Vu, lu et (dés)approuvé | juin 2014 

Une chronique mensuelle de Franck Michel

Ayutthaya, antique cité siamoise d’un royaume à la dérive

 

 

 

 

« Les groupes humains composés d’au moins trois personnes

ont une tendance apparemment spontanée

à se diviser en deux sous-groupes hostiles »

Michel Houellebecq, Plateforme, 2001

 

Au pays du sourire, la gueule de bois est à l’ordre du jour. Les groupes humains, divisés en Thaïlande entre chemises jaunes et rouges, ne cessent de s’affronter… jusqu’à l’arrivée de l’armée, supposée gérer le chaos ! On croit rêver. « Tout peut arriver dans la vie, et surtout rien », écrit encore Michel Houellebecq dans Plateforme, ce roman qui décrit de manière si réaliste non seulement le fléau du tourisme sexuel, mais aussi l’état d’un royaume à l’agonie. En attendant, le rien a enfilé un treillis et risque fort de gangréner le quotidien de millions de Thaïlandais.

 

Coup de projecteur ici sur une ancienne capitale du Siam à l’heure où un coup d’État militaire – le 18e depuis 1932 ! – a eu lieu à Bangkok le 22 mai 2014… La Thaïlande, royaume en déclin et mal gouverné, n’en finit plus de prendre des coups. Des tas de coups pour un royaume en pleine mutation, c’est une rude épreuve pour un pays qui se cherche un futur, un destin, une identité. Le romancier Pira Sudham, auteur emblématique plus régional que national, opposant de toujours aux bidasses en faction, originaire du nord-est (l’Isan, une région déshéritée, la même dont est issu le clan de la présidente Yingluck Shinawatra, déchue, puis brièvement détenue par l’armée), n’a eu de cesse depuis trois décennies de mettre en garde ses compatriotes contre l’occidentalisation, le consumérisme et surtout la corruption politique rampante à tous les étages du pays.

 

Dans un article publié en 2002 dans la revue H&A Asies, intitulé « Change, change utterly, Thailand », il souhaitait déjà voir disparaître de son pays « cette attitude qui accepte la corruption comme un mode de vie ». Il appelait au réveil des concitoyens endormis et à l’éveil d’un « peuple de conscience » afin qu’à l’avenir le royaume prenne en mains autrement son destin : « Qui prendra l’initiative pour conduire ce changement ? Les gens au pouvoir ou les gens dans la rue ? Ces questions restent ouvertes ». Tellement ouvertes, quatorze ans après la rédaction de cet avis et d’interminables manifestations et de sanglants affrontements entre ces deux chemises colorées que tout semble opposer (les rouges vs les jaunes), que voici à nouveau résonner sur le pavé de la capitale le bruit des bottes d’une armée toujours aux aguets.

 

Des chemises multicolores aux uniformes militaires

 

 

Fleurs aux fusils, qu’on change d’épaule comme d’autres changent de chemise, de nombreux habitants sont depuis trop longtemps exaspérés par la « classe politique » aux affaires – les leurs bien plus que celles du peuple –, ils ont aussi soif de revanche et exigent la fin du « système Thaksin » (le puissant et charismatique frère de la présidente destituée), certains accueillant avec soulagement le supposé « retour de l’ordre », en fait un désordre kaki officiellement annoncé par la soldatesque comme étant un acte patriotique pour imposer un « retour à la normale ». À la norme autrement dit. Car les militaires n’en sont pas à leur premier coup d’essai : 18 coups d’État ont déjà eu lieu par leurs mauvais soins entre 1932 et 2014. L’avant-dernier de la série remonte à 2006 et a eu lieu contre le Premier ministre alors en place, un certain Thaksin Shinawatra... Le dernier, datant de mai 2014, pas vraiment un joli mois où l’on fait ce qui nous plaît, dirigé par une junte aux ordres du général Prayut Chan-Ocha, a réglé cette fois le sort de la sœur du précédent, et il s’agit du 18e de la série… Le moins que l’on puisse dire c’est que la famille Shinawatra et la grande famille de l’armée ne font pas bon ménage !

 

À quand la fin de cette sombre série ultra-policière ? À quand l’avènement d’une authentique démocratie digne de ce nom ? Peut-être faudrait-il pour cela commencer par congédier la royauté, encore si vivante en terre de Siam, et profiter des 86 ans de l’actuel roi, vraisemblablement le dernier « grand » souverain d’une longue lignée, son successeur aura du mal à rivaliser avec son aura populaire… Rappelons ici que, monarchie parlementaire depuis 1932, la Thaïlande vénère très officiellement à la fois le roi, la nation et la religion. L’actuel souverain, Bhumibol Adulyadej, est en place depuis 1946 ! Il a été couronné sous le nom de Rama IX en mai 1950, voilà exactement 64 ans, il avait alors 23 ans.

