Vu, lu et (dés)approuvé | juillet 2014 

Une chronique mensuelle de Franck Michel

Décivilisation et démission en territoire guarani

 

 

 

 

 « Les sociétés dites “primitives” ne sont pas des sociétés qui n’auraient pas encore découvert le pouvoir et l’État, mais au contraire des sociétés construites pour éviter que l’État n’apparaisse »

Pierre Clastres, La Société contre l’État, 1974

 

En Amérique du Sud, des Jésuites particulièrement déterminés ont tenté au XVIIe siècle de donner corps à une utopie du feu de Dieu : établir une cité idéale en pleine forêt au cœur du Nouveau Monde. Une utopie qui exigeait d’emblée de « réduire » pour leur bien – cela va sans dire – des Amérindiens qui n’avaient rien demandé d’autre que de vivre tranquillement sur leurs terres.

 

Une pieuse œuvre réalisée dans le but d’ériger une société heureuse sinon parfaite pour des Guarani païens qui ignoraient encore le bonheur du royaume de Dieu. Il fallait donc évangéliser les « indigènes », méchants cannibales imaginaires, pour les transformer en bons sauvages chrétiens. Une utopie meurtrière qui laissera des traces, des ruines, des rancoeurs et des rancunes. Jusqu’à nos jours.

Vue sur les ruines de la « réduction » de São Miguel das Missões, au sud du Brésil, non loin de la frontière argentine. Un aperçu aussi d’un vestige d’une utopie jésuite au cœur de l’Amérique « latine ».

 

Des missions, des Amérindiens

 

Construites aux XVIIe et XVIIIe siècles, les réductions ou missions jésuites se situent sur les terres des Guarani, réparties aujourd’hui au Brésil et en Argentine, ainsi qu’au Paraguay et plus modestement en Uruguay. Depuis 1984, certaines missions sont inscrites sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO. L’histoire aura donc débuté avec la sédentarisation et l’évangélisation forcées des Guarani pour se terminer par la patrimonialisation, mais aussi et surtout par la paupérisation, et parfois la clochardisation, des communautés amérindiennes concernées.

 

Au XVIIe siècle, plusieurs caciques guarani ont accepté la construction des missions, pensant qu’en se plaçant sous la suzeraineté de la couronne espagnole ils échapperaient à la féroce domination des Bandeirantes, ces pionniers portugais, esclavagistes patentés, alors en pleine conquête de l’intérieur du Brésil. Ce calcul des chefs guarani misant sur la protection des Jésuites accordera certes un sursis à leurs communautés sans pour autant assurer un réel destin aux Amérindiens, en quelque sorte « pris au piège », pour reprendre la terminologie de Robert Jaulin, de la christianisation et de l’occidentalisation. 

 

Une poignée de Jésuites gérait chaque mission, et malgré des règles draconiennes et un travail harassant, les Guarani réunis dans la réduction étaient libres. En principe. Il demeure que la soumission exigée et la situation d’allégeance morale vont contribuer, fort justement, à des revendications, des désertions, puis à des mutineries. Car repartir vivre en forêt n’était pas rare pour de nombreux Guarani exaspérés par trop de pression et d’oppression. 

 

En dépit de cette réalité inégale, à l’échelle de la chrétienté de l’époque, les Jésuites faisaient alors figure de grande ouverture et de belle tolérance à l’égard des  « sauvages » dudit Nouveau Monde. Échappant aux rafles sanglantes des esclavagistes grâce aux missions, les Guarani auront parfois accès à une éducation européenne, notamment dans le domaine artistique. Les décorations des églises, aujourd’hui visibles dans les ruines des missions et dans certains musées, témoignent du talent des artistes amérindiens. 

