un coin de rue, de ville, de territoire, ce qui par le mauvais temps actuel est loin d’être gagné ! Il y a donc Rome, Rhum et Rom. 

 

Qu’on le veuille ou non, ces trois « R », nourrissent abondamment notre imaginaire du voyage : il y est question de lieu, d’expérience et de rencontre. Parfois, ces trois louables « désirs » s’entremêlent pour le bonheur de tous, c’est l’assurance d’un voyage réussi garanti ! On peut aussi imaginer, plus prosaïquement, un superbe séjour romain, bien arrosé comme il faut, sur fond de musique tsigane… L’assemblage est plus bancal, plus classique, mais plus facile à gérer !

 

Des routes et des hommes. Car Jacques Meunier, auteur d’ouvrages remarquables sur le voyage, ethnologue défroqué et du coup d’emblée sympathique, rappelle dans sa citation en introduction de cette chronique que les routes sont d’abord multiples et que le plus important, sinon le plus délicat, est sans doute le chemin qui mène à soi. Les voies mythiques explorent des chemins de traverse qui permettent de changer de vie à défaut de parvenir à changer la vie. Parfois ces chemins vont malheureusement de travers, transformant l’exploration humaine en exploitation inhumaine. Si le voyage s’accommode fort bien de la lenteur, le tourisme avance beaucoup plus vite, surtout sous l’emprise de la toile et via les délires cathodiques de Fox News. 

 

Après les attentats parisiens de janvier 2015, la chaîne américaine Fox News est partie plus que jamais en live, remisant au placard le peu de ce qui subsistait de la déontologie journalistique, sur un terrain qui relève du fantasme, de la mythomanie, bref de l’analyse psychanalytique plutôt que de l’information, même télévisuelle. Selon les téméraires « journalistes » de la chaîne conservatrice, Paris connaîtrait d’importantes zones de non-droit où régnerait, à tous les coins des « blocks », un cocktail explosif fusionnant terreur, fureur et islam radical. Sans doute que nos cousins et néanmoins amis d’outre-Atlantique devraient moins s’alimenter quotidiennement de violence hollywoodienne servie en batterie par des films et séries dans lesquelles les scènes d’atrocités guerrières sont moins censurées que les scènes de bonheur sexuel. On en déduirait presque, dans ce paradis du puritanisme, du port d’armes, et d’un marché que certains crédules croient encore libre, que la violence s’affiche plus sexy que le plaisir… Décidément, c’est le monde à l’envers (ce qui lui conférera peut-être prochainement une nouvelle stabilité ?), ce ne sont plus les tropiques qui sont tristes, mais le Far-West consumériste et le Nord sombre et déclinant qui semblent avoir cessé de faire rêver nos contemporains, y compris nombre de voyageurs parmi les plus aguerris. 

 

Évidemment, pour Fox News – chaîne télé d’infos la plus regardée aux États-Unis – qui met en scène le chaos et les ténèbres de la Ville Lumière, le buzz est assuré, tout autant que la désinformation à grande échelle. En effet, qui n’a pas entendu parler des fameuses « No Go Zones » ? D’emblée, on aurait plutôt envie de rire, tellement la ficelle paraît grosse, mais rapidement on reprend ses esprits pour se rappeler qu’avec les Nord-Américains, on ne s’amuse jamais très longtemps. La réalité, via justement la télé-réalité ou le storytelling, reprend le dessus. Le business n’aime pas attendre et la patience n’est pas une vertu capitaliste. D’ailleurs, un capitalisme vertueux relève d’une angélique illusion d’optique, d’un pur fantasme tout droit échappé du cerveau dérangé d’un économiste libéral ou du patron de Coca-Cola ou de TF1. Qui peut sérieusement encore croire à la vertu du marché ?

 

Cette évocation du capitalisme et de Fox News, avec cette hantise de découvrir une France entièrement « rouge », dominée par la révolution permanente et meurtrie par le sang qui coule, remémore en moi un vieux souvenir routard. En 1987, sur la route dans le sud des States, un Texan – sorte de cousin idéologique, spirituel et spiritueux aussi, des Bush Père & Fils – m’embarque dans sa Cadillac. Objectif : faire un brin de causette avec un étranger pour ne pas faire la route tout seul. Mon hôte et chauffeur involontaire du moment fut stupéfait, puis horrifié, en apprenant, la mort dans l’âme, que j’étais Français. Il prit soudain peur, se contracte au volant comme pris d’une crise d’angoisse, persuadé sans doute que mon couteau, s’il n’était pas déjà calé entre mes dents ensanglantées, ne devait pas être très loin ! Il pensait dur comme fer que le communisme avait gangrené tout l’Hexagone. Après m’avoir expliqué que même Le Figaro était un journal trop gauchiste à ses yeux, il me demande si je suis violent, et ensuite s’il existe beaucoup de goulags en France ?  Pas facile de répondre quand c’est toute une éducation qui est à défaire, à faire et sans doute à refaire. Là aussi, cette anecdote pourrait donner à sourire tant elle paraît grotesque, mais le gars au volant était très sérieux, et d’ailleurs effrayé de sa proximité dangereuse avec un potentiel ennemi idéologique, il n’a pas traîné à jeter le stoppeur pacifiste que j’étais hors du véhicule…