 

Aujourd’hui, malade, âgé et en fauteuil roulant, le roi Bhumibol Adulyadej est bien trop en retrait pour espérer, comme à l’accoutumée, jouer au bon intermédiaire et au dernier recours en cas de crise grave entre l’armée, le gouvernement et le peuple. En outre, le prince héritier, Vajiralongkorn, est plutôt proche de Thaksin et des « chemises rouges », bref une sorte de mouton noir bien gênant au sein de la famille royale, il n’a pas la popularité de son père auprès des Thaïlandais, et ses opinions inquiètent plus qu’elles ne rassurent les partisans ultraroyalistes des « chemises jaunes ». Une situation inédite qui serait cocasse si les militaires n’avaient pas choisi de s’immiscer dans cette partition royale en lui donnant une saveur kaki tendance vert-de-gris… Bref, le ver est dans le fruit, et désormais pour sortir de l’ornière bidasse, pour les Thaïlandais attachés aux libertés fondamentales, il va falloir innover. Avec beaucoup de courage et d’abord pour le bien public. Pas évident ! On voit que ce qui apparaît vrai pour la Thaïlande l’est aussi pour ailleurs…

 

L’armée, malgré sa neutralité affichée pour ce dernier coup, fait clairement les bonnes affaires des « chemises jaunes », ces militants conservateurs et royalistes, rassemblés surtout à Bangkok et dans le sud du pays, tous farouchement opposés aux « chemises rouges », un regroupement assez hétéroclite de forces populaires, notamment paysannes, et de certaines élites du nord et du nord-est surtout, réunit autour du clan Thaksin. L’armée aura des difficultés à prouver son impartialité, les Thaïlandais se souviennent que lors des émeutes de 2010, de violents combats de rue ont fait près d’une centaine de morts dans le camp des « chemises rouges », la plupart victimes des militaires à la botte, si l’on peut dire, des « chemises jaunes »…

Ayutthaya, pour s’évader de la « cité des anges » gérée par des démons

 

 

Le printemps siamois de 2014 aura été un nouvel automne de la démocratie pour les Thaïlandais. Et, en cette belle « Terre de mousson », pour reprendre le titre phare des écrits de Pira Sudham, les couleurs s’affadissent, les visages s’assombrissent, et les chemises rouges et jaunes se voient soudain remplacées, symboliquement en tout cas, par des chemises brunes et noires. Ne restent alors que les chemises à fleurs des touristes en goguette qui pensent savoir, souvent avec raison, qu’un régime fort est l’assurance garantie de vacances sûres… Et puis, ils sont venus pour bronzer pas pour broncher ; à la limite seront-ils d’accord de partir le temps d’une demi-journée – sous bonne escorte s’il le faut – pour une excursion « culturelle » à Ayutthaya ! Il n’empêche. La mosaïque subitement remplacée par la grisaille n’est pas un bon gage d’exotisme, et sous les cocotiers et à l’ombre des hôtels internationaux, cela fait tâche… Les militaires du coin, ne l’oublions pas, sont par ailleurs très investis dans l’industrie touristique, une manne qu’ils ne sont en aucun cas prêts à délaisser. Ils préféreront s’attaquer aux réseaux sociaux gênants plutôt qu’aux multinationales du voyage qui fricotent à leurs côtés de toute façon…

 

Ayutthaya, également orthographiée Ayuthia, est l’ancienne et prestigieuse cité des rois, située sur les bords du fleuve Chao Phraya. La cité royale porte également le nom de l’actuelle province, elle est située seulement à 75 kilomètres de la capitale, Bangkok. À l’automne 2011, durant tout un mois, la région d’Ayutthaya a énormément souffert non pas des inondations qui ont, entre autres dégâts, gravement endommagé les ruines. Jadis, l’une des toutes premières villes réellement cosmopolites de toute l’Asie, Ayutthaya fut la capitale du Siam pendant 417 ans. Les vestiges antiques et religieux de la cité dite « historique », autrefois nommée Phra Nakhon Si Ayutthaya, restent de nos jours impressionnants. Au XIVe siècle, les Thaïlandais, poussés par leurs voisins du nord, furent contraints d’entreprendre une marche lente, mais forcée vers le sud de la péninsule. Ayutthaya figure sur leur chemin et la cité fut ainsi fondée en 1350 par le Roi Uthong.

