Histoires de touristes 2 | janvier 2014 

Une chronique mensuelle de Olivier Dehoorne

Choisir le « Club » pour des vacances

en toute sécurité

 

 

 

Assinie. Qui connaît la presqu’île d’Assinie Mafia ? Une langue de terre bordée d’une longue plage ouverte sur le golfe de Guinée qui s’étire sur une quinzaine de kilomètres à l’est d’Abidjan. Ce paisible lieu, occupé par quelques villas cossues et autres paillotes éparses au milieu d’une cocoteraie, fréquenté par quelques riches Abidjanais, a connu ses heures de gloire à travers l’épopée du Club Med et du fameux film « Les Bronzés » (1978).

Au-delà de sa dimension comique, ce film déploie un véritable mode d’emploi à l’usage des néo-touristes, entre quête d’exotisme et de limites acceptables de l’altérité dans un microcosme protégé ; il annonce l’avènement d’un joyeux consumérisme sous le signe du tourisme de masse. Les Bronzés nous ouvrent les portes d’une utopie ; il s’agit de revenir au bonheur originel et de libérer l’individu de ses contraintes conformément à la formule de Gérard Blitz (inventeur de la formule de vacances « tout compris » et initiateur de la première expérience du Club Méditerranée aux Baléares en 1950) : « Le but de la vie, c’est d’être heureux. Le lieu pour être heureux, c’est ici. Le moment pour être heureux, c’est maintenant ».

Dans ce lieu retranché, entre soi, sur fond de carte postale, le touriste évolue loin des aléas et autres difficultés qui font le quotidien du pays hôte et peut à loisir consommer, exiger, réclamer conformément aux droits que lui octroient son contrat. Il y respire les couleurs de cet ailleurs et caresse son désir d’exotisme en toute sécurité.

Pas de tourisme sans sécurité

 

Certains se plaisent à imaginer la planète Terre comme un vaste terrain de jeu ouvert à tous, pour faire n’importe quoi. Or un petit tour d’horizon des dernières nouvelles du tourisme dans le monde – peu ou prou relayées par les médias tant les enjeux économico-politiques sont cruciaux – nous rappelle combien les périphéries et autres confins du monde sont instables et que leurs préoccupations en matière de sécurité et de confort des touristes sont parfois légères... C’est ainsi que dix-neuf touristes viennent de perdre la vie lors d’un accident de montgolfière provoqué par une fuite de gaz à l’occasion du survol du  site de Louxor, l’un des musts du tourisme en Egypte actuellement (2013). L’année précédente, c’était dans le Nil qu’une autre montgolfière avait terminée son excursion, entrant en collision avec un bateau. Visiter l’Egypte par les airs pour se protéger de l’insécurité au sol n’est donc pas exempt de risques. Dans le même registre, une touriste allemande vient de perdre la vie lors de l’explosion d’une bouteille de gaz dans le Sahara tunisien – hélas le piteux état des bouteilles de gaz provoque régulièrement des explosions et des intoxications mortelles dans les régions aux conditions de vie précaires –, triste destin qui nous rappelle les réalités qui font le quotidien de « ceux qui vivent là-bas ». 

Dans ces confins, théâtres de pratiques ludiques extrêmes ou tout simplement non-habituelles, les accidents classiques ou insolites s’accumulent au rythme de la densification des fréquentations qui annonce des ruptures des seuils « de bien-être du touriste ». Ainsi, sur l’Internet circulent de spectaculaires vidéos montrant la charge de tel ou tel éléphant nerveux – contrarié ? Agacé ? – par le défilé de voitures de tourisme dans « sa réserve ». A Venise, c’est un touriste allemand qui décède des suites d’un « accident de gondole » lors d’une collision avec un bateau-bus. Et l’angoisse nous gagne lorsque les Chinois (premier pays émetteurs de touristes dans le monde depuis 2012 qui génère 9,95% des dépenses touristiques mondiales) qualifient la France de destination à risque en raison des agressions et des vols dont ils sont victimes. Sans oublier la petite criminalité qui gangrène les territoires qui sombrent de la crise et prospère dans les trafics illicites de la chasse médiatique d’un baron de la drogue dans les bas quartiers de Kingston à la « discrète fusillade » nocturne (deux morts, six blessés par balles) aux portes du Club Med de la Martinique, en janvier 2014. Et n’oublions pas la fameuse formule : lorsque le terrorisme s’installe, le tourisme s’en va.   