 

Il ne faut pas se leurrer, en 1987 comme en 2015, et en dépit de tous les présents tourments du monde, c’est encore l’Amérique du « In God we trust » qui dirige plus ou moins le monde. Notre monde à tous. Cela ne durera pas, mais c’est encore ainsi. D’ailleurs, de Pékin à Caracas, de la Russie au Moyen-Orient, de moins en moins d’États et de gens acceptent de reconnaître cette suprématie. Mise en place après 1945, et plus encore après 1990, pour le meilleur comme pour le pire, cet ordre du Nord a causé bien du désordre dans tous les Suds, et désormais les cartes du monde sont en train d’être redessinées. Repensées, redéfinies, redécoupées.

 

Mais revenons au « Paris dangereux » de 2015. Il suffit aujourd’hui qu’un lieu soit fantasmé par quelques individus et pointé par des médias peu scrupuleux pour qu’il devienne aussitôt une destination ou, mieux, une attraction touristique ! La peur fascine toujours. 

 

Un mois après la double tuerie parisienne, un site internet géré par un opportuniste avisé ouvre une brèche et trouve le bon filon : mettre en relation des touristes étrangers « courageux » et des Parisiens « prêts à tout » pour redorer l’image de leur quartier et… profiter de la potentielle manne touristique. Titre du séjour, pour lequel les guides virtuels ne possèdent pas nécessairement les bons titres de séjour pour vivre sur place, « Discover Dangerous Paris ». C’est plus excitant que le Louvre ou « Paris-Plage ». Alors, pied de nez ou grosse arnaque ? Les deux sans doute, l’idée étant sans doute de surfer sur la vague actuelle, celle de la peur, du communautarisme, du délire collectif.

 

Le 11 février 2015, un mois exactement après la marche « républicaine » et source de l’éphémère « unité nationale », sous la plume de Kim Hullot-Guiot, le quotidien Libération consacre un article à cette récente niche touristique, en droite ligne du fameux « dark tourism », à la mode ces dernières années auprès de certains voyageurs épuisés par les offres du tourisme classique et même dit d’aventure (pour en savoir plus à ce sujet, consulter mon essai Voyages pluriels, paru en 2011, la première partie évoque l’évolution du « tourisme noir ou sombre » dans le monde). 

 

L’article de Libé cite Lionel Kaplan, réseauteur habitant entre trois supposées « No Go Zones » (Magenta, Père Lachaise, Belleville) et gérant d’une agence digitale, qui voit dans cette aventure touristique une belle opportunité à saisir. L’idée est effectivement séduisante, surtout si elle consiste à montrer aux étrangers, abasourdis ou traumatisés (par Fox News notamment !), que Paris sait aussi se montrer accueillante… en particulier sur ses marges, dans ses bas-fonds et ses recoins oubliés, là où les gens se parlent encore entre eux… Dans les quartiers de Barbès ou de Château Rouge, c’est sans doute plus facile de « communiquer » avec d’authentiques êtres humains vivants que sur les Champs-Élysées aseptisés, pour ne pas parler du Boulevard Voltaire (pourtant pas très loin du cimetière du Père-Lachaise, site clé du tourisme de mémoire de la ville, véritable lieu de rencontre touristique et de recueillement voyageur !) ou de certains coins réservés du XVIe arrondissement. 

 

Lionel Kaplan, quant à lui et pour sa zone, a de belles pistes en tête pour les touristes « nogozoneurs » – qui, on l’aura compris, n’ont rien de zonards – comme par exemple celle de flâner au parc de Belleville, de se promener dans les quartiers de la Goutte d’Or ou de la rue Denoyez, avec à la clé des pots en brasserie locale et des rencontres avec des adeptes du street art… Les moments forts de ces circuits encore en gestation émergent déjà : « à ne pas manquer » notera sans doute le Guide du Routard « Paris », dans sa prochaine édition, toujours à l’affût du bon plan com. Après avoir fait un guide sur la banlieue, le Routard pourrait bien s’attaquer aux « No Go Zones », mais le temps n’est pas venu où le parc de Belleville détrônera la salle de la Joconde au Louvre ou la montée à la Tour Eiffel… Les « Go Zones », elles, ne connaissent jamais la crise touristique… sauf en cas d’attentat peut-être. Et puis la ville de Paris possède un exotisme bien à elle, omniprésent, sur et sous terre.

Paris, 2013