 

Durant les quatre longs siècles de règne, 33 rois répartis en plusieurs dynasties occupent le trône en veillant à l’embellissement de leur capitale (cela dit, de récents travaux – de Wyatt notamment – recensent non plus 33, mais 36 règnes, mais si l'on compte en nombre de souverains, il ne serait que de 34, puisque deux rois ont régné deux fois). Un faste qui se termine brutalement par l’invasion et le saccage de la ville par les Birmans en 1767. À partir de cette date, le site ne sera plus que ruine. Ayutthaya plonge dans une interminable nuit tout en sombrant dans un silence qui ne prendra fin qu’avec le réveil de l’indépendance réelle et l’essor de l’économie nationale au XXe siècle. La prospérité politico-religieuse d’autrefois a aujourd’hui fait place à une prospérité économico-patrimoniale… Mais la renaissance culturelle d’un site s’est bien mise en marche, ce que reconnaîtra justement l’UNESCO, en 1991, lorsque l’organisation onusienne inscrira le fameux parc historique de Phra Nakhon Si Ayutthaya sur la très vénérée liste du patrimoine mondial.

De l’histoire siamoise à la foi bouddhique

 

 

Après Sukhothai, première capitale du royaume située plus au nord du pays, Ayutthaya aura été la deuxième capitale siamoise, à partir de 1350, et ce pour une période de plus de quatre siècles. Jusqu’au XVIIe siècle, la ville fut d’abord une véritable forteresse militaire dont le but principal consistait, bon gré mal gré, à repousser les envahisseurs birmans. En 1569, les Birmans détruisirent une première fois la cité. Mais une reconquête de l’indépendance se redéployait peu à peu. Le roi Naresuan – toujours honoré de nos jours et dont une belle statue domine l’actuel site historique – fut au cours de son règne (1593-1605) le vaillant garant de cette résistance puis de ce redressement farouche. Ce héros national qu’est aujourd’hui Naresuan a aussi voulu, à l’époque, que la ville devienne un authentique centre politique et culturel.

 

Puis, à compter du XVIIe siècle, la capitale siamoise devint progressivement une importante place forte commerciale. Les marchandises et les marchands allaient et venaient jusqu’en Chine et au Japon, jusque vers les mondes indiens, arabes et bien sûr malais. Via surtout les bateaux, le commerce suit fort bien son cours dans la cité florissante du XVIIe siècle. C’est sous le règne de Prasat Thong (1629-1656) que les Hollandais arrivent sur place pour y établir un comptoir commercial. Rapidement, les Européens – pressés dans leur compétition coloniale – viennent s’installer au Siam : Français, Anglais et Danois débarquent pour concurrencer les Hollandais. Le règne du roi Naraï (1656-1688) aura été celui où l’influence et l’émergence occidentale auront été les plus prégnantes. Cette époque « moderne » qui durera jusqu’à l’invasion birmane a été l’âge d’or du cosmopolitisme, tant économique que culturel, de l’ancien Siam. L’année 1688 marque une nouvelle étape « nationale », mais ne bouleverse pas l’ordre commercial et ouvert sur le monde alors en vigueur.

 

Ayutthaya est ensuite détruite, à l’issue d’un siège de deux ans, par les Birmans le 7 avril 1767. Cette date signale la seconde mise à sac de la cité par le voisin birman. Les troupes d’Ava, roi-guerrier birman, pillent tout ce qu’elles peuvent et rapportent un butin considérable sur leurs terres d’origine… y compris 2000 membres de la famille royale siamoise ! Il convient de préciser ici le poids hiérarchique de la société aristocratique jusqu’alors au pouvoir dans la cité d’Ayutthaya : un roi auréolé d’une mystique indobouddhique et entouré d’une cour de nobles (sakdina) toute dévouée sinon envoûtée, des hommes dits « libres » (phraï), mais serviles puisqu’ils sont contraints aux corvées militaires ou de travail, enfin, tout en bas de l’échelle sociale, se trouvent les esclaves (that) et les prisonniers, tous fortement endettés et carrément enchaînés au pouvoir absolu.