 

En Argentine et au Brésil, et du nord de l’Uruguay au sud-est du Paraguay, l’âge d’or des missions dura vraisemblablement seulement une vingtaine d’années, de 1610 à 1630, une période brillante, nourrie par l’espoir d’entrevoir un monde meilleur, durant laquelle le nombre de réductions a rapidement augmenté. Environ 140 000 Guarani « résidaient » plus ou moins paisiblement dans ces villages missionnaires, sous la « protection » toute provisoire des Jésuites. De 1632 à 1635, les missions sont prises et saccagées par les Bandeirantes. Dans leur détermination, les Jésuites n’entendent pas baisser les bras et constituent une armée, dans le but de défendre « leurs » Indiens… 

 

Avec sa bulle Commissum Nobis, même le Pape Urbain VIII soutiendra les Guarani, brebis pacifistes à sauver, et appuiera cette initiative guerrière au nom de la foi et de la bonne cause selon l’Occident chrétien. Plus tard, le traité de Madrid de 1750, fixant les nouvelles limites outre-Atlantique entre Portugal et l’Espagne, annoncera le début de la fin des missions jésuites en Amérique. Pourtant, une brève période de répit voit le retour des Guarani et des Jésuites en 1758. Des missions sont refondées ou remises en état… 

 

Mais l’histoire ne se répète pas ou alors très rarement. En 1767, les Jésuites furent officiellement expulsés des territoires portugais. En outre, les deux couronnes hispaniques en charge des affaires du continent voyaient d’un mauvais œil ces États dans les États, leur autonomie et leur puissance, furent-elles parfois symboliques. Les armées royales mirent progressivement fin aux rêves d’utopies jésuites en territoire guarani. Les missions disparaîtront au début du XIXe siècle… avant d’être redécouvertes, à des fins patrimoniales et touristiques, à partir de la seconde moitié du XXe siècle.

 

Dans la ville de Santo Ângelo, au sud du Brésil, une église et des piliers rappellent l’omniprésence des Jésuites dans la région ; dans le centre-ville de Posadas, du côté argentin, on souligne également le passé amérindien du coin, sans pourtant laisser plus de « place » aux « peuples premiers »… venus !

La fin de cette utopie jésuite en Amérique latine marquera pour toujours le destin d’un continent qui, après avoir été redécouvert au forceps, mettra des siècles pour se reforger une identité. Des identités. Plurielles et métisses, évidemment. Avouons qu’on en est loin, malgré les bonnes intentions affichées politiquement, ici ou là, au Brésil notamment.

 

Avec les terribles épidémies et les nombreux massacres inscrits au sombre compteur de l’Histoire, le bilan est aussi noir que la paix fut blanche. Robert Jaulin, dans son livre majeur La paix blanche. Introduction à l’ethnocide (1970), montrait combien cette paix signifiait au mieux une intégration forcée des Amérindiens à la culture occidentale, au pire la reddition totale et la relégation sur des territoires improductifs ou délaissés par les conquérants. Le projet ethnocidaire de la civilisation blanche décrypté par Jaulin, l’un des chefs de file de l’ethnologie engagée et l’analyste scrupuleux de ce qu’il a lui-même nommé la « décivilisation », s’est mis en marche – lentement mais sûrement – pour aboutir à ces Tristes tropiques (1955) que Claude Lévi-Strauss dévoilera dans un récit d’anthologie.

 

 

La guerre des Guarani et le héros amérindien Sepé

 

Également appelé « guerre des sept réductions », ce conflit majeur dans l’histoire de l’Amérique du Sud opposa les troupes espagnoles et portugaises aux Guarani. Après le traité de 1750, les Guarani – jusqu’alors plus ou moins sous la « protection » des Jésuites – sont expulsés des réductions qui sont fermées ou détruites. 

 

Une trahison pour les Amérindiens et, à leurs yeux, une nouvelle preuve du « piège » fomenté par une Europe résolument plus chrétienne que moderne. Reprenons le cours des événements. Si les Jésuites ont foulé la terre des Guarani dès la fin du XVIe siècle, ils ne commencent à l’administrer officiellement qu'en 1604 grâce à l’aval obtenu du souverain Philippe III d’Espagne. Sous la houlette de Jésuites guidés par la foi et par une certaine volonté politique bien à eux, ce vaste territoire guarani se transforme rapidement en république chrétienne où, en se soumettant au nouvel ordre religieux, les Amérindiens parviennent peu ou prou à échapper aux esclavagistes hispaniques constamment en quête de main d’œuvre fraîche.

