La bibliothèque voyageuse de Georges Bogey

« Un écrivain qui " montre " doit avoir le talent de nous faire croire que ce qu’il montre est vrai, aussi improbable que cela soit.»

« Soumission » de Michel Houellbecq

Editions Flammarion, 2015. 

 

par Georges Bogey

Sommet de l'OTAN - Strasbourg 2009.

Houellebecq logo de Houellebecq

 

 Du chanteur Gainsbourg au cuisinier Veyrat en passant par le couturier Lagerfeld, nombre de gens reconnus pour leur talent prennent une posture et la figent en image médiatique ; cette représentation d’eux-mêmes qu’ils diffusent devient le logo de leur « petite » entreprise. L’image de Houellebecq est un mixte de Gainsbourg chanteur déglingué et désabusé et de Céline un cynique au pessimisme noir. Peu enclin à lire la littérature contemporaine trop médiatisée, j’ai voulu néanmoins savoir si derrière l’image Houellebecq il y avait un écrivain Houellebecq et surtout si dans le contexte des tensions actuelles entre l’Islam et l’Occident, « Soumission » était un livre vraiment utile et pertinent.  

 

Une situation tendue qui sert de cadre au livre

 

Le cercle vicieux de l’incompréhension, du mépris et de la haine se met à tourner lorsqu’une partie de la population affirme avec hargne que la France ne fait rien pour elle et qu’aussitôt la partie adverse lui rétorque qu’elle n’a qu’à s’en prendre qu’à elle-même en lui reprochant d’abuser de ses droits, de cracher sur ses devoirs et de refuser d’adhérer à la citoyenneté française. « Il est probablement impossible pour des gens ayant vécu et prospéré dans un système social donné, d’imaginer le point de vue de ceux qui n’ayant jamais rien eu à attendre de ce système, envisagent sa destruction sans frayeur particulière. » La rotation de ce cercle vicieux s’accélère encore lorsqu’une religion totalitaire bloque les possibilités de dialogue et instrumentalise tous les mécontentements pour en faire des armes à son service.

 

La thèse du roman

 

Au commencement du livre, nous sommes au bord de la guerre civile qui va opposer le parti de « la Fraternité musulmane » à tous les autres partis dont les   « identitaires. Pour les identitaires européens il est admis d’emblée qu’entre les musulmans et le reste de la population doit nécessairement, tôt ou tard éclater une guerre civile.» Personne n’a rien vu ou n’a rien voulu voir venir « Un tel aveuglement n’avait rien d’historiquement inédit : on aurait pu retrouver le même chez les intellectuels, politiciens, et journalistes des années 1930, unanimement persuadés qu’Hitler « finirait par revenir à la raison.» L’islam est une religion politique. « Si l’islam n’est pas politique, il n’est rien », prêche Khomeiny. C’est sur ce dogme en forme de slogan qui galvanise les musulmans que la Fraternité musulmane prospère. Le musulman Mohamed Ben Abbes gagne les élections et aussitôt élu, jeune président fougueux et dogmatique il instaure un régime islamiste en tous points conforme aux règles de l’islam. L’objectif pour son gouvernement n’est pas l’unité nationale mais l’unité religieuse. Être citoyen ne servant à rien, on doit se faire musulman pour s’ouvrir des perspectives dans ce monde-ci et dans l’au-delà. Ce qui doit asseoir la puissance de ce régime politico-religieux et en assurer la pérennité c’est l’enseignement. « Pour la fraternité musulmane chaque enfant français doit avoir la possibilité de bénéficier, du début à la fin de sa scolarité d’un enseignement islamique.  [ …] Par ailleurs, tous les enseignants, sans exception, devront être musulmans. » « Les nouveaux statuts de l’université islamique Paris-Sorbonne m’interdisait d’y poursuivre mes activités d’enseignement », dit le personnage principal de l’histoire.