 

Avec le temps, et entre ces classes et ces castes, des conflits permanents ne cessent de gangréner le pouvoir royal, notamment par la montée en puissance des grandes familles aristocratiques dotées, chacune à leur manière, d’un empire économique naissant ou avéré. Cette réalité qui semblait prévaloir il y a maintenant 3 ou 4 siècles, connaît de sérieuses résonnances à l’heure actuelle, sans toutefois trop perturber ni les grandes familles régnantes sur l’économie ni la famille royale toujours sur le trône…Mais la source de la rage orchestrée depuis une bonne décennie par le clan Thaksin et ses « chemises rouges » trouve aussi son origine quelque part dans ce tissu aristo-historique !

Attaquée et rasée en 1767 par l’armée birmane, Ayutthaya fut brutalement vidée de ses habitants par l’occupant, et la ville alors prospère ne fut jamais reconstruite au même endroit. De fait, ses ruines, d’une superficie de 289 hectares, forment aujourd’hui le vaste site archéologique, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1991. L’ensemble est composé de vestiges aux influences khmères ou siamoises : des prangs (tours reliquaires), de grands monastères et des statues monumentales qui reflètent un peu la splendeur passée du lieu. D’après les sources anciennes et les cartes contemporaines, le plan d’Ayutthaya était quadrillé par des routes et des canaux entourés de douves, et son réseau d’adduction d’eau était à cette période de l’histoire absolument unique au monde. Précisons que fort de son excellente situation stratégique et géopolitique, le site nourrissait des désirs de puissance et d’expansion territoriale en essayant d’occuper le vide laissé par la chute d’Angkor, à quelques centaines de kilomètres à l’ouest.

 

Nouveau pont économique et culturel entre l’Orient et l’Occident, Ayutthaya entretenait une cour prestigieuse et échangeait des ambassadeurs dans le monde entier. Ainsi, à la cour de Versailles, comme l’atteste les récits de voyage, mais aussi à la cour moghole à Dehli ou avec les cours impériales japonaise et chinoise. L’ouverture vers l’étranger était alors palpable et concrète : des visiteurs, des commerçants étrangers et même des missionnaires européens affluaient en ville, et la diversité architecturale de l’époque – encore perceptible sur certaines ruines de la cité historique – témoignait de cette ouverture sur le monde « moderne », déjà entré dans sa phase de « première mondialisation ».

 

Regardons un peu la chronologie et les interactions entre l’histoire et l’art dans le cas du site d’Ayutthaya. À partir du VIe siècle, les Thaïs qui se répartissent en différentes principautés se heurtent à la fois aux Môns, qui disposent de modestes états disséminés sur le territoire, et aux Khmers qui, eux, ont bâti un immense empire dont la capitale converge à Angkor. Dans ce contexte interculturel où se croisent aussi les pouvoirs, les Thaïs se mêlent aux autres populations, font en quelque sorte leur nid, et fondent en 1277, à l’issue d’une confrontation avec l’empire khmer, la cité de Sukhothai qui devient également leur premier État digne de ce nom. Mais cet éveil est de courte durée puisque le pouvoir appelle les intrigues et la corruption… C’est une vieille histoire ! À cela s’ajoute une épidémie de choléra dans la région qui conduira au déplacement de la population et de la « capitale » vers le sud, à Ayodhya, qui deviendra Ayuthia ou Ayutthaya. 

 

Des rois, des guerres, des moines, des films…

 

Nous avons vu qu’Uthong s’empare du pouvoir en 1350. Il fixe dès lors le siège du nouveau pouvoir dans cette cité : quelques années plus tard, tout le centre du Siam et la région de Sukhothai intègrent entièrement ce nouveau pouvoir royal. Les guerres successives et répétitives, avec les Khmers et les Birmans, gangrènent puis érodent considérablement le prestige d’Ayutthaya. La ville tombera entre les mains des Birmans en 1569 et sera dévastée. Heureusement pour les Thaïs, le jeune prince héritier Naresuan revient se battre et « libère » le territoire et le peuple de l’oppression étrangère birmane. De 1590 à 1605, la puissance d’Ayutthaya est restaurée, et la ville progressivement gagnera en statut comme en grandeur. C’est le roi Naraï qui, à compter des années 1650, contribuera à transformer Ayutthaya en cité prospère et culturelle. 

 

Cette époque « dorée » qu’est la seconde moitié du XVIIe siècle voit les arts, et notamment l'architecture et la sculpture, mais aussi la peinture, la danse et la littérature, s'épanouir dans tout le royaume. Les Européens – parmi eux beaucoup d’administrateurs et de diplomates transformés pour le coup en premiers touristes – affluent et s’émerveillent de cette richesse. Avec ses 140 kilomètres de canaux, beaucoup de visiteurs comparent alors Ayutthaya à Venise, n’hésitant pas à qualifier la cité, qui comprenait à son apogée autour d’un million d’habitants, de « plus belle ville de tout l’Orient ».

