La bibliothèque voyageuse de Georges Bogey

« À défaut de jamais connaître une culture du dedans, privilège réservé aux natifs, on peut au moins proposer une vue d’ensemble réduite à quelques contours schématiques. » 

Claude Lévi-Strauss, L'autre face de la lune

 

« L'autre face de la lune. Ecrits sur le Japon » de Claude Lévi-Strauss

Editions du Seuil, 2011, 190 pages.

 

par Georges Bogey

Claude Lévi-Strauss a séjourné cinq fois au Japon entre 1977 et 1988. Ce livre rassemble divers écrits déjà édités ou inédits rédigés entre 1979 et 2001.

 

Même si son ouvrage n’est pas une somme exhaustive sur le Japon, l’auteur, grâce à sa méthodologie d’ethnologue et à sa sensibilité de voyageur, nous donne un point de vue éclairé sur quelques aspects du Japon.

 

Et surtout, on comprend mieux en lisant ce livre ce que découvrir un pays veut dire.

 

 

L’objectivité du voyageur

 

Claude Lévi-Strauss met en évidence une difficulté connue de tous les scientifiques et qui devrait l’être de tous les voyageurs. Pour connaître un objet il faut être extérieur à l’objet, en être détaché, abandonner ses repères et ses a priori pour laisser à l’objet la liberté de se montrer tel qu’il est en réalité. « Pour porter un jugement valide sur la place de la culture japonaise (ou de n’importe quelle autre) dans le monde, il faudrait pouvoir échapper à l’attraction de toute culture », nous dit Claude Lévi-Strauss. Cette condition étant « irréalisable », la connaissance que l’on a d’une culture (ou de quoi que ce soit) est forcément parcellaire et « mutilée ». « À défaut de jamais connaître une culture du dedans, privilège réservé aux natifs, on peut au moins proposer une vue d’ensemble réduite à quelques contours schématiques. »

C’est une leçon d’humilité que l’auteur nous donne. Voyager c’est se faire oublier et s’oublier soi-même pour pouvoir percevoir, ressentir et comprendre. La discrétion est la carte maîtresse du voyageur. Vivre dans le pays c’est vivre le pays et le vivre c’est le vivre incognito.

 

France et Japon, deux extrémités du monde

 

Ces deux pays que sont la France et le Japon, l’un à l’extrémité occidentale au bord de l’Atlantique, l’autre à l’extrémité orientale au bord du Pacifique « séparés par des espaces immenses […] semblent se tourner le dos. » Pourtant : « Les marches extrême-orientales et extrême-occidentales de l’Eurasie où campent nos deux pays, ne furent, jusqu’aux temps historiques jamais totalement isolées les unes des autres. Un fonds commun de mythes et de légendes en témoigne. » Dans tous ses voyages, le voyageur s’étonne des différences et même des oppositions entre son peuple et le peuple visité mais il s’émerveille aussi des ressemblances et similitudes qui apparaissent entre des civilisations qui ne se sont jamais rencontrés et que des immensités séparent. Dès l’émergence de la vie une sorte de cousinage s’est établi entre tous les vivants, cousinage qui s’est ramifié progressivement, espèce par espèce, sur tout le globe. Aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, cette parenté est dans nos gênes ; des humanistes généreux vont même jusqu’à nommer ce lien, la fraternité… La fraternité est-elle une utopie ou un objectif réalisable ? Est-elle plus facile à mettre en œuvre avec son voisin de palier ou avec l’inconnu qui vit à dix mille kilomètres ? Et en définitive, qu’est-ce qu’un étranger ?

 

Étrange étranger

 

En tête du chapitre « Apprivoiser l’étrangeté » l’auteur cite Platon : « Car c’est le plus contraire qui est au plus haut point ami de ce qui est le plus contraire. » Claude Lévi-Strauss liste dans ce chapitre ce qui différencie voire oppose Japonais et Français en soulignant que le réflexe premier est de rejeter ce qui surprend et de bannir ce qui - du moins en apparence - est diamétralement opposé à nos propres mœurs et à notre manière d’être et de penser. La leçon, au demeurant très simple, que nous donne Claude Lévi-Strauss est qu’il ne faut pas juger avant de comprendre et que la connaissance de nos différences est une source d’enrichissement mutuel. En définitive, nous dit l’auteur « La symétrie qu’on reconnaît entre deux cultures les unit en les opposant. »

 

Une relation paradoxale avec la nature

 

La relation du Japon avec la nature est paradoxale. Le Japon révère la nature : jardins magnifiques dévotement entretenus, culte des bassins et fontaines, adoration des cerisiers en fleurs et des érables rouges, art floral subtil, etc. Mais c’est un amour étonnamment cruel. Le Japon est « d’une extrême brutalité envers le milieu naturel » nous dit Claude Lévi-Strauss en nous expliquant que les Japonais justifient leur cruauté (bétonnage, goudronnage, gaspillage de l’eau, de l’électricité, pêche intensive dont celle à la baleine…) par le fait qu’ils ne font pas « de distinction tranchée entre l’homme et la nature » : ce qu’ils font à la nature c’est à eux qu’ils le font ! Ce sophisme est la cause de bien des désastres écologiques… et pas seulement au Japon. Ce prétendu amour fusionnel est l’autre nom du pouvoir sans partage qu’exerce les Japonais sur la nature, nature dans laquelle, disent-ils, s’enfoncent leurs « racines spirituelles ». C’est au mieux de la naïveté au pire du cynisme. Il faut avoir conscience que les désastres écologiques sont aussi des désastres humanitaires…

