La bibliothèque voyageuse de Georges Bogey

« Il est interdit de déranger l’étrangère. L’étudiant qui enfreindrait ce règlement sera renvoyé de l’université. »

 

 

 

« Passagère du silence »

de Fabienne Verdier

Éditions Albin Michel, 2003

par Georges Bogey

Étude n° 5 pour La Grotte de l’ermite, 2011
Fabienne Verdier

Ink on China paper - 25,5 × 35 cm

Un ouvrage pérenne

 

Publié en 2003 chez Albin Michel, « Passagère du silence » fait partie des ouvrages dont l’actualité, les années passant, ne se dément pas. Il s’agit du récit autobiographique du voyage que l’artiste Fabienne Verdier a entrepris en Chine en 1982 à l’âge de vingt ans. 

 

La peinture et l’horticulture 

 

Passionnée par le dessin et la peinture Fabienne Verdier fait ses études aux Beaux Arts de Toulouse. Son père, artiste peintre rugueux, comparait l’éducation des enfants à la dure réalité de la nature. Il disait, en substance, qu’il fallait pousser du bec les oisillons hors du nid pour qu’ils prennent leur envol. « C’est simple, si t’es con tu meurs ! »

 

Chez ce père exigeant, Fabienne Verdier cultive un potager et, quand elle n’est pas au jardin, il l’enferme pendant des jours dans une pièce pour qu’elle apprenne à saisir la lumière, les perspectives, la matière, toutes choses qui feront d’elle un peintre. « Cette expérience m’a enseigné la modestie. » Et plus loin : « Devenue apprentie peintre-ouvrier agricole, j’étais plus aguerrie qu’en sortant de mon école de bonnes sœurs et fière d’avoir de beaux cals aux mains. Ce premier enseignement sur le terrain m’a certainement aidée à aborder mes nombreuses aventures en Chine populaire. » 

 

Pourquoi la Chine ? 

 

Passionnée par la calligraphie elle sait qu’elle ne peut apprendre la calligraphie chinoise qu’en Chine. Elle réussit donc à y partir alors qu’on lui avait offert une bourse pour poursuivre ses études à Paris. « Une force tellurique me poussait à m’envoler sans savoir où j’allais ni comment m’y prendre. » C’est donc la passion pour l’art et l’art de la calligraphie en particulier qui est le moteur de son voyage en Chine.

 

Elle part pour la province reculée du Sichuan avec un objectif précis, mais elle ignore tout des moyens qui lui permettront d’atteindre cet objectif. Elle restera dix ans en Chine et effectuera plusieurs voyages dans diverses régions de ce pays pour y découvrir ses mœurs, ses paysages, ses habitants et surtout les grands maîtres de la calligraphie et de la peinture qui, pour la plupart, sont sous haute surveillance. La révolution culturelle chinoise (1958-1977) a laissé des empreintes profondes et le régime maoïste est encore prégnant. Elle arrive dans un pays totalitaire où l’art enseigné exclut toute liberté de création. 

 

Une « intégration » difficile 

 

Partie de Toulouse, belle et confortable ville occidentale, elle arrive après un voyage mouvementé et dangereux dans un campus sordide où malgré sa situation particulière d’étudiante étrangère déjà diplômée elle se confronte à l’inconfort, au manque d’hygiène, à la nourriture malsaine et à la solitude. « Je me sentais terriblement seule. Je n’avais personne à qui parler. » Les étudiants et étudiantes n’ont pas le droit d’avoir de contacts avec elle. Sur sa porte, cette affiche : « Il est interdit de déranger l’étrangère. L’étudiant qui enfreindrait ce règlement sera renvoyé de l’université. » Cette solitude est accentuée par l’impossibilité pour elle d’apprendre la langue : « J’ai voulu apprendre la langue, mais ma demande fut refusée. J’étais là pour étudier l’art chinois, non pour mettre mon nez dans les affaires chinoises. »

 

À force de persévérance elle obtient de la direction de l’université qu’on la considère comme une étudiante normale ; elle s’intègre à la vie des étudiants et elle gagne peu à peu la confiance des Chinois en dessinant et en apprenant leur langue. Pendant ses études dans ce milieu hostile où chacun est étroitement surveillé, la vie quotidienne est compliquée. Des problèmes qui auraient été faciles à régler en France deviennent très vite insolubles ici. 

 

Quelques exemples… 

 

Elle a une hépatite. Les conditions d’hygiène et d’alimentation sont tellement déplorables qu’elle doit se soigner seule et faire sa cuisine elle-même pour avoir une chance de s’en sortir. 