 

Réputée pour son faste et son ouverture, la ville attire les délégations étrangères : Louis XIV, par exemple, envoie une ambassade à Ayutthaya, et c’est l’abbé de Choisy qui s’y rendra et laissera à la postérité un fameux récit en forme de témoignage. Impressionné par la beauté des lieux et l’accueil des autorités, il écrira : « je n’ai rien vu de plus beau ». Mais toutes les bonnes choses ont une fin nous rappelle la sagesse populaire. Et au milieu du XVIIIe siècle, le déclin de la cité est clairement apparent et, une nouvelle fois, Ayutthaya est prise et détruite par les Birmans en 1767. Cette fois-ci, la destruction est terrible et massive, la ville abandonnée, et elle ne renaîtra de ses cendres que bien plus tard, au XXe siècle, pour la construction de la nation, la mémoire patriotique, l’histoire des rois, et bien sûr le patrimoine et le tourisme.

 

Les grands palais et autres monastères bouddhiques construits, notamment le Wat Mahathat et le Wat Sri Samphet, attestent autant du dynamisme commercial d’une cité en plein essor économique que de la riche tradition artistique et intellectuelle qui s’y déploie. Les œuvres, sculptures et statues, toiles et décorations, artisanats pluriels et fresques murales, témoignent d’une vitalité de l’art sans précédent. On retrouve sur les murs et sur la pierre des bâtiments de multiples emprunts, ceux-ci allant des styles traditionnels de Sukhothaï à ceux directement issus de l’art khmer d’Angkor et même à ceux influencés – peu ou prou – par les arts raffinés japonais, chinois, indien, iranien et européen, si chers à l’époque dite moderne. Tout le cosmopolitisme se traduit dans ces arts mêlés et cette culture d’Ayutthaya présage des styles des époques ultérieures, du Siam à la Thaïlande. Lorsque la capitale du royaume sera transférée à Bangkok, Ayutthaya restera le « modèle » absolu, celui qu’il faut suivre, celui qui fait sens. Ce constat vaudra autant pour l’urbanisme que pour l’architecture, les bâtisseurs et concepteurs de la nouvelle capitale proviennent pour la plupart d’Ayutthaya, il n’y a pas de hasard…

 

D’ailleurs, l’interminable appellation officielle de Bangkok contient toujours le terme Ayutthaya. On ne se débarrasse pas aisément d’un modèle qui a fait ses preuves, d’autant plus qu’il s’est vu frappé du sceau du mythe de l’excellence.

Un mythe disparu aussi par le fait d’une destruction aussi soudaine que totale. Précisons qu’en avril 1767, l’armée birmane ne fait aucun quartier, elle saccage la ville, les habitants sont massacrés ou déportés. Bouddhistes comme les Thaïs, les Birmans n’hésitent pourtant pas à brûler les temples, parfois à briser les statues sacrées et d’autre fois à voler des trésors… L’histoire nous rappelle que le bouddhisme ne fait parfois guère mieux que les monothéismes ! Il n’a jamais non plus empêché les militaires à se saisir du pouvoir ! À cette époque, le Wat Sri Samphet, le temple le plus important de la cité, abritait une statue de bronze de 16 mètres de haut et recouverte de 263 kg d'or, un butin dont les Birmans s’empareront… pour le fondre et le transformer en métal précieux. Édifices incendiés, trésors pillés, archives détruites, c’est un pan entier de l’histoire du Siam qui part ainsi en fumée. C’est aussi cette réalité qui explique les efforts réalisés depuis pour tenter d’en reconstituer la mémoire, il est vrai parfois emprunte de nostalgie plus ou moins malsaine.

 

Depuis des décennies, les gouvernements successifs thaïlandais ont donc compris tout l’intérêt à préserver ce riche patrimoine voire à l’instrumentaliser en cas de crises ou d’élections… Le 7e art vient aussi régulièrement aviver l’histoire douloureuse, mais fabuleuse d’Ayutthaya. En 2001, le réalisateur de films – et néanmoins prince de son état – Chatrichalerm Yukol, produit Suriyothai, un long film épique dans lequel il retrace le sacrifice de l’épouse d’un roi d’Ayutthaya du XVIe siècle. Plus récemment, avec Naresuan, le même réalisateur propose une gigantesque fresque historique sur la vie du célèbre roi d’Ayutthaya, le tout en quatre volets, diffusés sur plusieurs années. Du grand cinéma, mais aussi de quoi attiser la fibre patriotique et donner quelques leçons ciblées d’histoire nationale sinon nationaliste à une jeunesse thaïlandaise qui, il faut bien le reconnaître, est plus attirée par les sirènes de la consommation et de l’occidentalisation. Pas sûr que les militaires désormais aux abois des cités et aux abords des réseaux et autres universités ou temples des savoirs sauront changer cette donne ! 