Le Japon trouvera-t-il le moyen de (re)trouver l’équilibre entre les besoins de l’homme et ceux de la nature ? Claude Lévi-Strauss, suite à une question de Jinzo Kawada qui l’interroge sur le stade optimal de l’humanité, répond que ce stade a peut-être existé dans le passé mais qu’il n’en voit pas le moindre signe dans le présent. Il parle d’une époque « où existait encore entre l’homme et la nature, entre les hommes et les espèces naturelles, un certain équilibre ; où l’homme ne pouvait pas s’affirmer comme le maître et le seigneur de la création mais savait qu’il était partie prenante à cette création en même temps que d’autres êtres vivants qu’il devait respecter. » Quel pays vit aujourd’hui cette époque bénie ?

 

Cartésianisme conceptuel et cartésianisme sensible

 

« Plutôt que d’un cartésianisme conceptuel, je créditerais le Japon d’un cartésianisme sensible ou esthétique », nous dit Claude Lévi-Strauss en nous rappelant que Descartes fonde sa méthode en ces termes : « diviser chaque difficulté en autant de parcelles qu’il serait requis pour la mieux résoudre. » L’auteur nous parle de l’esprit analytique, sensible et subtil des Japonais en citant l’exemple des insectes : « il ne faut pas oublier que dans la tradition japonaise les cris d’insectes que l’Occident considère comme des bruits relèvent de la catégorie des sons. »

Cet esprit analytique, ce « divisionnisme » se retrouve dans la musique, dans la peinture, et presque en toutes choses, comme par exemple « dans la cuisine qui laisse des produits naturels à l’état pur et contrairement aux cuisines chinoises et françaises exclut les mélanges de substances ou de saveurs […] » On peut aussi citer l’exemple du haïku ce poème lapidaire qui saisit un présent détaché de toute historicité. Le Japon est tout sauf le lieu des généralisations hâtives et des synthèses à l’emporte pièce. C’est le pays où on laisse les choses advenir une à une pour s’en saisir, les décortiquer, les exprimer en l’état mais souvent aussi pour les métamorphoser.

 

Capacité d’assimilation et de création

 

Dans un entretien avec le professeur Junzo Kawada, Claude Lévi-Strauss dit : « Paul Valéry écrit que la particularité des Français est de se sentir hommes de l’univers et d’avoir pour spécialité l’universel. Les Japonais, au contraire, n’ont jamais songé à être des hommes universels. […] Ils ont été, au moins jusqu’ici plutôt récepteurs qu’émetteurs dans les échanges internationaux. » Les Japonais sont des récepteurs qui ont une capacité étonnante d’assimilation et une habileté non moins remarquable à adapter et (ou) transformer ce que les autres conçoivent. « La spécificité japonaise a su élaborer des éléments reçus d’ailleurs pour en faire toujours quelque chose d’original. » En retour, « par cette originalité, ils peuvent nous enrichir », conclut l’auteur.

 

Force centrifuge et force centripète

 

La force centrifuge pourrait se traduire comme étant une force qui part du centre pour aller à l’extérieur et la force centripète comme étant une force qui vient de l’extérieur pour aller vers le centre. Claude Lévi-Strauss constate que « la philosophie occidentale du sujet est centrifuge ; tout part de lui. La façon dont la pensée japonaise conçoit le sujet apparaît plutôt centripète. » « La pensée japonaise annihile le sujet : au lieu d’une cause, elle en fait un résultat. » « On a même pu dire que le "je pense donc je suis" de Descartes est rigoureusement intraduisible en japonais. »

Dans la société française, l’idéal libertaire si chèrement gagné (et défendu) dérive hélas trop souvent vers l’individualisme, l’égocentrisme, l’autosuffisance, l’autosatisfaction. Au Japon, la liberté individuelle, assurément plus restreinte, accorde une plus grande valeur au détachement de soi et au collectif.