 

Durant leur règne qui n’avait rien de divin, les Jésuites ont subdivisé le territoire en une trentaine de missions. Celles-ci étaient des réductions ou des villages amérindiens autogérés par les autochtones. Si ces réductions étaient relativement autonomes et dirigées chacune par un conseil élu formé des seuls Indiens guarani, l’entière région sous tutelle jésuite restait strictement administrée par l’ordre chrétien créé par Ignace de Loyola, soucieux de conserver son indépendance des gourmandes et prédatrices colonies espagnoles et portugaises. 

 

Au fil du temps, les colons hispaniques feront tout pour éradiquer et briser ces réductions trop autonomes à leur goût, demandant notamment aux nouveaux gouvernements installés d’intervenir en leur faveur.

 

C’est le début de la fin des missions. Un épisode historique majeur, porté à l’écran dans le film Mission (1986) de Roland Joffé, une œuvre assez épique aux images et paysages grandioses… Le traité de Madrid de 1750 mettra le feu aux poudres : en le signant, Ferdinand VI d'Espagne et Jean V de Portugal s’accordent sur un « deal » évidemment intéressé – et intéressant – pour les deux seules couronnes européennes. Amérindiens et Jésuites n’ont pas eu voix au chapitre. 

 

Dans cette négociation royale, le souverain espagnol décide d’évacuer les sept missions situées à l'est du fleuve Uruguay et de livrer ce territoire au Portugal. Ainsi se créent des frontières. Arbitrairement. Sans aucun consentement des autochtones. Le Rio Uruguay devient la nouvelle frontière entre les deux colonies hispaniques, deux puissances rivales qui dans cette fructueuse affaire ont su faire preuve de compromis stratégique. L'essence de la géopolitique.

 

Quant aux sept réductions concernées – San Miguel, Santos Angeles, San Lorenzo Martin, San Nicolas, San Juan Batista, San Luis Gonzaga et San Francisco de Borja –, elles sont supposées renaître plus à l’ouest… tandis que les Guarani sont manu militari expulsés de leur propre territoire… Mais les Guarani, avec le concours armé de certains Jésuites, résistent avec dignité en refusant logiquement ce brutal déplacement forcé. 

 

Débute alors, en 1753, une féroce guérilla, l’une des toutes premières du Nouveau Monde, mais certainement pas la dernière… Déjà, les missionnaires résistants et les Guarani exaspérés se battent contre cette frontière injuste et décident de ne pas quitter leur territoire et leurs réductions. Énervées à leur tour par tant de détermination de la part de ces guérilleros avant l’heure, les troupes espagnoles et portugaises s’échinent dès lors à mater cette rébellion, avant qu’elle ne fasse tache d’huile auprès d’autres communautés opprimées. 

 

Dès 1754, la soldatesque espagnole venue du sud tente de reprendre le dessus sur ces mutins inattendus, tandis que sa rivale portugaise pénètre sur le territoire guarani par le nord-ouest. Rapidement, avec quelques trois mille combattants, les deux armées pour une fois unies dans une même entreprise de mise au pas, se retrouvent à fraterniser le long de la frontière paraguayenne. La résistance dès lors ne pourra que faiblir et les missions jésuites commencent à vivre la fin de leur sacrée épopée sud-américaine. 

 

En 1756, les armées coloniales écrasent ou plus exactement massacrent les guerriers guarani dont beaucoup ne survivront à cette tragédie annoncée qu’en fuyant et, pour les plus chanceux, en partant (re)vivre au fin fond de la forêt pas si vierge que ça. 

 

Au final, en 1767, les jeux sont faits et les Guarani défaits. Les autorités hispaniques du Nouveau Monde, ayant réussi à convaincre le Vatican du bien-fondé de leur « mission » exterminatrice, parviennent à interdire les réductions et à expulser officiellement les Jésuites du continent.

 

Dans ce contexte macabre, les Guarani survivants font comme font et feront tous les résistants de la planète : se réfugier toujours plus loin dans la forêt, comme d’autres vaincus de l’Histoire se cacheront dans le maquis ou créeront des quilombos, ces villages que les noirs « marrons » — esclaves fugitifs — bâtiront loin de leurs maîtres et bourreaux. Certains rares résistants guarani ont traversé l’épreuve du temps et leur nom ressurgit soudain à l’aune d’autres combats, de nouvelles revendications. Ainsi en est-il de Sepé. 