Une terre d’art et d’histoire en zone inondable

 

Aujourd’hui, s’étalant sur plus de 10 km2, le parc historique d’Ayutthaya regroupe un ensemble étonnant et important de ruines, classées à l’UNESCO. Les vestiges dégagent toujours une atmosphère étrangère comme si la destruction birmane du XVIIIe siècle avait eu lieu avant-hier… Cette impression est actuellement encore accentuée par les dégâts laissés par les inondations de l’automne 2011. Cela dit, partageant l’enceinte du palais royal, le grand temple de Wat Sri Samphet, le plus imposant de tous, est bien debout et atteste du poids de l’histoire. Bien restaurés, les trois chedi centraux de ce temple représentent les trois premiers rois de la dynastie. Sur le site, les wat (temples bouddhiques conçus et érigés selon la tradition locale) symbolisent le mieux l’architecture typique et spécifique d’Ayutthaya. 

 

À l’intérieur des temples, les stupas qui contiennent les reliques sacrées prennent deux formes distinctes, soit le chedi (d’inspiration indienne) soit le prang (d’inspiration khmère). Ainsi, peut-on admirer un chedi au Wat Sri Samphet, rappelant un stupa indien avec la tour et le dôme en forme de cloche, ou un chedi commémorant l’année 1563, date où la reine se sacrifia pour sauver son mari et le pays, contre l’attaque birmane, tout cela durant une fameuse bataille d'éléphants. On peut aussi visiter le prang fort bien préservé (il rappelle une tour khmère) qui domine le Wat Raj Burana. Mais la sculpture locale, également conditionnée par les trois civilisations qui se sont invitées sur ce lieu (à savoir : môn, khmère et thaïe), se caractérise d’abord par les nombreuses représentations du Bouddha même si, sur le site tout particulièrement, beaucoup de statues sont hélas mutilées.

 

Ayutthaya est incontestablement l’un des joyaux historiques et touristiques du royaume. À l’automne 2011, les vestiges du merveilleux complexe de temples ont subi une dégradation terrible : une attaque par les eaux en raison des monstrueuses inondations qui ont ravagé une partie de la Thaïlande, et en particulier Bangkok et Ayutthaya. Ironie de l’histoire, l’ancienne capitale des rois du Siam était originellement construite sur une île entourée de trois fleuves la reliant directement à la mer, un peu au-dessus de la barre du golfe de Siam, une localisation qui la mettait alors stratégiquement à l’abri non seulement des attaques maritimes étrangères, mais aussi des inondations saisonnières...

 

Les sages d’antan ne valaient pas nécessairement mieux que les experts d’aujourd’hui !

 

Ayutthaya voit son histoire conditionnée par la superposition de trois civilisations qui ont fortement marqué l’art et la culture du Siam. En premier lieu, entre le VIe et le Xe siècle, les Môns forment une civilisation singulière qui se détermine par le travail de la pierre, du bronze et de la terre cuite, les statues du Bouddha de cette période sont reconnaissables aux yeux finement ouvragés à l’image de pétales de fleurs de lotus ou encore aux lèvres représentées de façon particulièrement charnue. L’influence indienne est évidente dans cet art. En second lieu, entre le Xe et XIIe siècle, les Khmers poursuivent et transforment le travail artistique entrepris par les Môns. Sous leur influence, le Bouddha arbore un visage plus arrondi, tandis que les yeux de l’Illuminé prennent la forme d’amande. Enfin, last but not least, à partir du XIIIe siècle, les Thaïs, développent – en commençant par Sukhothai, puis en continuant par Ayutthaya – à étendre progressivement, mais sûrement leur influence tant sur les plans culturel que politique. 

