La bibliothèque voyageuse de Georges Bogey

« En lisant " Le Maître ", on se conforte dans  l’idée que chacun, à sa modeste place, peut, contribuer à rendre les hommes meilleurs et le monde plus vivable. »

« Le Maître » de Patrick Rambaud

Editions Grasset, 2015. 

 

par Georges Bogey

Un bon livre

 

Un livre est bon quand son auteur ne nous fait pas lire le livre, mais nous le fait vivre. Merci à Patrick Rambaud de nous inviter à entrer dans la vie de

ce « Maître ».  

                           

Le Maître de son destin

 

Ce roman raconte comment le Chinois Tchouang Tchéou devant qui s’ouvrent toutes grandes les portes du pouvoir, du confort, de la richesse et à qui s’offre, en conséquence, le monde clos et cotonneux des réponses toutes faites, claque ces portes derrière lui, refuse ce monde et part sur les chemins des questions qui dérangent. Il veut être un homme libre. Cela nous rappelle cette strophe du poème de William Henley qu’aimait tant Mandela. « Aussi étroit soit le chemin / Nombreux les châtiments infâmes / Je suis le maître de mon destin / Le capitaine de mon âme. »

 

Une naissance difficile

 

Tchouang Tchéou (appelé aussi Tchouang Tseu) est né « au pays de Song entre le Fleuve Jaune et la rivière Houaï » aux environs du quatrième siècle avant Jésus-Chrit, les yeux ouverts et sans un cri. La mère rejette aussitôt ce fils mutique et renfrogné qu’elle juge d’une laideur repoussante. Sa déception est à ce point profonde qu’elle meurt juste après l’accouchement en invectivant le nouveau-né : « Ce têtard est un démon ! » Le mutisme et le renfrognement du nouveau-né expriment symboliquement l’amertume et la colère de celui qui, n’ayant pas demandé à naître, se trouve, dès la première seconde, déçu par la vie qu’il découvre. L’enfant hurle un peu plus tard pour bien montrer qu’après avoir refusé de se plier aux règles, il les soumet à son entendement et à sa volonté.

 

Une petite enfance heureuse

 

Chou, le père de Tchouang Tchéou travaille au service d’un prince en tant que « surintendant des présents et cadeaux. » Il a notamment la responsabilité des pots de vin à une époque où la corruption est une pratique officielle utilisée pour mettre du « liant » dans les relations. Entre autres tâches, Chou approvisionne le palais en prostituées et concubines potentielles. Les femmes offertes en cadeau par le prince deviennent ainsi des « arguments décisifs » à même de convaincre les négociateurs les plus récalcitrants… Tchouang Tchéou grandit donc dans un univers féminin. « Il n’avait pas de mère. Il en eut quarante. C’était un privilège. »

 

Confucius, un autre Maître

 

Les élèves de Confucius disaient de lui : « Le Maître s’était affranchi de quatre choses ; il était sans idées préconçues, sans position inflexible, sans certitude dogmatique et sans égocentrisme. » On peut dire exactement la même chose de Tchouang Tchéou.

 

Régression et progression

 

« À cinq ans il dut quitter le monde des femmes pour découvrir brutalement celui des hommes et l’enfer des rites. » Le père veut que son fils accède à un poste de fonctionnaire de haut rang. Le jeune Tchouang suit d’abord assez docilement la ligne ascendante fixée par son père, mais, à la maturité, la ligne droite s’incurve définitivement vers le bas. Il n’a pas l’intention de grimper dans la hiérarchie et bien plus, cette ascension sociale programmée équivaut pour lui à une régression intellectuelle et morale. Ce qui le préoccupe ce n’est pas le paraître, mais l’être, ce ne sont pas les honneurs, mais la paix du cœur, ce n’est pas le pouvoir, mais le savoir.

 

Être ce que l’on est c’est être ce que l’on fait

 

Pour montrer la justesse du postulat qui titre ce paragraphe Tchouang Tchéou donne plusieurs exemples, dont les deux suivants.

Il voit un homme plonger dans un torrent tumultueux, se laisser emporter par le courant et disparaître dans d’effroyables rapides. Un peu plus tard et un peu plus loin l’homme ressort de l’eau. Il remonte sur la rive, paisible, indemne, reposé, comme s’il avait nagé dans l’eau calme d’un lac. Le nageur explique qu’il n’a opposé aucune résistance à l’eau. Il s’est adapté à ses imprévisibles tourbillons. Il n’y a eu ni opposition ni séparation, mais unité.

Au sommet d’un tertre, en pleine nature, Tchouang Tchéou et sa compagne Chao Yun  [… ] pratiquaient l’art des caresses. Détachés des envies négatives qu’apportent les conflits, Cho-Yun et Tchouang communiaient avec la nature dans un élan bénéfique et joyeux. »

De ces expériences de communion, Tchouang Tchéou tire un enseignement en apparence très simple, mais qui pour être appliqué demande une attention et une disponibilité de tous les instants. « Je n’ai pas de méthode. Je constate simplement comment fonctionnent les choses. »

 

Contre la guerre

 

Le problème de la guerre hante Tchouang Tchéou. Peut-il y avoir une guerre juste ? Il n’a pas de réponse. Il a la sagesse du doute. Ni angélique ni résigné il sera hanté toute sa vie par la question de la violence et de la non-violence. On lui dit : « Écoute nos grands anciens : S’il faut attaquer un État pour manifester son amour de l’humanité il ne faut pas hésiter à attaquer. » On se souvient de la phrase de Churchill : « Vous avez eu à choisir entre le déshonneur et la guerre, vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre. » Faire la guerre par amour est un étrange et douloureux dilemme.