 

Au cours de cette guerre fratricide des « sept réductions », le principal chef guerrier guarani s’appelait Sepé Tiaraju. Il a dirigé la lutte contre l’inanité de ce traité et affirmé le droit pour le peuple guarani de disposer librement de sa terre. Un grand homme, assurément… qui en 1756 mourra en martyr (comme tout bon guérillero qui se respecte ?), après avoir vainement tenté de protéger environ trente mille des siens. 

 

On doit à ce combattant pour la liberté, qui depuis 2009 a gagné le titre de « héros national » au Brésil, aux côtés de Tiradentes et de Chico Mendes, la célèbre devise « Esta terra tem dono ». « Cette terre nous appartient ». Une revendication qui revient constamment sous les feux de l’actualité et qui dure depuis cinq cents ans. Pour les Guarani et pour beaucoup d’autres Amérindiens spoliés de leurs terres. 

 

On peut aujourd’hui voir un « monument » portant cette inscription dans la ville de Santo Ângelo, au sud du Brésil, une façon de la part de la municipalité de rendre hommage à ces combattants de l’ombre d’un autre temps. De notre époque également. Une manière, peut-on honnêtement espérer, de ne pas oublier ou négliger les légitimes revendications territoriales actuelles qu’exigent les descendants guarani du héros Sepé…

Dans la ville de Santo Ângelo, un monument commémoratif des Indiens Guarani résistant aux incursions des colons hispaniques, avec la célèbre devise attribuée à Sepé, le valeureux guerrier guarani aujourd’hui héroïsé, « cette terre nous appartient ». Une affirmation qui reste pour l’instant sur le papier et sur la pierre…

Une singulière société amérindienne

 

Au XVIIe siècle, ce furent donc trente villages guarani qui se partagèrent à la fois un territoire et une culture qui constituaient la province jésuite de Misiones, un espace correspondant à l’actuelle région frontalière entre le Paraguay, l'Argentine et le Brésil. La moitié de ces villages se trouvent aujourd’hui sur le sol argentin. Jadis, ces missions jésuites soucieuses d’une stricte organisation sociale étaient bâties sur un même plan à partir de critères d’abord religieux. 

 

Au cœur de chaque réduction, on trouvait évidemment une église, mais aussi un collège et des ateliers, les Guarani étant en général « encouragés » à s’investir dans le travail artisanal, voire artistique… d’inspiration chrétienne comme il va de soi ! 

 

Les Jésuites résidaient également au centre qui en outre abritait un cimetière et une prison ainsi que, plus étonnamment encore, les habitations de deux catégories de femmes : les veuves et les femmes accusées à tort ou à raison de mœurs légères sinon dissolues… Autour se trouvaient les grandes « cases » des Guarani dont l’architecture rappelait – volontairement à n’en pas douter – l’habitat traditionnel des villages chers à cette communauté amérindienne. Les habitations étaient longues et spacieuses afin de pouvoir héberger l’ensemble de la famille étendue. 

 

Peu à peu, contraints par leurs nouveaux « maîtres » religieux qui font tout le nécessaire pour imposer de rigoureux codes de conduite basés sur la morale chrétienne, les Guarani vont se résigner à adopter le modèle familial monogame, ce qui induit de placer des cloisons dans le but de séparer les pièces. Couper les liens traditionnels, développer l’individualisme, prôner la famille nucléaire et bien sûr valoriser la propriété privée et l’effort du travail gagné à la sueur de son front… sont quelques-unes des « valeurs » essentielles enseignées par les valeureux Jésuites, protecteurs attitrés des Guarani. 

 

Pourtant, les Guarani forment initialement une société complexe qui a suscité un grand intérêt de la part des anthropologues, citons entre autres Alfred Métraux, auteur dès 1928 d’une thèse sur La civilisation matérielle des tribus Tupi-Guarani, et Pierre Clastres, auteur de plusieurs livres de référence liés aux Guarani (et à leurs cousins/voisins Guayaki, au Paraguay). L’absence d’Etat au sein de cette communauté a retenu son attention, tout comme le rôle restreint du « chef » qui ne possède pas de pouvoir réel, mais plutôt un rôle de représentation, et comme le dit l’anthropologue « il est l'homme qui parle un point c'est tout ». Son rôle relève davantage de celui d’un intermédiaire ou d’un arbitre entre les membres de la communauté et la bonne gestion de leurs affaires, matrimoniales ou commerciales.