 

Elle tombe amoureuse d’un autre étudiant. Il leur est interdit de se voir en dehors de la présence des autres, car, s’il fréquente une étrangère, l’étudiant chinois risque l’exclusion et il lui sera alors impossible de faire la carrière qu’il envisage. Lors d’un entretien qu’elle a avec un artiste, la femme de l’artiste en question convoque deux cadres communistes pour qu’ils viennent en urgence demander poliment, mais fermement à l’étrangère de déguerpir. 

 

L’apprentissage

 

Trouver un maître en calligraphie est une chose difficile. D’autant qu’elle est femme et étrangère. Son initiation commence avec le maître Huang qui lui promet dix ans d’apprentissage ! Elle écrit : « Ils ont raison. Il faut reprendre de la base pour acquérir leurs connaissances ; ils partent de traditions que j’ignore totalement. » Avant de la prendre pour élève, son maître lui impose un stage chez un graveur de sceaux. « Je ne te montrerai pas comment utiliser un pinceau tant que tu n’auras pas compris la puissance des traits qu’illustrent les stèles. Les textes des grands calligraphes ont été gravés sur pierre… »

 

Puis commence l’ingrat, mais bénéfique apprentissage des traits 

« À partir d’aujourd’hui, oublie ce que tu as appris, ce que tu as cru comprendre, les catégories, du beau du laid. Tout ça au panier. Tu vas commencer par tracer des traits, seulement des traits pendant plusieurs mois. »

 « Je me fiche de ce que tu calligraphies. … C’est l’éclat spirituel qui doit générer l’œuvre, la pensée ne doit pas l’emporter sur l’ensemble. … Essaie d’exprimer la substance des choses. »

 

« Il m’a aussi enseigné à vivre les moindres gestes de la vie quotidienne … Une réceptivité totale nous rend attentifs aux vibrations des choses … On enrichit sa peinture en vivant pleinement l’humeur du jour. »

 

 « Il s’agit de suggérer sans jamais montrer les choses, disait le maître.»

 

L’ineffable, en peinture naît de ce secret : la suggestion. Tu dois parvenir à saisir cet état, entre le dit et le non-dit, entre l’être et le non-être. À un lettré qui avait écrit un poème sur la pensée, son neveu rétorqua : « S’il existe une pensée, un poème ne saurait l’exprimer parfaitement ; s’il n’y a pas de pensée, pourquoi écrire un poème ? Mon poème se situe justement entre la pensée et l’absence de pensée, répondit le lettré. »

 

 « Méfie-toi des connaissances. Trop de connaissances tue la création … Apprends les techniques, mais dépasse-les. » 

 

« La qualité d’une œuvre ne tient pas au talent inné de son créateur … La différence réside dans la persévérance, la volonté acharnée de poursuivre. »

 

Le voyage et (est) l’œuvre 

 

« Passagère du silence » est à la fois un livre de voyage dédié à l’art et un livre sur l’art qui traite du voyage. Ce voyage en Chine est un composite d’aventures, de rencontres, de recherches, de travail obstiné, de désir viscéral de création. Ce voyage est le moyen pour l’artiste d’avancer sur la voie (souvent difficile et incertaine) de l’art et en définitive de poser les bases de son œuvre à venir. 

 

Ce qu’enseigne ce livre 

 

Qui part en voyage ne sait pas ce qu’il va vivre en chemin. S’il a la passion de la découverte, le voyageur libre - antinomie du touriste grégaire - a l’assurance de s’ouvrir les perspectives d’une vie créative. 

 

À talent égal, le passionné voyage bien mieux que le tiède. Le talent sans la passion n’est rien. Chacun a un don, mais le don sans le travail est un cadeau gaspillé. Être doué c’est se vouer. 

 

Aujourd’hui

 

Le voyage et l’œuvre de Fabienne Verdier se poursuivent aujourd’hui. Fabienne Verdier est une artiste contemporaine majeure dont les œuvres issues de la calligraphie sont exposées dans le monde entier. 

 

« Passagère du silence » est un livre qui nous montre que le désir de voyager n’est que le premier pas du voyage. Pour faire le second pas et les suivants, il faut, au-delà du désir de partir, une véritable volonté de découvrir et de créer. 

 

 

Pour en savoir plus sur

Fabienne Verdier

 

Site de Fabienne Verdier

 

 

 

Georges Bogey vit en Haute-Savoie. Il a été professeur de judo puis cadre dans le secteur du Tourisme et de l’Éducation. Il publie depuis 2002, dans des genres variés: théâtre, recueil de haïkus, témoignages, récits, les livres pour enfants. Voir le blog

 

Il partage par ailleurs sa « Bibliothèque voyageuse » avec les lecteurs de La croisée des routes depuis octobre 2013.

 

Il vient de publier un récit « Voyage d’Automne au Japon » aux éditions Livres du monde.