 

La peur de la phraséologie

 

On connaît les monstrueuses exactions commises par le Japon nationaliste et expansionniste dans l’Asie du Sud-Est au cours de la première moitié du vingtième siècle ; exactions qui ont été sanctionnées de façon tout aussi monstrueuse par les USA à Nagasaki et Hiroshima. Fort de cette terrible expérience le Japon désormais « abhorre ces perversions du logos auxquelles l’esprit de système entraîne par excès les sociétés occidentales et qui exerce ses ravages dans tant de pays du tiers-monde. » Le professeur Maruyama Masao souligne « la défiance [qu’a le Japonais] envers les raisonnements a priori, son attachement à l’intuition, à l’expérience et à la pratique. » La question est de savoir si les Japonais sont définitivement à l’abri des dialectiques sournoises qui, sans grand discours, peuvent transmuer un peuple en armée. Et cette question vaut pour tous les peuples du monde…

 

 

Télévision et culture

 

« Un poste de télévision allumé du lever au coucher, même si personne ne regarde, est bien là pour persuader que ces images du "monde flottant" d’un nouveau style tiennent la place qui fut autrefois au Japon celle des ukiyo-e. »

Claude Lévi-Strauss fait ici référence à l’émergence de la peinture et des estampes sur bois issus du mouvement artistique dit « ukiyo-e » (image du monde flottant) de l’époque d’Edo (1603-1868). Cet art était un art populaire qui s’est développé en réaction à l’école de peinture Kanô qui produisait un art aristocratique bien plus raffiné et… bien moins accessible au peuple.

Ce parallèle est intéressant car il souligne une dérive tragique. L’accessibilité de la culture à toutes les couches de la société est un objectif ambitieux et légitime. Mais, que ce soit au Japon ou ailleurs, la télévision (et plus généralement le commerce du divertissement) a pris prétexte de cette volonté de démocratisation pour dériver dans la démagogie et créer une sorte de sous-culture à laquelle on accède sans effort : celle notamment de l’évènementiel spectaculaire et du loisir distractif avec pour conséquence une sorte d’hébétude abêtissante. Alors que ses jardins, ses temples, ses sanctuaires, le raffinement des ses cérémonies laïques ou religieuses, son art, sa culture, ses mœurs, ses traditions peuvent le faire évoluer dans un paradis lumineux et splendide, le Japon échappera t-il à la descente dans cet enfer qu’on pourrait appeler « l’obscurantisme festif » qui, hélas, cancérise déjà un grand nombre de nos civilisations contemporaines ?

 

Art et religion

 

Connaître un pays c’est connaître sa gastronomie, ses loisirs, son économie, sa politique mais aussi son art et ses religions. Claude Lévi-Strauss nous parle du peintre Sengaï (1750-1837) qui avant d’être connu comme peintre fut un abbé bouddhiste promoteur du zen. Quels enseignements tirés de la vingtaine de pages qui lui sont consacrés ? Par cette lecture on acquiert une meilleure connaissance de sa peinture et du zen bien entendu, mais surtout (et cela devrait être l’objectif de tout voyageur) ces quelques pages (ces quelques pas) font naître en nous le désir d’en savoir plus sur l’art au Japon et, tout étant lié, sur le bouddhisme et sur le Japon lui-même. Chez Sengaï, comme dans toute la peinture extrême-orientale de l’époque, la peinture est « indissociable de la calligraphie », elle cultive « l’art de l’imparfait », « l’opposition du beau et du laid n’a plus de sens » et enfin, la drôlerie et le rire s’invitent quasi naturellement dans le tableau. Qu’en est-il aujourd’hui de l’art au Japon et comment se situe-t-il dans le monde ? C’est la question que Claude Lévi-Strauss ne nous pose pas mais qu’immanquablement la peinture de Sengaï nous pose.

Quant au moine zen Sengaï lui-même, il nous pose une toute autre question, question bien connue dans les milieux bouddhistes : « Quel bruit fait une seul main qui claque ? » Ce type d’énigmes, nous dit Claude Lévi-Strauss, « bloquent l’esprit dans une impasse et l’obligent à chercher une issue dans une dimension extérieure à la pensée rationnelle. » À toute question insoluble l’esprit occidental cherche toujours à donner une réponse alors que l’esprit bouddhiste répond par une autre question qui lui fait écho. L’un se dit « il n’y a pas de question à laquelle on ne puisse ou ne doive trouver une réponse » et l’autre « aucune question ne saurait recevoir de réponse car chacune appelle une autre question. » Le Japon s’occidentalisera-t-il ou poursuivra-t-il son évolution interne, riche des apports externes, mais toujours fondée sur son mode de pensée, ses propres valeurs et sa propre philosophie ? On le comprend, cette question posée à propos du Japon se pose pour tous les pays du monde et pour chaque personne dans le monde : comment établir un lien nourricier et constructif de l’Autre à moi, de moi à l’Autre sans pour autant dénaturer l’un et l’autre ?

 

Pour conclure… 

 

En définitive, si ce livre nous parle bien du Japon, il va bien au-delà. Il dit que tout vrai voyageur doit avoir la capacité de s’oublier pour poser (et se poser) les bonnes questions avec sa raison et son cœur.

Quant aux réponses… si celui qui écrit en donne quelques-unes, il appartient au lecteur de chercher les autres.

« L’autre face de la lune » est un livre qui défend l’étonnement, la curiosité, la discrétion, l’objectivité, autant de vertus, qui entrouvrant les portes du réel et de la vérité nous aident à mieux connaître le monde.

 

Georges Bogey, le 10 janvier 2014

 

 

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