 

Cette longue phase d’affirmation identitaire des Thaïs forge différents styles architecturaux et artistiques qu’on peut distinguer en quatre écoles ou périodes : d’abord, « l’art de Lopburi », entre le VIIe et le XIVe siècle. Préparant l’avènement de la gloire d’Ayutthaya, cette école de Lopburi s’inscrit – tout en la localisant – dans la période artistique khmère. En effet, le Siam d’alors intègre les apports extérieurs et le style de Lopburi est le résultat d’un savant mélange khmer d’Angkor et thaï d’Ayutthaya qu’on peut notamment admirer – surtout dans les musées, plus rarement sur site – par le biais des détails des bas-reliefs dont les thèmes traitent de dévotions religieuses et de scène de vie quotidienne.

 

Puis, il y a « l’art de Sukhothai », pendant les XIIe et XIVe siècles, un art, dont le style épuré, élancé, raffiné, deviendra par la suite une notable source d'inspiration pour les écoles artistiques futures. Cette école de Sukhothai vénère la statuaire, y compris dans sa folie des grandeurs.

 

L’art de Sukhothai est également passé à la postérité grâce à la représentation du Bouddha dit « marchant » : artistiquement parlant, voici donc l’émergence d’un Bouddha, souvent sculpté de manière effilée, à la fois en position debout et qui marche… qui annonce inconsciemment, au milieu du XXe siècle, « l’homme qui marche » d’un certain Alberto Giacometti, un célèbre sculpteur suisse…

 

Ensuite, « l’art de Suphanburi ou d’Uthong » se développe entre le XIIe et le XVe siècle. Ce style spécifique dit d’Uthong (du nom de l’antique cité môn) se matérialise comme un assemblage artistique mêlant, plus ou moins heureusement, les trois formes môn, khmères et de Sukhothai. Même si dépendant de ses références khmères en particulier, l’art d’Uthong est cependant à l’origine du style proprement dit d’Ayutthaya.

 

Enfin, la dernière période artistique est celle de « l’art d’Ayutthaya », entre le XIVe et le XVIIIe siècle. Cette école réunit elle aussi les styles antérieurs tout en cherchant à raffiner au maximum les styles existants jusqu’alors. On l’aura compris, toutes ces « écoles » ne se succèdent pas vraiment, elles se superposent ou plutôt s’enchevêtrent les une aux autres, en fonction des modes et des artistes, et toujours de l’influence d’un pouvoir politico-culturel à l’autre...

Le patrimoine culturel à l’heure de l’eau et de la colère qui montent !

 

 

Nul doute que la ville historique d’Ayutthaya constitue un excellent témoignage du développement d’un authentique art national thaïlandais. Les vestiges de l’ancienne capitale siamoise attestent de nos jours de ces trésors patrimoniaux. Aussi, la configuration urbaine, dont l’originalité a été dévoilée par les cartes anciennes, est-elle non seulement un modèle pour d’autres villes à venir que la marque d’une grande ingéniosité. Pour les visiteurs actuels, le plan urbain de l’ensemble de « l’île » – puisque c’est bien ainsi que le site se présente – reste visible et intact, et donc visitable dans l’état et pour le bonheur de tous. À signaler que les ruines des temples et des bâtiments les plus importants ont été, et cela depuis les premiers travaux entrepris en 1956, consolidées, réparées, voire reconstruites parfois.

 

Aujourd’hui, le périmètre officiel du site classé au patrimoine mondial, correspondant notamment à l’ancienne enceinte du palais royal, rassemble les monuments les plus importants, ce qui n’empêche pas que soit régulièrement envisagée l’extension du territoire recouvrant le parc historique. Et comme le stipule l’UNESCO, « si l’on étend le périmètre actuel du bien pour inclure toute l’île d’Ayutthaya, ses limites coïncideront exactement avec celles de la ville historique ». C’est une sage décision.

 

Les documents d’archives et les travaux des historiens ont montré l’importance et l’influence du lieu. On sait par exemple que la cour royale du Siam tenait des registres précis même si beaucoup ont été détruits lors de l’invasion birmane. Heureusement, de précieux textes ont été conservés prouvant par leur seule existence des faits historiques avérés. C’est aussi une chance de savoir que des peintures, des fresques, des sculptures et même des manuscrits rédigés sur feuilles de palmier aient pu survivre à cette période de destruction. Il suffit ici de mentionner les belles fresques de la crypte du Wat Raj Burana que les visiteurs peuvent de nos jours admirer.

 

Les inondations de 2011 ont perturbé les évolutions en cours. Mais il demeure toujours d’actualité qu’une extension du bien du patrimoine mondial soit en cours, afin d’englober tout le périmètre de la ville d’Ayutthaya. Cela permettra d’offrir/présenter au public et au monde la ville telle qu’elle existait au XVIIIe siècle, à l’époque l’une des plus grandes métropoles sur terre.