 

La « fraternité musulmane » doit marginaliser voire éliminer la laïcité puisque la dite laïcité (depuis 1905 au moins) refuse la collusion et l’amalgame entre pouvoir religieux et pouvoir politique. La possibilité donnée à toutes les religions de s’exprimer, dans le domaine privé, sous couvert du respect des valeurs de la liberté, de l’égalité et de la fraternité ne saurait suffire à l’islam. Sous régime islamique l’union « sacrée » ne se fait pas via la nation et ses valeurs mais via la religion et ses dogmes.

 

Qui peut croire en cette histoire ?

 

À la fois roman qui se veut prophétique et essai pamphlétaire ce livre est hybride. Cette hybridation volontaire brouille la lisibilité et crée la confusion. Un écrivain qui  « montre » doit avoir le talent de nous faire croire que ce qu’il montre (et raconte) est vrai, aussi improbable que cela soit. Un essayiste qui « démontre » doit avoir assez de puissance dans son argumentation pour convaincre. Autant dans la monstration que dans la démonstration, souvent emmêlées, Houellebecq ne peut convaincre que les convaincus. « L’humanisme athée sur lequel repose le « vivre ensemble » laïc est condamné à brève échéance, le pourcentage de la population monothéiste est appelé à augmenter rapidement et c’est en particulier le cas de la population musulmane. » Ce type de discours n’a aucune assise logique, c’est un exemple de ce que l’on nomme communément la philosophie de comptoir. Il est impossible de comprendre, ni même d’imaginer, comment des intellectuels - tout le récit se déroule dans le milieu de l’intelligentsia française et le personnage central est un professeur d’université, brillant docteur ès lettres qui a fait sa thèse sur Huysmans - peuvent glisser dans cette viscosité de la croyance alors que le cœur de leur métier est la fermeté de connaissance.

 

Dix questions sur l’islam

 

Dans le roman, Rediger recteur d’université, dont le nom évoque une écriture dictée et « sous influence », a écrit un livre intitulé « Dix questions sur l’islam. » Cet ouvrage vient, en quelque sorte, en abyme dans « Soumission. » Ce livre dans le livre du recteur Rediger présente un islam doux, conciliant, sympathique et séduisant. Or, tout le monde sait que Rediger est un ardent militant d’un islam rigoriste, intégriste et intolérant. Il affirme en outre, très clairement que l’Islam a pour vocation de dominer le monde.

 

Le style Houellebecq

 

Qui est le plus le plus affligeant de l’inculte qui n’ayant que cent mots à son vocabulaire surjoue son rôle en essayant de parler (ou d’écrire) « comme un livre » ou de l’écrivain qui joue au miséreux du langage. Le parler dit populaire (voire vulgaire) et le langage dit soutenu alternent dans« Soumission » sans qu’on saisisse toujours ce qui motive et rythme cette alternance. Quand, sans justification autre que celle de la posture semble-t-il, cet écrivain use d’un langage éthique et grossier, il nous irrite et cela même s’il se justifie indirectement par le naturalisme.  « Huysmans c’était ma thèse, était resté jusqu’au bout naturaliste, soucieux d’incorporer le parler réel du peuple à son œuvre »

 

Dans les marges du livre : la complaisance pornographique.

 

La sexualité est un charme de la vie et l’érotisme un art. Aucune des scènes pornographiques qui émaillent le livre ne nous charme et pas une seule ne passe le cap artistique de l’érotisme ; elles stagnent toutes dans la vulgarité, une vulgarité qui n’a pas l’excuse de l’enfantillage, donc de l’innocence. Il semble bien que ce soit là la marque de fabrique d’un auteur qui joue à la racaille et nargue le bourgeois prude et pudibond : « Voyez, semble-t-il dire, comme je sais bien écrire bite, putain, couilles, cul, enculer, con… » Ces séquences pornographiques n’ont pas leur place ici. Elles polluent un peu plus le livre.

 

Mauvais livre et livre mauvais.