Le monde post-2001 a vu disparaître brutalement l’angélisme porté par une vision libérale optimiste qui annonçait la « fin de l’histoire » avec la chute du mur de Berlin. Il s’en est suivi une décennie euphorique – et naïve – où l’on s’est complu à ignorer les problèmes du monde, à refuser d’entendre les douleurs et les souffrances des démunis et autres oubliés, pour clamer sans relâche que le monde entier devenait touristique, un immense terrain de jeu ouvert aux touristes, curieux et désirés aux quatre coins du monde, un monde du tourisme en quelque sorte… Or, la sécurité est le maître mot du tourisme. C’est un postulat incontournable. Certes, il y a tant de belles cultures exotiques – parfois encore authentiques – qui survivent dans des recoins du monde. Elles sont certainement formidables et il y a tant de touristes habités par une âme d’anthropologue amateur… Mais les réalités géopolitiques d’un monde en crise s’imposent : cette année, je n’irai pas voir les Dogons, ni les ruines antiques de Cyrène et, chaque jour, s’éloignent davantage le long cours du Nil et les vastes étendues du Sahara. 

Le village de vacances : un quartier sous contrôle

La sécurité, revenons à notre village de vacances qui a su anticiper cette urgence sécuritaire ! Tout y est sous contrôle. L’enceinte est quadrillée par des discrets caméras et gardiens ; une seule voie d’accès. Les arrières du village sont protégés : une lagune naturelle ou un plan d’eau d’artificiel, une cocoteraie bien nettoyée, un vaste espace de golf, au besoin une colline artificielle. La sécurité impose la présence d’une vaste zone tampon entre le village de vacances et les autres. L’ouverture sur la plage, elle aussi est sous contrôle. Les « gentils organisateurs » patrouillent sur la zone. Un long ponton privé impose une rupture visuelle qui annonce clairement la zone réservée, sous surveillance. Et lorsque la plage reste un domaine public, il y a tout un judicieux agencement visuel entre des panneaux d’interdiction divers et les mouvements des agents de surveillance qui vise à dissuader l’éventuel « intrus » qui souhaiterait user de son droit « de plage ». Les maîtres-nageurs et autres animateurs polyvalents sont accessoirement les gardiens du lieu.

Vue aérienne du Club Med Les Boucaniers, Martinique (photo O.D.)

(photo O.D.)

Aux abords du village, quelques rares vendeurs ambulants sont tolérés avec leurs bijoux, petit artisanat local et autres pacotilles. La tolérance dont ils bénéficient les responsabilise : l’acceptation de leur présence les transforme en redoutables vigiles. Ils participent activement à la surveillance du lieu en signalant la proximité d’intrus et refoulant les autres vendeurs non accrédités.

Hélas, en dépit de tous ces systèmes de surveillance, il existe toujours des vols dans l’enceinte du village : un portefeuille, un sac-à-main, un objet de valeur quelconque abandonné sur un transat aux abords de la piscine, un vol dans une chambre en raison d’une porte mal fermée ou d’un équilibriste qui enjambe un balcon. L’identification du coupable est délicate, en dépit des caméras de surveillance. Parmi les invités, il y a toujours des touristes fauchés ; au-delà de leur forfait « tout-compris », leur portefeuille est bien vide. Et les bonnes résolutions prises en toute connaissance de cause sur la frugalité du séjour  touristique qui s’annonçait ne résistent pas devant la tentation des consommations hors-forfaits que recèle le lieu. L’alcool et les cocktails… Quoi qu’il en soit, l’élucidation d’un chapardage se conclura volontiers par la mise en cause d’un employé, l’autre d’une condition sociale inférieure. Le plus important est de conforter l’entre-soi pour perpétuer l’extraordinaire, l’utopie du village de vacances, cette formidable « alchimie » du bonheur.  

(photo O.D.)

Comme chacun peut en faire l’expérience, le lieu touristique n’est pas immortel. Entre les assauts répétés des vagues sur une presqu’île sableuse et des faillites économiques et autres troubles politiques, le Club Med en Côte d’Ivoire appartient au passé. Dans le même registre, autre oublié de l’histoire, le Club Med d’Haïti, fleuron du tourisme à l’époque des bonnes dictatures, s’est retiré de la scène internationale en 1987. La structure vieillissante, retranchée dans une enclave balnéaire face à l’île de la Gonâve, reste appréciée des clientèles de Port-au-Prince.

Plus que jamais la sécurité reste la condition sine qua non de la diffusion du tourisme dans le monde ; au gré des tensions sociales, des instabilités politiques – et autres « printemps » arabes –, des structures d’accueil s’éteignent, des investisseurs s’éclipsent à l’image du Club Med qui vient de fermer deux villages en Tunisie (ceux de Djerba la Légère en 2013 et de Hammamet en 2014) pour redéployer ses investissements vers d’autres territoires plus opportuns, mieux sécurisés.

Plage publique et transats privés, réservés à la clientèle du Club (photo O.D.)