 

Depuis les années 2000, les Guarani du Brésil souffrent terriblement de malnutrition et de grande misère, des maux liés au manque de terres, nombre de communautés ne pouvant survivre que grâce à l’aide alimentaire du gouvernement brésilien. Une dépendance dégradante et nourrie de politique paternaliste - rappelant un peu le temps révolu des missions - que de nombreux Guarani condamnent sans pouvoir réellement renverser la tendance… 

 

Gravure plutôt pittoresque datant de 1660, que l’on doit à un Français nommé De Bry, illustrant l’imaginaire occidental projeté sur le Nouveau Monde.

Photo prise au musée du site de São Miguel das Missões.

Sur tout le continent sud-américain, les Amérindiens issus du groupe Tupi-Guarani font généralement référence à une « Terre sans mal », véritable lieu sacré, jouissant d’immortalité et de félicité, bref une cité idéale très éloignée des critères de la réduction jésuite, plus proche d'un phalanstère chrétien que d'un paradis terrestre… 

 

Dans Le grand parler, Mythes et chants sacrés des Indiens Guarani (1974), l’anthropologue Pierre Clastres écrit : « Lorsqu’au début du XVIe siècle les premiers Européens prirent pied en Amérique du Sud, Portugais et Français chez les Tupi, Espagnols chez les Guarani, ils trouvèrent ces sociétés, culturellement homogènes, profondément travaillées d’une sourde inquiétude. De tribu en tribu, de village en village erraient des hommes, nommés karai par les Indiens, qui ne cessaient de proclamer la nécessité d’abandonner ce monde qu’ils disaient mauvais afin de gagner la patrie des choses non mortelles, séjour des dieux, Terre sans mal »

 

L’auteur de La société contre l’État, cet autre ouvrage majeur de l’anthropologie contemporaine, précise également que si les karai insistaient autant sur cette salutaire, mais plutôt improbable terre promise c’était certainement parce que, avant l’arrivée des Blancs, la société guarani était déjà en sursis, gravement tiraillée de l’intérieur, voire menacée dans son identité sinon dans sa survie même.

 

Les Européens sont alors arrivés, profitant, sans le savoir, d’une situation – y compris spirituelle – désespérée… Une religion révélée, un Dieu unique et surtout un État fort et « moderne », achèveront de conformer les Guarani à un modèle occidental supposé, faussement nous montrera l’Histoire, les sauver de la chute finale… Cela dit, lorsque tout est fini, il reste le patrimoine… et le tourisme, le premier ne sachant dorénavant plus se passer du deuxième, ne serait-ce que pour décrocher des financements !

 

Ces dernières décennies, l’UNESCO s’est immiscée dans la partie d’histoire et de gestion de mémoire collective que se jouent les pays limitrophes de ce coin sud-américain. Sept réductions, ou plutôt ce qui en subsiste, sont désormais inscrites au Patrimoine de l’Humanité, parmi lesquelles on en dénombre cinq principales : São Miguel das Missões (Brésil), San Ignacio Mini, Santa Ana, Nuestra Señora de Loreto et Santa Maria la Mayor (Argentine). Si la mission du Brésil reste la mieux conservée, et sans doute la plus photogénique, celle de San Ignacio Mini, en Argentine, est la plus impressionnante. On remarquera aussi que les Argentins semblent s’efforcer à mieux gérer ce patrimoine historique que leurs voisins brésiliens. Ainsi, pour les visiteurs étrangers, les explications sont plus fournies et souvent traduites en anglais… ce qui n’est pas le cas du côté brésilien. 

Jetons précisément un coup d’œil rapide sur ces deux exemples célèbres de « réductions », aujourd’hui essentiellement réduits à l’état de ruines, mais des vestiges qui témoignent d’un passé lourd de conséquences pour les autochtones.