 

Contre l’obscurantisme

 

Ambassadeur auprès d’un prince cynique et sans scrupule, il tente de dialoguer avec lui.

— L’intelligence, voilà le mal ! Je veux diriger un peuple immobile, dit le Prince

— Le bien de l’État peut être un mal pour le peuple Prince, répond Tchouang Tchéou.

Et le prince :

— Le peuple ! Un peuple instruit est dangereux. On ne règne pas par la science, mais par la force. [… ] Crois-moi, ils n’obéissent qu’au dompteur ces brutes !

L’attaque est si frontale qu’il demeure à court d’arguments. « Tchouang n’avait pas eu le courage de s’esquiver, il s’en maudissait. » Sans voix devant tant de cynisme, sa mission échoue et il échappe de peu à la mort que le prince avait prévu pour lui. Désemparé et honteux Tchouang reconnaît son impuissance face au déferlement du mépris et de la haine. Il constate que partout c’est la loi du plus fort, du plus violent, du plus immoral. Il lui est impossible de lutter avec les mêmes armes et il n’en a pas le désir. Il s’éloigne du monde mondain pour mieux parler et agir dans le monde humain. « Tchouang voulait vivre désormais à l’écart pour ne pas avoir honte de vivre. » 

 

Contre la dépendance aux objets

 

Tchouang ne se détache pas seulement de la vie publique. Il se libère aussi de tout assujettissement matériel.           

« Celui qui invente des mécanismes habiles devient la victime de son invention. »

 « Ils sentent qu’on devient vite esclave des objets. »

« Les hommes créent des machines qui créent à leur tour des activités mécaniques, et ils se mécanisent le cœur. Adieu la candeur. Adieu la paix de l’âme. » 

« De quoi ai-je besoin, dis-moi ? De quelques boisseaux de vin et d’un tronc d’arbre où m’adosser. »

 

Se détacher et résister

 

Tchouang Tchéou s’est donc lentement détaché des passions, des désirs et de tous les biens matériels. Après avoir été contrôleur des cuisines, grand maître des laques, conseiller du prince, ambassadeur, et même cordonnier, il n’aspire qu’à vivre sans fonction autre que celle d’exprimer librement la vérité sur la vie et de faire de sa vie la mise en pratique de cette vérité. « [… ] Il partit sur la voie du Nord. Il n’avait plus besoin de rien. » Il vivra dans le respect d’autrui, en s’instruisant des autres et en les instruisant. Il donnera aux autres le goût de comprendre et de savoir, seul moyen d’accéder à l’humanité, à la liberté et à la socialisation (ce que l’on nomme aujourd’hui le « vivre ensemble. »)

 

Tchouang et Baudelaire

 

Après avoir abandonné les fastes de la vie de cour, les ambitions et les avantages matériels de toutes sortes Tchouang veut une vie simple

— Ma vie reposait jusqu’à maintenant sur des choses sans importance.

— Qu’est-ce qui est important Tchouang ?

— Le Ciel.

Baudelaire ne disait pas autre chose : « J’aime les nuages [… ] Les merveilleux nuages. »

 

La modernité de Tchouang Tchéou

 

Tchouang Tchéou n’est pas un théoricien. C’est un « honnête homme » qui met en pratique les vertus morales qu’il sait être justes et bonnes. Sa « philosophie, après avoir traversé la turbulence des siècles, demeure aujourd’hui d’une brûlante actualité. En effet, si pendant deux millénaires et demi la progression technologique de l’humanité a été constante et très rapide la progression morale a toujours été d’une lenteur consternante avec, trop souvent, des périodes de régression. Pour que le progrès moral reprenne des couleurs tous les Tchouang Tchéou d’hier et d’aujourd’hui défendent les valeurs fondamentales de l’humanisme. Ils luttent, entre autres, contre l’obscurantisme religieux avec, en ce moment, l’islamisme terroriste pour sinistre fleuron , contre l’asservissement à l’avoir et au paraître, contre les iniquités, pour la paix, pour la justice, pour la liberté, pour la fraternité, pour l’être et les Lumières.

 

Même si, au vu de l’histoire de l’humanité, les Cassandre pensent qu’il est utopique de vouloir un monde laïc, pacifié, libre, juste et éclairé, nous pouvons affirmer avec une absolue certitude que, sans les Tchouang Tchéou et autres sages (que ceux-ci soient anciens ou contemporains), la situation de notre planète serait bien pire encore.

 

En lisant « Le Maître », on se conforte dans l’idée que chacun, à sa modeste place, peut, contribuer à rendre les hommes meilleurs et le monde plus vivable.

 

En écho à ce livre, quatre lignes d’un conte

 

Lorsque la forêt prit feu et que l’incendie devint titanesque tous les animaux terrorisés ne songeaient qu’à fuir la forêt. Seul un colibri s’épuisait à aller chercher avec son minuscule bec quelques gouttes d’eau qu’il jetait sur le feu. Le lion lui dit que ce qu’il faisait était inutile et absurde. Le colibri lui répondit : « Je fais ma part. »

 

 

 

Georges Bogey, le 12 mars 2015