 

Durant des siècles, le site d’Ayutthaya a mieux survécu au climat tropical qu’aux invasions armées et néanmoins humaines. A l’automne 2011, des inondations aussi historiques que les ruines de la cité ont submergé la ville actuelle et le parc classé. Des bâtiments ont manqué de s’effondrer, des trésors ont été noyés, des fissures ont endommagé des monuments rares… à l’hiver 2011-2012, les rares touristes revenus sur le site à peine sorti des eaux ont en quelque sorte vu des ruines prestigieuses encore plus à l’état de ruines… D’ailleurs, au moment de la tragédie aquatique, Chaiyanand Busayarat, directeur du parc historique d'Ayutthaya, avait mis en garde de la fragilité des édifices, en précisant aux visiteurs potentiels de ne plus grimper sur les monuments, en raison des fissures et des risques d’effondrement. Rappelons que la mousson ne fait pas peur aux Thaïlandais puisqu’ils sont nés avec. Pira Sudham en a fait un beau livre, les habitants vivent avec au quotidien.

 

Il n’empêche que de juillet à décembre 2011, les terribles et sans doute les pires inondations depuis longtemps ont fait au moins 700 morts en Thaïlande, sans oublier les millions de personnes directement touchées ou déplacées en raison de la catastrophe.

 

Les images glanées sur la Toile illustrent que la région d’Ayutthaya a été particulièrement concernée. Terriblement touchée même. On peut voir le haut de certains temples s’apparenter à des îlots entourés d’eau… Comme nous l’avons dit plus haut, la ville d’Ayutthaya a été jadis construite au confluent du fleuve Chao Phraya et des rivières Pa Sak et Lopburi. En cette terre inondable, les crues ont aussi une vieille histoire, et les habitants comme les pouvoirs successifs ont toujours tenté de dompter la nature en colère. Les citadins ont été longtemps protégés par un ingénieux réseau de canaux. Ces derniers sont, semble-t-il, devenus moins profonds et donc moins efficaces au fil des dernières décennies… Une réalité qui à l’issue des inondations de 2011 risque de rendre les monuments classés instables tout comme le sol sur lequel (ou dans lequel !) ils reposent. La terre et l’eau doivent se « stabiliser », c’est un fait indéniable, tout comme l’économie touristique qui, aux dires des autorités, qu’elles soient militaires ou non, ne doit pas pâtir d’une quelconque « instabilité » ! Les recettes touristiques représentent ici, comme ailleurs dans le pays, une priorité.

 

L’hiver 2011-2012 aura été très chargé en dur labeur, les équipes étant réquisitionnées de partout pour nettoyer, rénover, colmater, restaurer… Entre 2012 et 2014, les touristes ont retrouvé le bon et droit chemin du parc historique, tandis que les habitants ont su retrouver le bon sens des bonnes affaires ! En tout cas, les choses furent au beau fixe jusqu’au petit matin du 22 mai 2014, début sans doute d’une nouvelle phase, assurément plus musclée, mois artistique aussi...

 

À l’heure où la Thaïlande vit des soubresauts politiques à répétition, où les Thaïlandais survivent à de nouveaux couvre-feux d’une armée omniprésente, la nation se cherche sans doute un bon passé pour mieux préparer son avenir. Le tourisme propose à la fois un remède et un réconfortant. Dans l’ancien Siam, les sites historiques, Ayutthaya est l’un d’entre eux, sont nombreux et fascinants. Les découvrir c’est comprendre des lieux d’art et de mémoire. Des morceaux d’histoire et de prestige aussi. Mais ils ne masqueront pas le besoin irrémédiable, de la part des habitants avant tout, de créer des contre-feux à l’ordre dominant. Qu’il s’agisse des lois martiales imposées par l’armée ou des lois libérales prescrites par le marché touristique.

 

Au début du XXe siècle, l’écrivain Anatole France, un proche de Jean Jaurès, exprimait cette pensée : « Quand les lois seront justes, les hommes seront justes ». Nourrie d’un optimisme certain, elle permet cependant d’interroger nos contemporains sur la gestion de nos États, de nos vies, de nos vacances…
Mais l’urgence, en Thaïlande, est le retour rapide ou plutôt l’établissement d’une véritable démocratie dans le pays, car comme le dit bien ce proverbe local si joliment épris de sagesse bouddhique : « Il n’y a pas d’autre bonheur que la paix ».  

 

 

Juin 2014

Durant l’automne 2011, un riche patrimoine mondial

et national sous les eaux (photos : Internet)