São Miguel das Missões

 

São Miguel das Missões et San Ignacio Mini

 

Au Brésil, dans l’État de Rio Grande do Sul, les magnifiques ruines de São Miguel das Missões, également le nom d’une petite localité qui de nos jours vit tranquillement à l’heure du tourisme culturel, se situent dans la région reculée de Santo Ângelo. Cette dernière cité regorge aussi d’un riche patrimoine (église, musée, monument) ayant directement trait au passé des Jésuites et des Guarani. Si le site de São Miguel das Missões a bien été classé au Patrimoine mondial de l'UNESCO en 1984, sa redécouverte prendra des lustres, et son oubli long de plus d’un siècle risquera encore de peser sur la balance du temps.

 

La genèse de la réduction de São Miguel das Missões se trouve en fait sur un autre site, situé non loin de l’actuel : São Miguel Arcanjo, une réduction fondée par le Père Cristóvão de Mendonça en 1632. Compte tenu des sanglantes razzias des Bandeirantes, sans cesse en quête d’esclaves indigènes, la mission et toute sa population déménagèrent, dès 1638, sur la rive droite du fleuve Uruguay. Un nouveau déplacement eut lieu, cette fois en 1687, lorsque les Jésuites et leurs sujets amérindiens partirent refonder un autre São Miguel Arcanjo, à l’emplacement actuel du site où les visiteurs peuvent admirer les vestiges de São Miguel das Missões. Véritable must des ruines, l’église, la mieux préservée de toutes les missions jésuites de la région, même s’il ne reste pas vraiment grand-chose… 

 

Cette église en grès fut construite pendant dix ans, de 1735 à 1745, les années fastes si l’on peut dire. Durant cette décennie, la réduction vécut son âge d’or et sa population atteignit près de sept mille âmes. La construction de l’église fut réalisée en trois phases : d’abord la nef, puis la tour et enfin le portique. C’est au père jésuite Gean Battista Primoli, architecte s’étant ici notamment inspiré de l’église du Gesù de Rome, que revient l’édification de cette église. Cette dernière sera détruite à peine un siècle plus tard pour renaître seulement aujourd’hui grâce au tourisme et au patrimoine, qu’ils soient à connotation religieuse ou non. 

 

Un musée, construit en 1940, rappelant l’histoire des Jésuites et montrant au public d’énigmatiques statuettes de saints en bois, jouxte également le lieu. Mais le plus étrange, quand on se promène sur le site, est surtout la présence des Guarani actuels, biens vivants, mais à l’allure parfois bien triste, qui tentent de vendre quelques souvenirs « traditionnels » aux touristes de passage sur les lieux: le musée recèle des saints, derrière la vitrine, on vend de l'artisanat...

São Miguel das Missões

 

En Argentine, au nord de la ville de Posadas, se trouvent les jolies ruines de San Ignacio Mini. Cette autre réduction fondée par les Jésuites se situe aujourd’hui dans la bien nommée province de Misiones. Elle fut véritablement créée au début du XVIIe siècle par le père Roque González de Santa Cruz, pour la protection des Guarani et peut-être encore plus pour assurer leur évangélisation… Comme pour le cas de São Miguel das Missões, les déménagements successifs de la réduction ont été inévitables et douloureux. En fait, le tout premier emplacement de la mission de San Ignacio, dénommée San Ignacio Guazu, se trouvait à l’extrême nord de l’actuel état du Parana (Brésil), au cœur d’une région qui au XVIIe siècle constituait la zone jésuite hispanique de Guayrá. 

 

Dans ce coin perdu, alors placé sous tutelle espagnole, appelé Guayrá par les Amérindiens et La Pineria par les Hispaniques, les Jésuites avaient fondé, dès 1554, une dizaine de réductions. 

 

C’est en 1610 que les prêtres jésuites, José Cataldino et Simón Macetas, fondèrent officiellement la mission de San Ignacio, une création placée sous le haut patronage, pas encore de l’UNESCO, mais de saint Ignace. À cette période, la réduction était voisine de celle de Nuestra Señora de Loreto où logeaient la plupart des administrateurs et autres pères jésuites de la région de Guayrá. La paix fut de courte durée. Les Bandeirantes détruisent la majorité des missions jésuites en 1631. Dans leurs saccages, ils épargnent cependant San Ignacio et Nuestra Señora de Loreto, mais ces réductions sont toutefois contraintes de se replier vers l’ouest. Les Jésuites forment des milices et arment les Guarani, de quoi résister un peu plus longtemps face aux attaques des bandits-colons armés portugais. On sait pourtant que gagner une bataille ne revient pas à gagner la guerre. 