 

Toutes les œuvres qui génèrent des questions et signalent un danger sont utiles. C’est au lecteur d’user de son libre arbitre pour apporter aux questions posées les réponses de son choix et de se confronter aux dangers éventuels. « Soumission » est un livre ambigu qui fait davantage naître un trouble fangeux qu’un doute stimulant. Houellebecq nous annonce froidement - via cette fiction - que la domination islamique est inéluctable et que notre avenir « radieux » c’est l’islam. Prophète des ombres, Houellebecq affirme implicitement qu’avançant à rebours du processus historique des Lumières nous retournons inexorablement vers l’obscurantisme et que cet endormissement de l’esprit est finalement assez confortable. Quel athée doté d’un minimum d’entendement peut adhérer à cette fable ? Quel croyant doté d’un minimum d’ouverture peut accepter l’idée qu’une religion puisse dominer toutes les autres et gouverner le pays ? Cette représentation prospective de notre société, qu’on la juge crédible ou totalement invraisemblable, qu’on l’attribue à l’auteur ou à ses héros, distille le venin de la peur. Or, jamais la peur n’est bonne conseillère ; elle engendre le plus souvent repli sur soi, défiance, animosité, agressivité. Prêcheur sournois d’une nouvelle croisade islamophobe non déclarée, Houellebecq met insidieusement de l’huile sur le feu. « Soumission » est un mauvais livre sur le plan littéraire  (ce qui est accessoire) mais bien plus grave, c’est un livre foncièrement mauvais sur le plan politique et humain.

 

De qui avons nous besoin ?

 

Nous n’avons besoin ni d’imprécateurs exaltés ni de prédicateurs cauteleux ! Aujourd’hui où le repliement des communautés sur elles-mêmes fait craindre le développement du communautarisme, nous avons besoin d’intellectuels (dont les écrivains) qui nous éclairent, nous avons besoin des politiques qui, becs et ongles, défendent la laïcité protectrice des libertés, besoin enfin des « honnêtes hommes » qui, lucides face aux dangers de croire, militent pour le savoir et qui, soucieux de respecter devoirs et droits, œuvrent au quotidien pour que la liberté, l’égalité, la fraternité, ces valeurs qui fondent la citoyenneté et qui offrent la possibilité de vivre ensemble en harmonie, ne soient pas de vains mots.

 

En complément…

 

Un professeur musulman démissionnaire.En marge de ce livre et lui faisant écho, l’actualité montre que la croyance, quand elle occulte ou parasite la connaissance, est une dérive monstrueuse. Un professeur du lycée privé musulman Averroès a eu des problèmes avec son établissement pour avoir publié un article intitulé « Aujourd’hui le prophète est aussi Charlie », ce qui s’est soldé par sa démission. Cet événement, un exemple de la nocivité d’un enseignement religieux qui diabolise tout ce qui ne passe pas sous ses fourches caudines, peut apporter de l’eau au moulin d’Houellebecq. Pourtant je persiste à penser que l’islamisation généralisée de l’enseignement et de la société demeure une perspective absolument invraisemblable au pays des Lumières. Cette conviction ne m’empêche pas de dénoncer les dangers de l’intolérance des croyances : hier le catholicisme avec l’Inquisition aujourd’hui l’islam avec la charia… L’enseignement « public » aux mains des religieux, quels qu’ils soient, serait une catastrophe culturelle et humaine qui, je le répète, nous ferait régresser inexorablement vers un nouvel obscurantisme. Encore une fois, seule la laïcité qui garantit pour tous et toutes la liberté de croire ou de ne pas croire garantit par le fait même l’inaliénable liberté du savoir.

 

 

 

Pour lire le détail de l’affaire du lycée musulman et de son professeur :

http://www.liberation.fr/societe/2015/02/05/pourquoi-j-ai-demissionne-du-lycee-averroes_1196424

 

 

 

 

Georges Bogey, le 15 février 2015