 

En 1696, les Bandeirantes reprennent le dessus et poussent les Guarani toujours plus vers le sud-ouest, au-delà du Parana. Finalement, ces derniers s’installent un peu plus durablement à l’emplacement actuel, c’est-à-dire au confluent des fleuves Parana et Yabebiry. L’appellation de la mission change : San Ignacio Guazu devient San Ignacio Mini, autrement dit, d’une réduction « majeure » on optait désormais pour une cité « mineure ». À croire que d’aucuns imaginaient déjà le déclin de la réduction et le funeste destin qui s’abattra ultérieurement sur ce maudit site…

San Ignacio Mini

Malgré ces anticipations, c’est clairement entre 1697 et 1817 que San Ignacio Mini allait s’affirmer, grandir, puis décliner et disparaître. C’est en quelque sorte le cycle naturel de toutes les missions, jésuites ou non. 

 

Au XVIIIe siècle, trois mille habitants vivent et travaillent dans cette réduction, reconnue pour sa riche activité culturelle et artisanale. Lorsqu’en 1767 les Jésuites sont expulsés des terres portugaises, San Ignacio entame un délicat sursis qui a tout d’un chemin de croix. Pas de miracle en vue, la mission est définitivement détruite en 1817. Elle ne réapparaîtra qu’au XXe siècle quand l’Histoire se redécouvre aussi : les ruines sortent une première fois de l’oubli en 1897 même si les travaux de restauration ne commencent qu’en 1940.

 

Tout au long du XXe siècle, ce qu’il est convenu d’appeler le « style baroque guarani » connaît un réel intérêt et même une forme de reconnaissance, mais pour San Ignacio Mini comme pour son voisin brésilien cité plus haut, c’est seulement en 1984 que le site se voit inscrit sur la fameuse liste très convoitée de l’UNESCO.

San Ignacio Mini

San Ignacio Mini est aujourd’hui un paisible village. Il abrite toujours une communauté guarani qui survit d’artisanat, de petit commerce, comme en témoignent les boutiques et les vendeurs qui jalonnent les chemins du site. On tombe même nez à nez avec un casino, peut-être un nouveau refuge, une nouvelle illusion, pour une communauté autochtone qui se désespère… Ce tableau un peu sombre donne à cette modeste localité rurale de faux airs de réserve indienne de l’Ouest nord-américain… Mais le Far West n’est pas toujours là où on le pense.

Boutiques à l’entrée du site de San Ignacio Mini où les Guarani vendent bibelots et souvenirs en tout genre aux touristes. Dans le centre du village, un casino s’érige, entre un hôtel et une église…

De la décivilisation des missions à la démission des civilisations

 

A force de se planquer devant des exterminateurs qui ont jalonné leur tragique histoire, des Indiens de toutes les Amériques peuvent en cacher d'autres. Différents ou semblables. Authentiques Amérindiens d’opérette néanmoins victimes d’une véritable tragédie en 1951, les Pataxó du sud de Bahia utilisent à merveille le développement durable pour leur gagne-pain. Quitte à y perdre leur âme. Tandis que le garçon de l’ethnie guarani déployait courageusement une banderole lors de la cérémonie d’ouverture, à quelques minutes du coup d’envoi de la Coupe du monde, le 12 juin 2014 (avec l’inscription « Demarcação », une légitime revendication territoriale de la part d’une communauté guarani qui réside à trois heures de route de São Paulo), une autre ethnie amérindienne, à n’en pas douter plus pragmatique, les Pataxó, accueillaient début juin et à grands frais médiatiques les joueurs de foot de la sélection allemande pour les inviter à partager avec eux l’une de leurs danses éminemment traditionnelles… 

 

Les Amérindiens de tout un continent ont tous subi des massacres et des humiliations, avec souvent une décivilisation et un ethnocide à la clé, mais tous les peuples n’ont pas la même dignité à défendre et n’appliquent pas les mêmes remèdes pour survivre : certains demandent le retour des terres confisquées pour enfin espérer vivre en paix, d’autres vont intensivement la cultiver tout en misant à tout prix sur un ethnotourisme des plus douteux. Cela serait-il in fine le prix de la survie des Amérindiens ? On aimerait ne pas le penser. 

 

Photo de l’enfant Guarani, le jour de l’ouverture de la Copa le 12 juin 2014, en train de brandir fièrement une banderole revendiquant la démarcation du territoire de sa communauté, situé à seulement quelques heures de São Paulo. Cette image fut censurée par les médias brésiliens à la botte de la FIFA, mais n’aura heureusement pas échappée à certains journalistes et photographes plus indépendants (source : Internet).

Florent Kohler, dans son étude ethnologique intitulée Le tombeau des Aymorés. Le monde souterrain des Indiens Pataxó (2011), revient sur la tragique histoire de ce peuple, sur leurs mythes et rites, mais également sur l’envers du décor, avec les atteintes écologiques perpétrées sur leur (propre) territoire/environnement (qui leur a pourtant été rendu après une bataille légitime) et à leur triste, mais rentable folklorisation touristique à l’œuvre depuis ces dernières années. 

 

À l’heure des grands barrages, à commencer par celui plutôt controversé de Belo Monte, et de la déforestation intensive en cours dans tout le pays, les Amérindiens semblent plus désunis que jamais dans la lutte pour leurs droits et le maintien de leur identité culturelle. Tout paraît ainsi opposer les peuples guarani et pataxó, à l’exception sans doute de la forte christianisation qui affecte l’ensemble de ces deux communautés… Sur fond d’une Copa tonitruante et d’un Messie omniprésent, sur les stades comme dans les « réserves indigènes », la décivilisation, elle, poursuit son inexorable travail de sape. Un travail de Satan plus que de Titan, c’est sûr.

Une Indienne Pataxó bien vivante, en train de vendre des babioles aux touristes déambulant sur la plage de Mucugé, au sud de Porto Seguro.

Un Indien Pataxó bien mort, fixé dans la pierre, accueillant les visiteurs à l’entrée de la réserve de Jaqueira, au nord de la cité historique de Porto Seguro, sur la fameuse côte dite des « découvreurs ».

Les Amérindiens se meurent… ce qui ne fait qu’augmenter la fascination qu’ils exercent auprès de nos contemporains, hélas plus férus d’Indiens emplumés, oscillant entre les figures de Pocahontas et de Geronimo, servis à la sauce hollywoodienne, à la limite agrémentée de la délicieuse crème d’açai (cette excellente baie revitalisante si typiquement amazonienne), que d’Amérindiens « ordinaires » qui luttent quotidiennement pour leurs droits, leurs cultures et leurs terres. Leur faible démographie à l’échelle du continent sud-américain ne leur alloue guère d’écho à leurs justes doléances. Dommage. Des Bari décrits par Robert Jaulin, aux Guayaki étudiés par Pierre Clastres ou aux Guarani analysés par Alfred Métraux, des ethnologues engagés ont montré l’ethnocide en marche depuis un demi-millénaire. 

 

Avec le temps, la route des croisés a depuis belle lurette tracé une autre voie pour des Amérindiens qui ne sont plus à la croisée des routes de leur destin, mais simplement en quête de survie, parfois de reconnaissance voire de renaissance.

 

Si nous pouvions seulement, nous autres enfants d’une mondialisation rarement heureuse, tirer les leçons de sagesse des Guarani qui nous enseignent comment travailler moins pour vivre plus ! Le temps doit être pris pour de belles choses de la vie et non pas nous rendre esclaves de sa cadence par le biais d’un esprit du travail qu’on nous impose bible en mains. 

 

Parmi ces belles choses à reconquérir, le voyage occupe évidemment une place intéressante, comme nous l’a souvent rappelé l’écrivain voyageur suisse, Nicolas Bouvier, lui qui savait si bien remettre les bonnes choses à leur bonne place : « Prendre son temps est le meilleur moyen de ne pas en perdre ». C’est dit, reste à le faire !